Les réformes d'Ahmed Bey et l'abolition de l'esclavage

Pr. Khalifa CHATER

 

 

Hammouda Pacha et Ahmed Bey

L'historiographie traditionnelle a privilégié l'étude du règne de Hammouda Pacha (1782-1814). Mohamed Ibn Slama, lettré du XIXe siècle et historiograhe d'Ahmed Bey,  le considère comme " l'élu de la dynastie husseinite ... qui a assuré la grandeur de l'Etat tunisien et élevé son rang ...". Son long règne, illustré par des opérations d'éclat, telles son intervention militaire en Tripolitaine pour rétablir la dynastie Karamanly, en 1795, au mépris de la décision du sultan-Khalife ottoman, sa déclaration de guerre contre l'Algérie, en 1807, mettant fin à l'emprise algérienne, et abolissant le tribut symbolique que les beys lui payaient et son affirmation de l'autonomie tunisienne vis-à-vis de Constantinople, lui conféraient  une distinction de fait, dans l'histoire husseinite. Sa gestion des affaires intérieures - citons sa défense enthousiaste pour les produits tunisiens et sa volonté de revaloriser, au sein de l'Etat, des hommes du pays, par rapport à la milice turque, désormais suspecte depuis la guerre tuniso-algérienne et sa révolte en 1811 - participaient à l'édification de la légende du grand "roi". Ces faits et gestes étaient portés aux nues par une historiographie complaisante qui n'a pas pris en ligne de compte l'évolution de l'environnement méditerranéen favorable, marqué par les guerres entre la France révolutionnaire puis impériales et l'Europe des souverains, qui lui accordaient une grande marge de manœuvre. Ce qui lui permit de vaquer librement  aux affaires de la Régence et de consolider sa présence, en Méditerranée, en esquissant, une alliance entre Tripoli, Tunis et Fès, en mettant sur pied une flotte commerciale et en définissant sa politique extérieure. Fait qui ne devait guère être occulté, Hammouda Pacha a pu exercer son pouvoir dans une conjoncture internationale particulièrement favorable. Ahmed Bey (1837-1855), par contre,  régna dans une conjoncture internationale particulièrement difficile. A la suite de l'occupation d'Alger, en 1830, les troupes françaises entreprirent une "politique de pacification", qui leur permis de prendre en charge les différentes régions du pays et d'étendre, dès 1835, leur pouvoir  à la provence limitrophe de Constantine. Les troupes françaises étaient désormais à la frontière occidentale. Simple concours de circonstances, ou effet d'entraînement de la guerre algérienne, la province ottomane de Libye était déstabilisée, par une longue guerre civile (1831-1835) qui suscita les inquiétudes de la Régence de Tunis. La solution adoptée par la Sublime Porte, l'écartement  de la dynastie Karamanly et la prise en mai de Tripoli, en tant que simple province, constituait pour Tunis un précédent facheux.  Sous cette double menace, Ahmed Bey inaugurait son règne tragique. Bey valeureux, il eut le mérite d'assurer la sauvegarde du pays, d'entreprendre des réformes audacieuses, malgré une conjoncture défavorable, dans une ére de dépendance précoloniale.

L'émergence de nouveaux paradigmes

Volontiers réductrice, l'historiographie tunisienne considère Ahmed Bey comme le promoteur des réformes, le fondateur de l'armée moderne, le créateur de l'Ecole polytechnique du Bardo. De fait, cette volonté de mutation, d'emprunt à l'Occident, de restructuration de l'Etat-dynastie a été amorcée et induite, à la suite de l'occupation d'Alger, qui illustre, après la campagne de l'Egypte (1798 - 18O1), l'expédition d'Exmouth (1816) et la colonisation d'Alger (1830), l'instauration du nouvel ordre européen, la matérialisation d'une situation périlleuse. Le maître d'œuvre de cette révision déchirante de la politique traditionnelle fut le garde de Sceaux, Chakir Sahib Et-Tabaa, le ministre influent, depuis la chute de Hussein Khodja, en 1829. Grand admirateur de Mohamed Ali d'Egypte, il joua un rôle déterminant dans la création de l'armée Nizamie (1831) et son développement. Dans ce cadre et  dans ce contexte, il fonda l'Ecole militaire . A la suite d'une révolution de palais, Mustapha Bey mit fin à la carrière de ce ministre, qui portait ombrage à son fils Ahmed. Le réformateur fut exécuté, sans autre forme de procès. Mais sa politique fut poursuivie et consolidée par Ahmed Bey, son ennemi déclaré. Ce qui montre que l'enjeu de la lutte était la lutte pour le pouvoir et non le projet de réformes qui était l'objet de consensus, de l'élite gouvernementale éclairée.

En réaction aux interventions militaires : la campagne d'Egypte, l'expédition d'Exmouth et l'occupation d'Alger, qui révélaient que les rapports de forces étaient désormais favorables aux puissances occidentales et que le monde de l'Islam était bel et bien menacé, un mouvement de réformes émergea et se développa dans la Régence de Tunis, à l'instar de l'Egypte de Mohamed Ali. Il s'agissait de s'engager dans une politique volontaire de modernisation, de promouvoir d'énergiques mutations socio-économiques et de renforcer le dispositif  de défense, pour rattraper le retard. Les résultats des confrontations sur les champs militaires ont permis à l'élite de l'Establishment de prendre conscience du retard de l'aire musulmane par rapport à l'Europe. Nous avons vu que le mouvement des réformes, se traduisait, en Tunisie, dans les faits, dès 1830, comme programme de gouvernement, en réaction au cours des événements. Cette intuition des dirigeants anticipait l'action de formulation, de définition et de théorisation des réformateurs idéologues (Mahmoud Kabadou, Ben Dhiaf, Khéréddine etc.). Le décalage entre l'action politique et sa théorisation, dans le domaine de l'emprunt à l'occident, la modernisation de l'armée et les velléités d'industrialisation permet de redimensionner l'action des idéologues des réformes, qui ont émergé à l'ombre d'un pouvoir conscient des nouveaux enjeux de la conjoncture. L'action des ouléma(s) - réformateurs a eu, pour objectif, d'expliciter ces programmes, de les définir, de les analyser et surtout de les légitimer, par rapport à la chariaâ, le droit musulman.  Confrontés dans cette situation de "muftis  des réformes", ils ont pu se permettre, quelques initiatives osées, pour préconiser la mutation du régime politique, en monarchie constitutionnelle. Mais ce dépassement des vues de Chakir et d'Ahmed Bey, furent exprimées bien tardivement, à la suite de l'adoption du Pacte Fondamental de 1857 et de la Constitution de 1861, à la suite d'une intervention énergique de la France et de la Grande Bretagne.

Mais le programme des réformes, adoptées et expressément formulées, au cours de sa première étape, avait essentiellement pour objectif d'assurer les meilleurs conditions de promotion, de progrès et de renaissance du pays. Une lecture de la "Dibaja ", le manifeste de Mahmoud Kabadou ( 1815 - 1871),  écrit en 1844, en guise de préface à la traduction du Précis de l'Art de guerre, du baron Henri de Jomini, par les élèves  de l'Ecole Polytechnique du Bardo, sous la direction de Calligaris permettra de cerner les aspects fondamentaux et ses traits caractéristiques du projet de réformes. Mettant en valeur les processus parallèles du déclin du monde musulman et  du "réveil" des Etats chrétiens et explique cette situation par l'intérêt que les Européens portaient aux mathématiques et aux sciences, mettant en valeur le rôle des inventions militaires. Kabadou cite, à l'appui de son argumentation, ce verset coranique : "Est-ce que ceux qui savent et ceux qui ne savent pas se valent ? ... Défendant le programme d'Ahmed Bey, favorable  à l'emprunt à l'Occident, Kabadou déclare : " Le musulman doit rechercher la sagesse là où elle se trouve..."

Le poète, "voix de son maître !" Dans le cas des relations Ahmed Bey/Kabadou, on ne peut guère définir ses rapports par les relations traditionnelles entre l'historiographe et son souverain, selon les exigences de la vie des cours princières. Kabadou est le chantre d'un projet qu'il défend avec enthousiasme et ténacité. Convaincu de la nécessité impérative  de suivre cette unique voie du salut, Kabadou se met au service, d'un programme prioritaire, d'une pensée obsédante. Il faut davantage parler d'une complicité culturelle et idéologique entre le souverain et les réformateurs. Ce qui montre d'ailleurs, l'émergence de nouveaux paradigmes, sinon de l'adoption  de "l'épistémé" moderne , au niveau de l'intelligentsia éclairée qui remet en question certaines certitudes et convictions traditionnelles, fortement ébranlées, par l'émergence de nouveaux rapports de forces. Les modèles du passé glorieux de l'Islam doivent désormais co-exister avec les modèles des puissances triomphantes d'Occident. En réalité, la prise de conscience du triomphe de l'Occident a permis l'émergence de deux positions irréductibles, une attitude largement majoritaire, de repli, de refus, de passéisme et de nostalgie et une mouvance soucieuse de promouvoir une nouvelle dynamique afin de sortir de l'impasse.  Cette démarcation  entre les tendances sinon les courants d'opinion conforte les adeptes des deux clans, surtout à l'intérieur de la mouvance minoritaire mais hardie des réformateurs. Ce qui montre qu'on peut définir les rapports entre Ahmed Bey et les réformateurs, plutôt par une alliance idéologique avec Ahmed Bey, que par une simple complaisance avec le pouvoir. Ce qui montre que les réformes tunisiennes du XIXe siècle traduisent, dans les réalités, l'apparition de nouveaux paradigmes, dans l'aire arabo-musulmane, à la suite des appréciations de la nouvelle donne internationale, par les dirigeants et les acteurs politiques, conscients de la nécessité de corriger le tir. Cette perception d'abord spontanée, intuitive, sera dans une deuxième phase intériorisée par certains lettrés, formulée et défendue, dans la mesures où elle induit des innovations "bidaâ (s)", qui dérogent aux normes et postulats, érigés en règles de conduite, dans les sociétés musulmanes.

L'itinéraire réformiste  d'Ahmed Bey

Ahmed Bey engagea un train de réformes dès son accession au pouvoir. Les réformes militaires étaient certes prioritaires et surtout le développement de l'armée nizamie, formée de recrus du pays. Les projets d'industrialisation du pays s'inscrivaient dans ce cadre : industries d'armements, fabriques de draps pour les truopes à Tébourba etc. D'autres réformes importantes étaient justifiées - par diplomatie plutôt que par conviction, d'ailleurs, - par la prise en considération du changement de la composition de l'armée, telle la décision d'accorder aux ouléma(s) malékites, un traitement similaire aux oulémas hanéfites, consacrant désormais l'émergence des hommes du pays, en majorité malékite, par rapport à la milice turque et oulémas de sa secte, les Hanéfites . Mais la mesure est importante. Elle anticipe la promotion des Tunisiens, au sein de l'appareil gouvernemental et la relève progressive du personnel gouvernemental, par les cadres de la nouvelle armée.  Le mouvement sera progressif et retardé par les appréhensions des souverains husseinites, jusqu'à l'institution du protectorat français, qui privilégia ces familles makhzéniennes et les intégra à l'élite du pouvoir, tout en ménageant les descendants des familles des Mamelouks. Mais la décision d'Ahmed Bey consacre la mutation de l'Etat tunisien et sa désottomanisation.

Ces réformes d'Ahmed Bey s'inscrivent dans une volonté de renforcer les structures défensives du pays et de suivre les projets de modernisation, selon les modèles européens. Les écrits des réformateurs et les correspondances d'Ahmed Bey, rédigées par Ben Dhiaf, l'un de leurs porte-parole, évoquent, comme objectif, la réalisation du "oumran" du pays . Emprunté au lexique d'Ibn Khaldoun, le terme est investi d'une nouvelle signification, qui définit le projet global de réformes, associant le développement de la civilisation, la modernisation et la réalisation d'un environnement de progrès et d'entente, concrétisant, de fait, le modèle européen. L'abolition de l'esclavage s'inscrit naturellement dans ce projet d'émancipation et cette volonté de définir la Régence comme pays "civilisée" et à l'avant-garde des nations. Mais la mesure est adoptée, comme initiative diplomatique, pour répondre aux vœux européens et inscrire le pays dans le concert des nations libérales.
 

L'abolition de la traite et de l'esclavage

L'âge de l'or de la traite nord-africaine était bien loin, précipité par le déclin du commerce transsaharien. L'arrivée des Portugais sur la cote atlantique et le développement du commerce triangulaire qui en suivit, dynamisait les nouveaux circuits de commerce, aux dépens du Sahel saharien et de ses pôles d'échanges avec l'Afrique du Nord. La découverte des métaux précieux américains concurrençait la poudre d'or africaine, qui constituait le principal produit distribué par les commerçants de  Ghédamès. D'autre part, la révolution industrielle a sonné le glas de l'économie de plantation et déprécié les esclaves, qui ne pouvaient constituer un produit d'exportation. On parle désormais de l'avènement de l'ère du commerce légitime, c'est-à-dire de l'expansion commerciale, de l'ouverture des marchés aux produits de pacotille européens.

La traite et l'esclavage des noirs était, en réalité, peu répandus dans la Régence de Tunis. Certes, le marché des esclaves de la Berka,  à Tunis, ravitaillé par des caravanes de Ghédamès, de plus en plus régulières, se maintenait tant bien que mal. On continuait aussi à vendre des esclaves sur les marchés-étapes des caravanes. Le poids démographique de cette population servile était sans doute faible, ainsi que son rôle dans la production économique. En tout quelques milliers d'esclaves.  Une colonies d'esclaves noirs vivait à Tunis, chez les gens aisés et la famille beylicale. Partout ailleurs, les colonies d'esclaves noirs étaient plus ou moins nombreuses : esclaves de maisons dans les cités, cultivateurs dans les oasis, bergers chez les semi-nomades. Mais l'institution servile restait fort ancrée dans la société tunisienne, surtout parmi les membres de la cour et les notables. La possession des esclaves étaient sans doute l'un des principaux éléments de la considération de la société tunisienne précoloniale. Ce qui explique le lever de bouclier que la mobilisation des noirs par Chakir, en 1836 -1837, suscita auprès de la bourgeoisie tunisienne. Les propriétaires des esclaves incorporés dans l'armée - pour compenser la résistance des Tunisiens à la mobilisation - se plaignirent au Bey Mustapha, qui ordonna la libération de ses nouvelles recrues .

L'abolition de la traite et de l'esclavage pouvait être considérée comme une mesure délicate. Il serait certes exagéré de considérer qu'elle était de nature à ébranler l'ordre social. Mais, elle pouvait mécontenter, en tant qu'innovation perturbatrice d'une certaine tradition, des notables attachés à des privilèges consacrés par le droit musulman. C'est pourquoi Ahmed Bey prit la précaution de procéder par étapes. Les premières mesures furent prise en 1841-1842. Répondant aux injonctions de la Grande Bretagne, qui a pris la direction du mouvement d'abolition de la traite et de l'esclavage des Noirs et organisa une vaste campagne pour mettre fin à la traite transsaharienne et méditerranéenne . Aussitôt, Ahmed Bey décida d'interdire l'exportation des esclaves, comme première étape de l'abolition totale de l'esclavage à Tunis. Nouvelle mesure le 6 septembre 1841, Ahmed Bey interdit la vente des esclaves sur tous les marchés de la Régence. En avril 1842, Ahmed Bey interdit toute importation d'esclaves et décida que tout esclave, mettant pied dans la Régence, devenait libre. Cinq mois plus tard, Ahmed Bey décida que tous les enfants d'esclaves, qui naîtront après cette date, deviendront libres.  Mais Ahmed Bey prit son temps avant d'abolir définitivement l'esclavage dans la Régence. L'ultime mesure pouvait susciter davantage le mécontentement puisqu'elle portait atteinte aux droits acquis. Après une certaine pause de réflexion ou du moins un certain délai de ménagement des propriétaires d'esclaves et des hommes du  charaâ, Ahmed Bey abolit définitivement, le 26 janvier 1846,  l'esclavage des Noirs.

Le discours de légitimation de la réforme

Pour justifier et légitimer l'abolition de l'esclave, Ahmed Bey fit rédiger, par Ben Dhiaf, une lettre  en guise de fetwa (consultation juridico-religieuse) aux hommes de l'institution religieuse le charaâ,  le 26 janvier 1846.  Faisant valoir que la religion musulmane considérait la libération des esclaves comme l'acte de charité suprême, l'auteur de la lettre-fetwa fait valoir la dynamique libérale de l'Islam , en ce domaine et  dégage ainsi, comme ultime norme de légitimation des mesures abolitionnistes, le "tachawwif lil hourrya", c'est-à-dire l'idéal d'émancipation de l'Islam. Il affirme, d'autre part,  que ceux qui se conduisent envers les esclaves, selon les normes du droit musulman sont rares. Ce qui lui permet de justifier les mesures abolitionnistes, par la volonté de rendre service aux esclaves, dans la vie présente et de sauvegarder le salut de leurs propriétaires, dans l'au-delà.  Autre argument évoqué, par une brève allusion - "une mesure dictée par l'intérêt (politique)" - c'est-à-dire le contexte international et les interventions des consuls. Alors que les fondements juridiques sont explicités par le bey, les considérations politiques, les avœux relatifs à l'intervention étrangère relèvent du non-dit du secret d'Etat, que le bey présente comme argument persuasif et donnée de nécessité.


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Vivement recommandée par les Puissances, l'abolition de la traite et de l'esclavage des noirs en Tunisie s'expliquait, d'ailleurs, par son déclin effectif. Ahmed Bey pouvait plus aisément interdire une activité marchande qui suscitait désormais peu d'intérêts tunisiens. Mais la mesure était, plus symbolique, puisque les anciens maîtres pouvaient effectivement maintenir leur système de domination sur leurs anciens esclaves, condamnés à entretenir avec eux des rapports de clientèle. Ce qui ne réduit guère la portée de la mesure innovatrice d'Ahmed Bey, un précédent courageux dans l'aire musulmane. La traite est désormais une activité condamnée, réduite à la clandestinité. Séquelle d'un autre temps, c'est-à-dire d'un ordre commercial révolu, puisque les relations avec l'Europe étaient désormais prioritaires, la traite subsistait difficilement à la fin du XIXe siècle.

Khalifa Chater
(In la Tunisie d’Henry Dunant, Société Henry Dunant, Genève, 2007, pp. 29-38)


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