Aire arabe : la conjoncture de l'attente

Pr. Khalifa Chater

"Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître et c'est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres" (Antonio Gramsci, traduction citée par Serge Venturini dans Éclats d'une poétique de l'inaccompli, p. 12).

Cette analyse traduirait, peut-être la situation actuelle, de l'aire arabe, après son "printemps" politique. Elle vit, en effet, sous l'emprise  d’événements majeurs : l'implosion de la Syrie, sous l'effet des mouvances radicales, l'émergence de Daeche, remettant en cause l'Etat-Nation et l'accord historique sur le nucléaire iranien (Vienne, 14 juillet 2015). De ce fait, les principaux acteurs adaptent leurs stratégies, sinon leurs positions tactiques, aux exigences de la nouvelle donne. Peut-on appeler ce suivi événementiel une conjoncture d'attente, plus ou moins forcée. En aucun cas, il ne s'agit point d'une pause stratégique, vu les concertations underground, les négociations entre partenaires et protagonistes.

En ce qui concerne la crise syrienne, Vladimir Poutine propose une solution alternative à celle des Etats-Unis. Il s'agirait d'une large coalition de forces terrestres, incluant les armées syriennes et irakiennes, des forces kurdes et d'autres pays de la région.  Ce scénario a été dévoilé par le ministre russe des Affaires Etrangères, Serguei Lavrov, à ses homologues du Golfe  à Doha, 3 aout 2015, puis au Secrétaire d'Etat américain. Le projet devait être évoqué par la Russie, en septembre, lors de l'ouverture de  l'Assemblée Générale de l'ONU.  Mais perdant de son influence et marquée par son alliance avec Bachar Al-Assad, la Russie a peu de chance d'être l'initiatrice d'une coalition (Emmanuel Gryinzpan, Poutine veut mener sa guerre contre Daeche, Le Monde, 5 aout 2015). Au-delà de ces effets d'annonce,  l'initiative du Kremlin relève plutôt de la communication diplomatique.

Le vote, le 17 aout, par la Russie, en accord avec les Etats-Unis, d'une motion au Conseil de Sécurité, visant à favoriser une solution politique à la guerre en Syrie, signifie-t-il un changement d'attitude du Kremlin? Le Conseil de sécurité appuie le lancement d'un processus visant à "l'établissement d'un corps dirigeant de transition inclusif avec les pleins pouvoirs". Cet organisme "devrait être formé sur la base d'un consentement mutuel, tout en assurant la continuité (du fonctionnement) des institutions gouvernementales". En réalité l'accord ne reflète pas une convergence sur la crise syrienne  et n'évoque pas le statut de Bachar al-Assad, dans l'après-crise. Le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov a d'ailleurs déclaré qu'il était "inacceptable" de faire du départ du président syrien une pré-condition. L'accord traduit cependant une certaine décrispation des relations internationales. Il aurait été favorisé par l'épuisement des belligérants sur le terrain, l'urgence de faire face à la menace du groupe État islamique et la détente irano-américaine après l'accord sur le nucléaire.  Interprétant l'accord onusien, des milieux officiels français auraient constaté un changement pragmatique de la position du Kremlin, qui aurait envisagé le départ de Bachard al-Assad, sous condition d'assurer son immunité et bien entendu la sauvegarde des intérêts russes en Syrie (Michel Abou Nejm, "les conditions russes pour abandonner al-Assad", Charq Awsat, 18 aout 2015). Une telle hypothèse ne semble guère crédible, dans cette conjoncture.

Les USA esquissent un changement progressif d'attitude : La déroute de la division 30 syrienne, qu'elle a formée, nourrit sa désillusion. Les premières recrues d'un programme d'entrainement américain, en Turquie et en Jordanie, devaient affirmée l'opposition modérée au régime syrien. Engagée dans les combats, le 30 juillet, les cinquante membres de cette division furent harcelés et rapidement mis hors d'état, par le mouvement radical an-Nosra (Louis Lambert et Benjamin Barthe, "la déroute de la division 30, Le Monde, 8 aout). Actuellement, les USA ne semblent pas avoir de solution de sortie de crise. Résultats aussi incertains dans les combats contre Daeche, la coalition  que les Etats-Unis dirigent n'a pas enregistré de résultats probants, faute d'engagement sur terre. Est-ce à dire que la lutte contre Daeche "a toutes les chances d'être laissée en héritage à celui ou celle qui succédera, à Barak Obama, le 20 janvier 2017" (diagnostic de Gilles Paris, "face à Daeche, la stratégie limitée d'Obama", Le Monde, 8 aout).

Signe d'une évolution du jeu politique international, et à la faveur notamment du réchauffement des relations entre l’Arabie saoudite – soutien des rebelles – et la Russie – soutien du régime en place –, les discussions diplomatiques autour de la question syrienne et de l’après Al-Assad se sont intensifiées ces dernières semaines. Par l’entremise russe, des contacts entre l’Arabie saoudite et le régime syrien ont ainsi été renoués (Le Monde.fr, 12.08.2015). L'ouverture de l'ambassade des Emirat à Damas, semble à l'ordre du jour. L'arrivée d'une importante délégation émiratie, le 24 juillet 2015, à Damas, en vue d'effectuer une inspection à leur ambassade, semble annoncer l'ouverture d'une page nouvelle des relations entre la Syrie et les pays du Golfe (Ray al-Youm, 25 juillet 2015). "Inagure-t-elle la saison de pèlerinage arabe et khalijien, vers Damas ?" L'Egypte ou le Koweït, ou les deux suivraient-ils les Emirats? s'interroge ce journal. D'ailleurs l'Egypte esquisse un rapprochement évident avec le régime syrien. En tout cas, le ministre syrien des Affaires Etrangères syrien, Walid Maalam confirme l'existence d'une coopération sécuritaire entre les deux pays (Ahmed Masri, Al-Quds al-Arabi, 24 aout 2015). D'après cette même source, le Secrétaire général de la Ligue des Etats Arabes a affirmé sa disposition à recevoir Walid Maalam, n'excluant pas la possibilité de restaurer à Damas, son siège à la Ligue.

 En tout cas, le tabou des relations avec Damas serait, à plus ou moins brève échéance transgressé?  Mais si certains des acteurs de la région commencent à s’accorder sur l’idée d’une transition, l’Iran reste tout à fait opposé à cette idée. Elle adopte, sans état d'âme, l'attitude du régime syrien et formule un plan de règlement, en sa faveur. « Ce plan sera présenté au secrétaire général de l’ONU après la fin des discussions détaillées entre Téhéran et Damas », a précisé le vice-ministre des affaires étrangères iranien, Hossein Amir Abdollahian, cité le 5 août par l’agence de presse gouvernementale IRNA.

Fait plus important,les pays du Golfe craignent davantage un rapprochement irano-américain. A cet effet, ils multiplient les démarches auprès de Washington, dénonçant  une "stratégie de déstabilisation". La réunion des experts de sécurité des USA et des pays du Golfe, tenue à  Riyad, 18-19 aout 2015, s'inscrit dans cette politique (Al-Quds, 20 aout 2015). Pouvait-elle mettre en échec la stratégie américaine, à long terme et peut être progressive, d'une révision des alliances au Moyen-Orient ?

(L'Economiste Maghrébin  n°665 du 2 au 16 septembre 2015)



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