Une vie politique au ralenti

Pr. Khalifa Chater

L'économiste maghrébin, du 14 mars au 28 avril 2020

 

Tout en asphyxiant l’économie, le Covid-19 a “transformé un mode de vie extraverti sur l’extérieur à une introversion sur le foyer, et mettant en crise violente la mondialisation” (Edgar Morin, Le Monde, Dimanche 19 avril 2020). Confinement, distanciation sociale, la vie chez soi  ne permet pas la vie politique, sociale par définition. Elle met à l’ordre du jour une gouvernance, sans participation effective. D’autre part, le traitement du Covid-19 et  la stratégie de prévention, qu’il nécessite, en vue d’éviter la contagion, constituent désormais l’action prioritaire, obsédante des gouvernements. Des analystes affirment que le contexte actuel enregistrerait la mise à l’épreuve du leadership américain et la crise de l’Union Européenne. Annoncés par la sortie du Royaume Uni, ses déboires furent marqués par sa critique des pays, qu’elle n’a pas soutenus, lors de la pandémie.

Les effets de l’effondrement du prix de pétrole : Des faits historiques marquants ont distingué la conjoncture de la pandémie de Coranavirus.  La baisse du prix du pétrole, «le nerf de la guerre», précipitée par la paralysie des transports,  introduit une révision, à plus ou moins brève échéance, des statuts des pays du Golfe, de l’Iran, de l’Irak, de l’Algérie, du Venezuela, de la Russie, du Kazakhstan et du Nigéria. Les guerres par procuration en Syrie, en Libye et au Yémen du “printemps arabe” ne pouvaient perdurer, vu l’affaiblissement des puissances internationales et régionales qui les ont engagées et leurs relais, à savoir la Turquie, les pays du Golfe et Hisb Allah. Le coronavirus pourrait avoir un effet inédit, celui de faire taire les armes. Au Yémen, qui vit la guerre depuis cinq ans, la coalition emmenée par les Saoudiens vient de demander un cessez-le-feu. Ce conflit oppose la coalition aux rebelles Houthis, soutenus par l'Iran. Il a fait au moins 100 000 morts. L'épidémie de coronavirus va donc provoquer l'arrêt des violences dans l'un des pays les plus pauvres du monde.  A plus ou moins longue durée, les pays arabes libérés de leurs tuteurs, feraient valoir leurs autonomies. En tout cas, ils auraient plus de marges de manœuvres.

La redynamisation de la contestation populaire : Les contestations populaires en Algérie et au Liban, qui ont cessé, dans contexte du confinement, viennent de reprendre. Mais comment concilier les exigences de la crise économique et la contestation populaire ?

Le 17 avril, en Algérie, les manifestants ont remis à l’ordre du jour les manifestations hebdomadaire du vendredi, demandant le départ des hommes de l’ancien régime. Or, l’Algérie, touchée par l'épidémie et soumise au confinement, s'inquiète également de l’effondrement des prix du pétrole et du gaz et par la chute vertigineuse des exportations  des hydrocarbures, qui représentent 90% des recettes d'exportation du pays. Avec un baril oscillant entre 22 et 33 dollars depuis le 30 mars 2020, les réserves monétaires du pays s’épuisent rapidement, alors que la Loi de finance 2020 tablait sur un prix du pétrole autour de 50 dollars. Problème du jour préoccupant, comment sortir de la dépendance aux hydrocarbures.

Le Liban avait connu le 17 octobre 2019 un vaste mouvement de contestation, qui a vu certains jours des centaines de milliers de personnes mobilisées à travers tout le pays, pour crier leur ras-le-bol et réclamer le renouvellement de la classe politique, accusée de corruption et d'incompétence. Alors que ces derniers mois le mouvement s'est essoufflé, des centaines de personnes ont manifesté, le 17 avril,  dans la ville de Tripoli,  Des échauffourées ont éclaté entre des contestataires et l'armée, qui a répondu à des jets de pierre par des tirs de gaz lacrymogènes.   Les contestataires étaient mobilisés sur la place Al-Nour, épicentre des manifestations à Tripoli (nord). Ils sont restés même après l'entrée en vigueur à 19H00 (16H00 GMT) d'un couvre-feu imposé par le gouvernement pour enrayer la propagation de la maladie du Covid-19. Les manifestants ont scandé des slogans dénonçant le gouvernement mais aussi les banques et le gouverneur de la Banque centrale. Or, le Liban connaît depuis des mois sa pire crise économique depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), marquée par une forte récession, une fonte des réserves en devises étrangères et une dépréciation de la monnaie nationale ayant entraîné une forte inflation. Le Liban croule sous une dette de 92 milliards de dollars, soit 170% du PIB, l'un des taux les plus élevés mondialement. L'Etat a annoncé en mars son premier défaut de paiement dans l'histoire. En 2020, l'économie devrait connaître une contraction massive de 12%, selon le Fonds monétaire international (FMI). Les autorités planchent actuellement sur un plan de redressement.

Tunisie, le statu quo : La vie politique semblait bloquée, en dépit de la poursuite de l’action parlementaire. Quelques jours avant le confinement, Nida Tounes a renouvelé son bureau, sous la direction de l’ancien ministre des Affaires Etrangères Khemais Jinnaoui. Mais cette composition hétéroclite semble peu convaincante. Crée par Si Béji Caïd Essebsi, ce parti peine à lui survivre. D’autre part, l’actuelle équipe n’a pas identifié sa vision d’avenir, optant pour une attitude consensuelle en faveur d’un compromis général.

La vie parlementaire vient, d’autre part, d’être marquée, par une mobilisation du parti Qalb Tounes, contre le parti destourien. Acte gratuit, l’insulte vulgaire de la secrétaire générale de ce parti, par un dirigeant de Qalb Tounes, porte davantage tors à son auteur, en le définissant. Comment expliquer cette dérive. S’agit-il d’une velléité de plaire au parti Nahdha ?  Cette thèse ne serait pas convaincante. Des observateurs expliqueraient cette initiative par le sondage, qui a fait valoir une éventuelle réussite électorale du Destour, en égalité avec Nahdha. Ce qui annoncerait l’échec de Qalb Tounes et des différents partis de la mouvance centrale.  

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