Le Liban, victime du “printemps’’ arabe !

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 12 au 25 aout 2020

 

Qu’elle soit religieuse, ou qu’elle soit sorcière,
ou qu’elle soit les deux, ou qu’elle soit charnière,
du portail de la mer ou des grilles du levant,
qu’elle soit adorée ou qu’elle soit maudite
qu’elle soit sanguinaire, ou qu’elle soit d’eau bénite,
qu’elle soit innocente ou qu’elle soit meurtrière,
en étant phénicienne, arabe, ou roturière,
en étant levantine aux multiples vertiges,
comme ces fleurs étranges fragiles sur leurs tiges,
Beyrouth est en Orient le dernier sanctuaire,
où l’homme peut toujours s’habiller de lumière’’

Nadia TUENI (1935-1983)

Cet hymne à Beyrouth mérite d’être rappelé, alors qu’elle a subi, ce 4 août 2020, une double explosion meurtrière. Le bilan, encore provisoire, faisait état, jeudi 6 aout, d’au moins 137 morts et de plus de 5 000 blessés. Aujourd'hui, des centaines de milliers de personnes se retrouvent à la rue. L'heure est aussi à la recherche des coupables de la tragédie. Le Liban est encore sous le choc et la communauté internationale mobilisée. L’explosion s’inscrit dans un contexte de contestation populaire et d’une grave crise économique, dans l’ère appelée diplomatiquement “printemps’’ arabe.

Une économie dépendante : On a souvent parlé du miracle libanais : des moyens modiques, sans grandes ressource  et une économie prospère qu’on explique volontiers par l’esprit commercial de sa population et son entrepreneuriat, un système bancaire performant, le dynamisme de plusieurs PME familiales, l’apport de son émigration et le réseau mondial d'entreprises "libanaises" implantées partout où se sont implantés les Libanais.

Depuis les années 50, le pays dépend essentiellement des transferts d'argents de la diaspora, selon l'économiste libanais Jad Chaaban. “Le Liban n’a pas de pétrole mais il jouit d’une autre forme de rente, celle des transferts d’argent de la diaspora. Plus de 700 000 Libanais travaillent à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe. Ils envoient de l’argent à leurs familles’’. Mais cette dépendance fragilise l'économie libanaise, selon l'économiste. “L'arrivée de l'argent de la diaspora constitue une forme d'argent assez facile. On préfère importer, consommer plutôt que d'investir ou produire localement’’, ajoute Jad Chaaban (Pierre Desorgues, Liban : “les causes de la crise économique’’ In Le Monde, 13 décembre 2019)

D’autre part, le Liban bénéficie d’un investissement étranger important,  notamment français. La guerre civile de 1975 à 1990 a fortement endommagé les structures économiques libanaises, réduisant de moitié la richesse nationale, et reléguant le pays au rang de simple coffre-fort à pétrodollars du Moyen-Orient. Cependant, la paix a fortement aidé à restaurer la situation.

Début 2018, la machine se grippe. Les dollars affluent moins que par le passé et il faut à nouveau augmenter les taux d’intérêt pour les attirer. Depuis le 17 octobre 2019, date du début des manifestations, la savante organisation monétaire et bancaire qui permettait de financer un des pays les plus déficitaires du monde s’est écroulée. Le pays s’enfonce aujourd’hui dans la récession et la débâcle  financière. Le Golfe ne prête plus beaucoup depuis 2014, début du contrechoc pétrolier, et l’ampleur des besoins exige désormais l’intervention du FMI qui a ses exigences : une dévaluation du peg jugé surévalué par ses services d’au moins 50 % qui déclencherait à coup sûr une vague inflationniste meurtrière pour la population ; une restructuration de la dette publique qui, au minimum, allongerait les échéances et réduirait les taux d’intérêt servis sur l’encours de la dette (près de 90 milliards de dollars, soit 81 milliards d’euros), au pire diminuerait sa valeur de 30, 40 ou 50 milliards, le fameux « hair cut », ou réduction du montant de la créance (Jean-Pierre Sereni, « le pitoyable effondrement du « miracle » financier libanais, 9 décembre 2019 in https://orientxxi.info). L’étude des racines de la crise économique libanaise ferait nécessairement valoir les effets de la géopolitique régionale.

Les déboires d’un Etat tampon : “État tampon’’ - nous utilisons l’expression avancée par George Corm -  le Liban, est la caisse de résonnance des conflits de la région. Il dépend des rapports de force régionaux et des interventions des puissances étrangères régionales (Iran, Arabie Saoudite et Syrie) ou internationales (USA, Russie). Il est  au centre d’un champ de tensions entretenues par le conflit israélo‑arabe et par le conflit entre l’Iran et l’Arabie Saoudite (Fabrice Balanche, “le Liban écartelé dans la géopolitique régionale’’, Presses de l’Ifpo, 2016).   Diagnostic prématuré de George Corme, “À défaut d’une prise de conscience, le Liban demeurera un espace de confrontation, feutrée ou ouverte, pacifique ou sanglant, suivant les conjonctures. Il continuera d’être enchaîné à sa vocation d’État tampon qui a fait tant de victimes depuis deux siècles’’ (George Corm, “sortir du cercle vicieux et du statut d’État tampon ? in Confluences Méditerranée », 2006/1 N°56).

Bien entendu, il fut affecté par les événements qui ont bouleversé son aire : La politique   du “Grand Moyen Orient’’ a mis fin au régime de Saddam Hussein et a affaibli l’Irak, redynamisant ses composantes conflictuelles : la minorité chiite, la majorité sunnite et la communauté kurde. Apparemment simple fait divers, mais inscrit de fait, dans la stratégie d’instabilité et de division, le Soudan devait connaitre une grave sécession. Le “printemps arabe’ qui s’ensuivit devait remettre en cause les régimes en Syrie, au Yémen et en Libye. L’Egypte réussit à sauver la mise. Le général Sissi intervient et prit le pouvoir, répondant à une manifestation populaire salutaire contre le pouvoir des frères musulmans. En Tunisie la bipolarité établie, depuis la révolution, institua une crise de gouvernance, affectant gravement la vie économique. Les effets  la contestation populaire et de la remise en cause des états devaient s’en ressentir au Liban.

Le Liban fut sérieusement affectée par la crise syrienne et il a été la victime du “printemps arabe’’, étant le relai des différentes interventions. Pouvait-ill échapper  à la crise économique de la région ?  Son indépendance était de fait remise en cause par les acteurs de la région et essentiellement de leurs soutiens internationaux.

Conclusion : Comment expliquer cette double explosion meurtrière de Beyrouth ?  Qui en sont les responsables ? Dans les heures qui ont suivi, l’explosion a été attribuée à la présence de 2750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées depuis 2014 dans un entrepôt du port “sans mesure de précaution”, et ce, malgré les alertes des services douaniers.  Peut-on parler d’interventions extérieures ou plutôt expliquer l’explosion par un certain laisser aller général, conforté par l’affaiblissement des pouvoirs centraux, de la contestation populaire, du contexte du “printemps’’ arabe, qui a mis à l’ordre un relâchement général, dans un Moyen-Orient qui nécessite un redressement global ?


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