Aire arabe, des guerres d’usure …!

Pr. Khalifa CHATER

En Syrie, en Libye, au Yémen et bien au-delà le rêve du “printemps arabe”  est désormais vécu comme un cauchemar. Alors que la Tunisie et l’Egypte, les “rescapés” de la stratégie du chao, mise en œuvre, dans le suivi du “grand-Moyen-Orient” peinent à assurer leur redressement, dans la conjoncture de la transition démocratique, que tous les observateurs saluent, les autres pays du  “printemps arabe” vivent les tragédies de l’instabilité, de la guerre civile, des dérives des mouvances radicales et de la remise en cause de l’Etat-nation. Nouvelle donne, le président américain Donald Trump a abandonné la stratégie du “grand-Moyen-Orient” du Président Georges Bush père et le pari sur  “l’islam politique modéré” du Président Obama. La situation a-t-elle changé avec la praxis du Président Donald Trump, de l’adoption du nouveau logiciel américain de politique étrangère et les nouveaux rapports de géopolitique international et régional, en conséquence ? Continuité des tragédies globales, statu quo, sinon escalade, on ne voit pas encore des scénarios crédibles de sorties de crises des guerres d’usures qui se poursuivent. Nous ne revenons pas sur la crise syrienne, que les multiples rencontres internationales n’ont pas pu traiter, vu la démarcation des positions entre les acteurs internationaux et régionaux. La guerre d’usure  est à l’ordre du jour, depuis 2011. Dans les autres conflits, le jeu régional conforte les guerres civiles.  

Libye, la rencontre de Paris traduit les nouveaux rapports de forces :  Le président français Emmanuel Macron a réussi à réunir, mardi 25 juillet,  les deux chefs rivaux de Libye, le Premier ministre du gouvernement d'union nationale (GNA), reconnu par l'Onu, Fayez Seraj, et le chef militaire Khalifa Haftar, homme fort de l'est libyen, au château de la Celle-Saint-Cloud (Yvelines), non loin de Paris. Les deux chefs libyens se sont par la suite retrouvés, en présence d'Emmanuel Macron et de l'émissaire spécial de l'Onu Ghassan Salamé, qui doit prendre ses fonctions jeudi. Dans leur déclaration commune en dix points - agréée mais non signée par les deux parties - les deux dirigeants soulignent que la solution à la crise ne peut passer que par un processus de réconciliation nationale associant tous les Libyens. "Nous nous engageons à un cessez-le-feu et à nous abstenir de tout recours à la force armée pour ce qui ne ressort pas strictement de la lutte antiterroriste", affirment les deux leaders libyens. L’accord de Skhirat, signé le 17 décembre 2015 et qui peine à être appliqué, est confirmé par les deux protagonistes. Il sera réactualisé, en tenant compte des nouveaux rapports de forces et essentiellement du développement du pouvoir du maréchal Haftar.

Peut-on parler d’une sortie de crise ? L’accord ne précise pas les modalités d’intégration des différentes forces qui se battent sur le terrain et surtout les processus d’un  désarment général. Fait d’évidence, il opère, par le choix de Faiez Seraj, qui dispose d’une légitimité internationale et du maréchal Haftar, qui incarne une légitimité militaire de fait, une réduction des acteurs sur le terrain, dont l’actualité confirme leur relativisation : «seigneurs de guerre», certains chefs de tribus etc.,  outre les multiples factions terroristes, que l’accord dénonce. Le suivi de la rencontre montre une démarcation entre les points de vue. Seraj évoque une feuille de route, intégrant les différents acteurs et adoptant une même proximité des acteurs régionaux (interview France 24 arabe, 26 juillet). Par contre le maréchal Haftar  dénonce le jeu de rôle qatari et évoque un accord à construire (interview France 24 arabe, 27 juillet). L’accord peut constituer un prélude, sans suite immédiate. Autre défi, cet accord, pourrait- il s’inscrire dans une réconciliation régionale arabe? En l’état des choses, cette guerre d’usure semble se poursuivre.

Le Yémen ; un cas limite : Affecté par les convulsions du printemps arabe, il ne parvint pas à sortir de la tempête et pour cause. C’est le pays le plus pauvre du Moyen-Orient (revenu annuel par habitant : 1 108 $ ; Arabie Saoudite : 14 871 $ ; Qatar : 75 956 $). Ses gisements pétroliers, qui assurent 70% des ressources de l’État,  s’épuisent.  La guerre civile qui affronta l’imam Mohamed al-Badr au général Abdallah al-Sallah (1962-1970), divisa le pays. La réconciliation resta inachevée. La contestation du président Salah, en 2011, donna le pouvoir au gouvernement intérimaire, du vice président, bénéficiant de l’appui  d’une coalition dirigée par l’Arabie Saoudite. Mais que signifie la transition démocratique d’une société analphabète, régi par l’establishment tribal ? Plus de deux ans après son déclenchement, le Yémen est coupé en deux : Le nouveau pouvoir, établi dans le Sud est reconnu par la communauté internationale et soutenu par la coalition. L’ex-président Ali Abdallah Saleh,  soutenu  par la dissidence chiite houthie  siège à Sanaa. Grave tragédie, plus de 10 000 morts, dont la moitié sont des civils; des bombardements continus et  une épidémie de choléra qui atteint plus de 300 000 personnes (Jean-Philippe Rémy « Yémen : les enjeux d’une guerre occultée », le Monde, 31 juillet 2017).

Point de perspectives de sortie de crise. La guerre actuelle a réactualisé le conflit de 1962-1970), que le leader Habib Bourguiba, a qualifié, en 1965 de guerre d’usure et recommandé à l’Egypte nassérienne et à L’Arabie de s’y retirer.  Des observateurs présente un diagnostic de catastrophe “vers un Qaïdistan un Tribalistan, une démocratie ou un Immobilistan ?” (Patrice Gourdin, « Le Yémen en crise. Essai d’analyse géopolitique », Diploweb, 10 juillet 2017).  La situation est certes grave, mais les enjeux d’un rétablissement de la paix ne peuvent être exclus, en dépit  de la gravité de la démarcation régionale, entre Téhéran et Riyad. 

La crise du Golfe : Echec de fait des tentatives de médiations  de l’Allemagne, du Royaume Unis, de la France et de la Turquie,  plutôt partisane du Qatar. Les conflits entre les pétromonarchies du Golfe seraient “des affaires de famille, qui se règlent avant tout en famille”, affirme un fin connaisseur de la région (Marc Semo, « les tensions dans le Golfe embarrassent la France », Le Monde,  8 juillet 2017). D’ailleurs, le conflit n’est pas récent. Ce que révéla la  publication des accords de Riyad de 2013 et du manifeste complémentaire  de 2014. D’ailleurs, Riyad, Abou Dhabi et Manama  avaient retiré, en 2014, pendant huit mois, leurs ambassadeurs du Qatar,  sans aller jusqu’à une rupture des relations diplomatiques et l’instauration d’un blocus, comme c’est le cas aujourd’hui. Les intérêts des Européens, dans le golfe expliqueraient leur non-engagement. Les pays du Maghreb  sont contraints à un délicat exercice d’équilibre et ne perdons pas de vue “la proximité” de l’Islam politique avec Qatar. Là aussi, on s’orient vers un conflit qui pourrait durer, vu l’ambigüité de l’attitude américaine et les risques de contre-alliances, que la crise risquerait de favoriser, du Qatar avec la Turquie et surtout l’Iran.

 


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