Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, n° 774, du 16 au 30 octobre 2019

 

L’échec de Youssef Chahed et la libération de Nabil Quaroui  sonnent  l’heure de la vérité.  C’est la fin des palabres gouvernementaux contre la moralité du président de Qualb Tounes.  Tahya Tounes subit les frais de la dérive, qui tentait de remettre en cause la transition démocratique. Les tentatives d’exercer de l’influence sur l’opinion publique ont échoué. Fut-il en prison !  Nabil Quaroui  participe bel et bien au sprint final de l’élection présidentielle. La lecture des résultats électoraux confirme l’importance des mutations des rapports entre les acteurs politiques.

Pour qui sonne le glas ? Les scrutins présidentiels et législatifs ont confirmé le déclin du Takattoul et du Harak. Les partis, produits de la dissidence du Nida n’ont pas résisté à l’épreuve. Leurs dirigeants ont essuyé des échecs, dans les deux scrutins. Fut-il un parti du gouvernement ! Tahya Tounes, sous-produit du Nida,  n’a pas résisté au séisme. Son président est appelé à quitté le gouvernement.  Le Front populaire, désormais divisé, a présenté des candidatures concurrentielles, perturbant ses électeurs. Peut-on parler de la disparition de la gauche ?  La structure sociale ne peut occulter la lutte de classes, que le rassemblement du Front Populaire n’a pas su servir, sinon réactualiser.

On est construit sur des blessures”.  La crise de Tahya Tounes, du Nida et des partis de l’opposition pourrait leur permettre de se ressaisir.  L’échec du pouvoir a décribiliser leurs dirigeants et l’ensemble de la classe politique. Ne tenant pas compte des attentes des citoyens, le gouvernement  a opté pour une politique de “laisser faire, laisser aller”, se préoccupant exclusivement de la lutte pour les charges gouvernementales. Le panier de la ménagère les a mis hors jeu.

Une victoire de Nahdha ? La victoire Nhdha   est relative. Elle a certes obtenu le plus grand nombre de sièges au parlement. Mais elle est incapable d’assurer, par ses propres moyens et de ses alliés de l’islam politique radical, la majorité requise pour former le gouvernement. D’autre part, son candidat à la présidentielle a été éclipsé. Nahdha dispose d’un socle électoral. Mais ses divisions internes l’affaiblissent. L’équation politique de 2011 est désormais transgressée. Ce qui explique le changement de son discours.  Nahdha affirme désormais une vocation révolutionnaire pour rassurer ses adhérents et prendre ses distances de Nida, son allié d’hier et Tahya Tounes, son dernier allié.  Alors qu’elle dirigeait ses critiques au parti destourien, qui connait une percée électorale (17  élus), elle critique désormais, en priorité, Qualb Tounes, le parti de Nabil Quaroui, son principal concurrent.

Le duel Quaroui/Said ? Nabil Quaroui  accorde la priorité à la question sociale. Sa connaissance du terrain fait valoir la nécessité de lutter contre la pauvreté. Il s’oppose à toute alliance avec l’islam politique. En ce qui concerne les relations extérieures, il annonce qu’il met à l’ordre du jour, un élargissement international du partenariat tout en développant les relations avec le Maghreb et l’Union Européenne (interview Hiwar Tounsi, 10 octobre). 

Au cours du débat télévisé, du 11 octobre, Quais Said avait une vision juridique. Ultime solution, “une société de droit”.  D’ailleurs il affirme qu’il n’a pas de programme, estimant qu’il mettrait en application, le programme élaboré par la population et essentiellement la jeunesse, dans les différentes localités et régions. Par contre, Nabil Quaroui  a plutôt une vision sociale, et particulièrement le vécu. A cet effet, son équipe a élaboré un programme socio-économique, répondant à la situation  sociale.  Première initiative annoncée, l’élaboration avec les organisations nationales et les partis un pacte contre la pauvreté. En ce qui concerne la configuration politique, Quais Said ménage Nahdha qui appelle à voter pour lui, tout en affirmant son approche exclusive de la jeunesse.  Par contre, Nabil Quaroui  s’oppose au parti Nahdha et dément l’existence d’un deal avec elle.

Un pays dans le brouillard ? L’état d’esprit, la raison instantanée  ont traduit la colère des citoyens. Leur vote est une sanction du pouvoir. Conséquence évidente, la nouvelle configuration politique présente une mosaïque de partis. Comment constituer une majorité ? Qualb Tounes et le parti destourien refusent catégoriquement toute discussion avec l’islam politique.

Par contre Nahdha est disposée à tout arrangement. Face à l’épreuve et soucieuse de garder le pouvoir, elle opte pour une tactique pragmatique. Son discours identitaire est révolu. Peut-on imaginer un nouveau deal Nahdha/Qualb Tounes, alors que leurs contradictions sont non-négociables. Des zones d’ombre révèlent la complexité de la situation. Comment passer, d’ailleurs, de la conjoncture des slogans de la campagne, à l’exercice du pouvoir ?

Peut-on affirmer la souveraineté nationale, alors que le pays est lourdement endetté ? Comment faire valoir le changement requis, le redressement économique, le rétablissement de la valeur du dinar, alors que le pays manque de moyens financiers et que son alliance idéologique sacrifie sa propre production (tissus, céréales etc.) à la concurrence étrangère ?

Comment faire valoir l’exigence du panier de la ménagère, alors que le pouvoir s’accommode du commerce parallèle ? Comment répondre aux demandes de la jeunesse, victime de la précarité et du chômage ? Son boycotte des élections législatives a été évident ?  Peut-on sauver les acquis du régime bourguibien, vu la crise de l’éducation et de la santé, qui ont cessé depuis lors de constituer une priorité ? Comment redonner l’espoir alors que le gouvernement, en voie de formation, n’a pas de vision d’avenir ?