Turquie, la guerre tous azimuts…!

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 18 mars au 1er avril  2020

 

Fut-elle une puissance régionale, la Turquie marque désormais l’actualité dans l’aire arabe. Confirmant son discours idéologique, le faisant valoir, par sa défense de l’islam politique, elle constitue un acteur sur le terrain militaire, en Syrie e en Lybie. Membre de l’Otan, depuis 1952, elle avait opté pour une politique pro-occidentale, en tant que gendarme des USA, face à l’URSS.  Dans cette stratégie, elle fit partie du pacte de Bagdad, avec l’Irak, l’Iran, le Pakistan, les USA et le Royaume Uni. Comment expliquer la révision de sa politique modérée et apaisée et ses prises d’initiatives interventionnistes et même militaires ?

La Revanche de l'Histoire ?  La Turquie veut désormais prendre sa revanche de l’histoire : Pour expliquer cette nouvelle stratégie turque, nous adoptons la problématique de Bruno Tertrais, qui montre que le passé reconstruit, mythifié peut constituer un facteur important de construction de l’événement présent, D’anciennes passions ressurgissent. Or, plus le passé est instrumentalisé, plus les risques de conflits augmentent (Bruno Tertrais, la revanche de l’histoire, Odile Jacob, 2017).

 En effet, l'Empire ottoman, au XVIe siècle, était au faîte de sa puissance. En 1517, l’Empire mamelouk s’effondre et l’Égypte, ainsi que la Syrie et la Palestine passent sous le joug ottoman. D’autre part, les corsaires ottomans conquièrent ensuite la Libye et l’Algérie, puis prennent la Tunisie aux Espagnols. Seul le Maroc résiste à la pression ottomane. Mais la donne a changé au XVIIIe siècle. Considérée comme “l’homme malade” de l’Europe, la Turquie dut son salut et échappa au partage, grâce au désaccord entre les puissances de l’époque, puisque la Grande Bretagne défendait l’intégrité de l’empire ottoman, pour éviter une entrée de la Russie, en Méditerranée. Mais la Turquie gardait, tant bien que mal, son aire de tutelle, au Moyen-Orient. En Algérie, la junte turque gouverna le pays, jusqu’à son occupation, en 1830. En Tunisie, le pouvoir ottoman était plutôt symbolique. Situation similaire en Lybie, où la dynastie des Karamanly bénéficiait d’une autonomie de fait, jusqu’à l’abdication du beylerbey Yousouf, en 1832. Mais l’occupation mit fin à la domination ottomane. Au Moyen-Orient, les Turcs exerçaient une domination directe. Leur gouvernance suscitait le mécontentement de la population. A l’issue de la première guerre mondiale, l’Empire, ayant perdu la guerre, est totalement démembrée. Ses provinces arabes sont notamment partagées entre les Français et les Britanniques, qui obtiennent de la Société des Nations des mandats, les premiers sur la Syrie et le Liban, les seconds sur l’Irak, la Palestine et la Transjordanie. 

Fait évident, à l’instar des accords de la fin de la première  guerre mondiale,  qui ont nourri le sentiment de revanche allemand, exploité par le régime nazi, la revanche de l’histoire explique, dans une large mesure, la nouvelle stratégie ottomane. Elle nourrit ses nouveaux discours idéologique ; une réactivation de l’ottomanisme, servie par l’idéologie de l’islam politique, les velléités de restaurer le califat et faisant valoir le culte du chef, au profit du président Erdogan. De fait, le discours moderniste de Mustapha Kamel est occulté, plutôt fossilisé ou du moins laissé aux vestiaires, puisque le pouvoir évite de le mettre officiellement en question.

Les différents aspects de l’interventionnisme turc : La Turquie a instrumenté le printemps arabe et engagé son action en Syrie et en Libye, tout en prenant position contre le régime égyptien, qui a mis fin au pouvoir des Frères musulmans et en essayant d’encourager les mouvances de l’islam politique, partout ailleurs.

L’intervention en Syrie : L'offensive lancée mercredi 9 octobre 2019, par la Turquie dans le nord-est de la Syrie, soi-disant pour battre les forces kurdes, prolonge la nuit syrienne et confirme sa stratégie d’expansion. L’accord entre Poutine et Erdogan, annonça  une  pause (Sotchi, 22 octobre 2019). Soucieux de réaliser l’intégrité de son Etat, Bachar Al-Assad lança, depuis décembre 2019, une offensive contre  les rebelles et les djihadistes, occupant cette région, avec le soutien de son allié russe, et ce malgré les menaces de représailles des troupes turques, occupant la région et soutenant les rebelles. Escalade brutale entre la Turquie et le régime syrien : Au moins 33 soldats turcs ont été tués, jeudi 27 février 2020, dans des raids de Damas sur la province. L'armée turque a immédiatement annoncé, dimanche 1er mars, l’opération  “bouclier du printemps” et commença le bombardement de plusieurs positions du régime de Bachar Al-Assad. Moscou bloqua l’intervention militaire de la Turquie (entretien Poutine et Erdogan , Moscou, 5 mars 2020). Trêve et statuquo à Edlib. Mais, à plus ou moins brève échéance, la Turquie retirera vraisemblablement ses troupes de Syrie.

L’intervention en Lybie : La Turquie risquerait-elle d’ouvrir un champ de bataille en Afrique du Nord ? La signature, le 27 novembre 2019, d’un  protocole "de coopération militaire et sécuritaire" entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le chef du Gouvernement libyen d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, lors d’une rencontre à Istanbul, affecte l’ordre libyen et maghrébin. Certes, les clauses n’ont pas été révélées. Mais il assure le soutien politique et militaire turc, aux autorités de Tripoli, proche des islamistes. Le président Erdogan reconnait, d’ailleurs,  l’aide turque apportée à Fayez al-Sarraj et sa volonté de  rééquilibrer la situation face aux forces de Khalifa Haftar, établis à l’est.

De fait, la Turquie commença à ravitailler en armes et en munitions, le gouvernement Sarraje. Son intervention peut certes compliquer la situation en Lybie, prolonger la guerre civile et retarder le traitement de la crise. D’autre part, elle confirme et développe la réactivation de la politique ottomane, au Maghreb. Mais, vu l’attachement de ses populations à leur indépendance nationale, elle serait vouée à l’échec. Face à l’Egypte, la Turquie ne peut dépasser les discours de surenchères, évitant toute ambition militaire.

Conclusion : Une réactivation de l’ottomanisme apparait, dans les conditions actuelles, comme une utopie. Le nationalisme arabe ne peut s’en accommoder. La Turquie peut certes œuvrer pour la stabilisation des Etats arabes. Elle peut susciter des crises. Mais elle ne peut accomplir une politique d’expansion. Fait évident, ses déboires ont suscité le mécontentement de ses populations. La morts de leurs soldats, dans une guerre hors frontière les inquiètent. D’autre part, les intellectuels voient avec méfiance ces aventures d’un autre temps : un projet de colonisation coexistant avec une politique d’apartheid, vis-à-vis des kurdes. Fait certain, ni les puissances internationales, ni les puissances régionales ne peuvent admettre la remise en cause de l’ordre dominant.

 


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