Pr. Khalifa Chater

Dans son étude : "la Tunisie en 2025", l'institut d'Etudes stratégiques de Tunis  se propose de mettre en œuvre les grandes orientations en mesure d’insuffler une nouvelle dynamique au développement du pays. "Dix ans, affirme-t-il, c’est le temps de la société et de l’action" (introduction, p. 18). Objectif fondateur, cette prospective qui a pour objet de déceler les tendances et anticiper les ruptures, opte plutôt pour  une approche normative, transgressant la situation actuelle identifiant "un avenir souhaitable et s’interrogeant sur le cheminement permettant de l’atteindre".

 Dans sa deuxième partie, le rapport étudie "les inerties ou facteurs de blocage, entravant le pays et inversement les facteurs de changement ou forces motrices, autant de leviers à actionner afin d’amorcer une sortie de crise, positionnant la Tunisie sur la trajectoire de l’émergence" (p. 40). Dans ce cadre, le  chapitre consacré aux politiques de Défense et de Sécurité nationales (page 54 et suivantes) prend acte de l'adaptation effective aux exigences d'un contexte en mutation et ré-explicite le diagnostic déjà formulé spontanément, en faveur du développement régional. Les risques de l'émergence de "lignes de fractures, menaçant le vivre ensemble, sont évoquées mais bien redimensionnées. Or, elles mettent à l'épreuve  le système politique, post-révolution. La réussite de la transition politique  est évidente. Mais des velléités des dérives l'affectent : mouvements de protestations locales et régionales, faiblesse des partis, sit in etc. Le cas grave de Tataouine mérite une profonde analyse. Etudiant les politiques économiques, le rapport semble plus préoccupé  de critiquer la gestion du passé, estimant qu'elle serait responsable d'un blocage idéologique : "Ces déficiences, affirme hâtivement le rapport,  ont été, à notre sens, les principaux freins au développement … L’aisance financière dont a bénéficié le pays durant de longues années, avec un déficit budgétaire quasi nul en 2010, n’a pas été mise à profit pour la mise en œuvre de politiques publiques plus ambitieuses, pour impulser les infrastructures logistique et technologique, renforcer les compétences publiques et booster le développement des entreprises" (p. 69).

Dans le chapitre 4, "le Contrat Social : ébranlement et rupture de la confiance dans le système" l'étude  énonce "les facteurs de blocage, ancrés dans l'histoire et les facteurs d’inertie retenus liés au contexte national de l’après révolution de 2011" : absence de confiance en les institutions de l’État ; menaces sur les solidarités intergénérationnelles; augmentation du chômage et particulièrement celui des jeunes diplômés; instabilité politique, persistance des grèves comme principal mode de revendication (page 73-74). Mais "le contrat social", annoncé, n'est pas défini. Etudiant l'éducation et la culture (chapitre 5), le rapport occulte les réussites de la scolarisation tunisienne.  La mobilisation culturelle est, d'autre part, sous-estimée. Jugement subjectif, partiel sinon partisan, le rapport évoque, comme conclusion, "le déficit de synergies et de bonne gouvernance" dans les domaines de l'éducation et de la culture. Or, une comparaison avec l'état des lieues, dans les autres pays du tiers-monde aurait permis une évaluation plus juste.

La troisième partie est  consacrée à "la vision stratégique, pour la Tunisie, à l'horizon 2025", sujet de l'étude. Objectif annoncé de la prospective globale : "une  vision économique  pour l'émergence et une croissance équitable et inclusive" (3em partie, chapitre 3). Il  s'agirait, ajoute le rapport, de hisser le pays à un nouveau palier de croissance en termes de contenu et de taux qui serait de l’ordre de 5,6 % par an, au moins à partir de 2020" (p. 94). " La Tunisie aura mis en place un Etat de droit, développementaliste alliant politiques publiques volontaristes et rôle moteur du secteur privé dans une forte mobilisation autour de stratégies cohérentes et concertées s’inscrivant dans le cadre d’un modèle de développement renouvelé"(ibid.).  Conclusion hâtive, " la Tunisie démocratique et moderniste, ayant le statut de partenaire privilégié avec l’Union Européenne s’érigera en plateforme de production et d’innovation, véritable Euromed Valley et Nearshore européen des industries et des services à forte valeur ajoutée" (p.96).  De fait, le rapport affirme plus qu'il n'énonce  la stratégie d'avenir qu'il recommanderait, dans le cadre d'un modèle de développement annoncé, mais non explicité.

Retour au "contrat social renouvelé" (chapitre 4, troisième partie), le rapport évoque " un nouveau partenariat régissant les rapports entre l’Etat, le secteur public, le secteur privé et la société civile, construit depuis l’engagement du pays dans un processus holistique de transition politique et d’instauration d’un Etat de droit " (p. 100). Ce nouveau partenariat entre l’Etat, le secteur public, le secteur privé et la société civile engloberait  également "un dialogue social apaisé, inclusif et permanent, institué aussi bien au niveau des entreprises, des branches, des secteurs qu’au niveau de la nation et entre les divers partenaires sociaux". Les auteurs affirment que la régionalisation, la déconcentration et la décentralisation, conceptualisées et conduites progressivement avant 2020, permettraient, en 2025, de contribuer à réaliser les résultats annoncés par le rapport.

La 4em partie présente des scénarios de sortie de crise : Le rapport recommande " la préservation de la classe moyenne contre toute érosion, la capacité du système à générer les emplois et à préserver la cohésion sociale, ainsi que le développement régional et interrégional". Il estime, à juste titre, que "l’Ecole et l’enseignement jouent un rôle fondamental. Ils constituent la première ligne de défense (p.137). Notons, d'autre part, que le rapport signale la grave éventualité du "scénario redouté du cygne noir", qui résulterait de facteurs exogènes : (déstabilisation et chaos dans l’environnement régional maghrébin; nouvelles guerres au Moyen-Orient) t ou des facteurs endogènes (rupture du consensus politique à l’occasion des élections de 2019, par exemple). Il  évoque la triste conjoncture où l’économie ne parvient pas à infléchir le taux de chômage.  Il affirme cependant que "l’unité nationale et la cohésion sociale constituent les meilleurs remparts face à toute situation représentant une menace ou un risque, la dernière ligne de défense, étant fondée sur l’intelligence collective des Tunisiens. (p. 146).

Conclusion : Relativisons, cependant, les ambitions de cette étude prospective. Elle favorisa l'examen rétrospectif, le point de départ nécessaire à l'ouverture de l'horizon. L'état des lieues  domine les propositions d'avenir,  D'autre part, l'étude prospective reste approximative. Ce grand dessein collectif qu'elle identifie serait nécessairement l'objet d'étude des dirigeants, des acteurs politiques et de l'ensemble de la société civile. L'Institut stratégique n'est pas une "task force", en mesure d'imposer ses vues. En tant que think tank, en formation,  il a eu le mérite de rédiger ce working paper qu'il soumet à l'analyse critique.

(in Economiste maghrébin, n° 713, du 31 mai au 14 juin2017).