20 mars 1956-20 mars 2016, au-delà de l'histoire …!

Pr. Khalifa Chater

‘‘Quelqu'un s'assoit à l'ombre aujourd'hui, par ce que quelqu'un d'autre a planté un arbre, il y a longtemps’’ (Warren Buffett, le jardin extraordinaire, 12 janvier 2011).Cette citation traduit la situation tunisienne, la pesanteur de son histoire moderniste, de son ouverture et de l'emprise des acquis du gouvernement bourguibien. Rappel à l'ordre, de Patrick Boucheron, le médiéviste du Collège de France : ‘‘Les historiens ne travaillent pas sur le passé, mais sur aujourd'hui. Notre contemporain n'est que du passé accumulé’’ (Patrick Boucheron, vendredi 29 janvier 2016, France Inter). 

Les contemporains ont le sentiment d'une discontinuité général de l'hier et de l'aujourd'hui, d'une coupure radicale et définitive avec ce monde que nous avons perdu. Bien sûr, quelques traits de la société tunisienne ne bougent pas ou très peu; mais passent à l'arrière-plan, dans le cadre d'un processus de continuité.  Cependant,  la troïka, qui a pris le pouvoir, en 2011, a vécu "le printemps arabe à l'envers". Elle a tenté de faire valoir une stratégie de rupture, pour annihiler l'ère bourguibienne, remettre en cause les acquis modernistes. Elle a tenté de dénoncer le code du Statut Personnel, dans le cadre d'une réhabilitation de la lecture fondamentaliste des références. De fait, l'école des réformes du XIXe siècle (Kabadou, Khéreddine, Ben Dhiaf), la pensée révolutionnaire du trio : Tahar Haddad, Mohamed Ali Hammi et Aboul Qacem Chabbi, les acquis du gouvernement de l'indépendance, la politique d'émancipation bourguibienne, ont été occulté. Le sursaut national de la "soft revolution" (été 2012), stoppa le processus de la dérive. Cette réaction populaire  renvoie, dans une large mesure, à la nostalgie du temps bourguibien, où nous avions, une forme de prise sur les événements. La "soft revolution" instaura le dialogue national et effectua un retour aux normes. Elle est illustrée par l'adoption d'une Constitution consensuelle, moderniste, civile, qui prend acte des acquis, les assume et les institue, dans le cadre de l'idéaltype bourguibien. Disons plutôt que les composantes de la classe politique ont adopté cette attitude consensuelle, par convention, pour dissiper les ambigüités du discours et de la praxis?

Au-delà de l'histoire événementielle …! L'historien doit prendre le temps de la mise en perspective, de l'évolution globale et se dégager du piège de la raison narrative. Dans notre cas, il est opportun d'évoquer un passage de paradigmes, avec les « idéaltypes» dominants, de la tradition puis de la modernité et de l'ouverture bourguibiennes. Les idées, les concepts, les hypothèses logiques précédant la recherche et l’orientant, elle ne se situe plus au niveau de la réalité empirique des faits. Plus qu'une nécessaire réécriture de l'histoire de l'indépendance tunisienne,   je propose un portait  d'une société tiraillée  entre conservatisme  et libération de la pensée. Discours et praxis, le bourguibisme est une vision du monde. L'historien doit examiner son ouverture de l'horizon. Je dirais même son utopie !

Le schisme du Destour, en 1934, s'apparente à une révolution. Il a mis à l'ordre du jour une version alternative de l'action politique, faisant valoir le peuple, ses attentes et ses enjeux. La lutte nationale imposa l'autonomie interne puis l'indépendance. On a souvent critiqué Bourguiba, pour son accord avec Mendes-France, pour l'autonomie interne. Bourguiba estimait que c'est un pas en avant. Salah Ben Youssef, son rival parlait de deux pas en arrière. Très proches politiquement, les deux leaders se sont opposés, lors des négociations internes. Vivant son exil au Caire, Salah Ben Youssef était en alliance objective, avec Nasser, acceptant sa stratégie d'indépendance globale du Maghreb. Exclu par décision unilatérale française des négociations, Ben Youssef a plutôt opté pour la réunion afro-asiatique de Bandoeng. La conjoncture devait pourtant assurer, après une rédaction laborieuse des textes de l'autonomie interne,  l'accord sur l'indépendance (20 mars 1956). Habib Bourguiba explique ainsi, son pragmatisme et son réalisme : ‘‘Je suis réaliste. Etre réaliste, c'est préférer une réforme modeste, qui en permet une autre’’, Il rejoint le postulat de René Char, ‘‘L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne’’.

Le contexte de l'indépendance, mettant en hors jeu l'école traditionnelle, a laissé à Habib Bourguiba et à ses collaborateurs, les coudées franches. Ne revenons pas sur les réalisations globales et effectives, dans le cadre de l'idéaltype bourguibien, qui ont suscité de nombreuses études. Je me bornerai à deux exemples :

1 - L'adoption, du Code du Statut Personnel, le 13 aout 1856, quelques mois après l'indépendance tunisienne (20 mars 1956) atteste que le leader Habib Bourguiba, transgresse, dans la mise en application de son idéaltype, sa stratégie des étapes et le "gradualisme" qui a marqué son action politique. Durant ce moment décisif du recouvrement de l'indépendance, le leader réalise que l'ordre  du monde passé s'effondre, alors que l'ordre de l'avenir ne se dégage pas encore. Les deux moments - celui du dépérissement tout comme celui  de la régénération - vont souvent de pair dans cette conjoncture. Alors que la nature du pouvoir n'a pas été encore définie, le régime beylical étant en sursis,  Habib Bourguiba nommé Premier ministre, après l'élection de l'Assemblée Constituante, promulgua, le Code du Statut personnel. Interrogé sur le timing du processus, par son conseiller Béji Caïd Essebsi, Habib Bourguiba lui répond que «si cette réforme n’est pas réalisée maintenant, elle ne pourra peut-être plus jamais être réalisée et je ne suis pas sûr de pouvoir moi-même la réaliser encore dans six mois» (Béji Caïd Essebsi, Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, éd. Sud Éditions, Tunis, 2009). “ Ce que j’ai fait pour la femme, dira-t-il en 1972, demeure la fierté de mon œuvre”. L'émancipation féminine, la suppression de la polygamie et du divorce unilatéral et l'égalité du genre - à l'exception de l'égalité de l'héritage, que Habib Bourguiba a annoncée, mais n'a pas pu promulguée -  constituent des exceptions dans l'aire arabe. Ils représentent des axiomes des acquis démocratiques et associent la rupture avec le despotisme colonial et le traditionalisme de la société tunisienne, dominant, dans une large mesure son inconscient collectif.

2 - La lecture du référentiel : Les réformes bourguibienne s'inscrivent dans une relecture du référentiel, puisée dans l'école des réformes du XIXe siècle et l'adoption du livre -fatwa de Tahar Hadad, notre femme, dans la charia et dan société (1930). Rejetant les accusations de l'école conservatrice arabe, qui l'accuse volontiers de laïcité, sinon de trahison religieuse, Habib Bourguiba  affirma : ‘‘ l’État tunisien moderne n’est pas laïc ; c’est un État musulman mais progressiste. On a toujours cru que l’islam était un élément de recul, de stagnation ; la cause en est dans les hommes de l’islam, ceux qui interprètent la loi de l’islam et qui ont l’esprit très étroit, figé, pétrifié. Moi j’interprète les textes religieux de façon très libérale(discours de Habib Bourguiba, rapports de la Tunisie avec l'islam et la démocratie, mars 1961).

Conclusion : La Tunisie nouvelle a remis le leader Habib Bourguiba, sur son piédestal. Sa gestion des affaires  atteste la cohérence de sa pensée et de son action. Mais la politique n'est pas une "caisse de résonnance" de l'histoire. On ne peut reconstituer le monde d'avant. Constat d'évidence, la donne bourguibienne a établi l'égalité du genre, la tolérance et l'ouverture. Tout en inscrivant le pays dans le temps du monde, elle a institué le pouvoir féminin.  En dépit des aléas de la vie politique,  Bourguiba nous a laissé les lumières en héritage. Une telle culture partagée aurait l'ambition de transgresser les frontières nationales et peut être de s'ériger en modèle d'avant-garde, bien au-delà des frontières formelles.

(L'Economiste Maghrébin, n° 681,  du 23 mars au 6 avril 2016).



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