Aire arabe, le scénario du chaos

Pr. Khalifa Chater

Implosion de l'Irak, de la Syrie et de la Libye, guerre civile au Yémen, développement du terrorisme au Sinaï, en Egypte, attentats  meurtriers, au Bardo et à Sousse, en Tunisie, affrontements à Ghardaïa entre Arabes et Mozabites, en Algérie, l'aire arabe est l'objet d'une déstabilisation globale.  Peut-on expliquer l'avènement du chaos par un effondrement des défenses immunitaires, dans le contexte du "printemps arabe", sinon de divergences de circonstances ? Affectant l'ensemble de l'aire ou presque, il peut être difficilement expliqué par des facteurs internes et locales. Tout en transgressant la thèse d'un complot externe, nous devons admettre l'existence d'un jeu politique régional et/ou international underground. Les enjeux politiques devraient cependant susciter des conflits d'intérêts, des interventions plus ou moins discrètes, des engagements en marge des champs de batailles.  Les rivalités des acteurs régionaux, créent des tensions géopolitiques entre ceux qui "tirent les ficelles", dans cette région mise à l'épreuve. De ce fait, les populations vivent des tragédies qui affectent leurs quotidiens. Dans ces cas, il ne s'agit pas de guerres lointaines, annoncées par les médias, souvent perçus comme "des leurres télévisuels", mais de guerres locales, plus clandestines et dont ils ignorent aussi bien la nature géostratégique et les commanditaires. Seuls les exécutants sont présents sur l'arène. Bien entendu, le climat du "printemps arabe"  peut implique volontiers les militants  libertaires, altermondialistes ou d'extrême gauche. Mais les acteurs locaux  se relativisent  souvent par rapport  aux jeux politiques régionaux et internationaux, que la tournure des événements masque, à moins d'être leurs simples comparses.

La société du chaos : Un scénario du chaos   est à l'ordre du jour. Nous nous référons à Jordi Vidal, pour définir la société du chaos : Il s'agit d'un "monde étrangement inversé… programmé pour désorganiser toute pensée critique", entretenant " la  confusion", qui ne  "falsifie pas un détail de la société mais la société dans son ensemble" (Jordi Vidal, servitude et simulacre en temps réel et flux constant, Editions Allia, Paris, 2007, p.19-21). ).

En Syrie, des mouvements radicaux constituent des unités territoriales concurrentes, en lutte contre elles-mêmes et contre l'l'Etat Baathiste, alors que la majeure partie du pays est l'objet de l'expansion du "califat" de Daeche, établi à cheval sur l'Irak et le Syrie. Conclusion de Jean-Yves Le Gallou,  ancien député européen, essayiste : " la guerre contre la Syrie apparaît de plus en plus comme un simple préalable à une agression contre l’Iran… La Syrie n’est qu’un simple domino à faire tomber avant de s’attaquer au gros morceau perse" (Jean-Yves Le Gallou" Syrie : la stratégie du chaos contre les intérêts français". L'Irak où l'intervention américaine a permis l'affermissement de la démarcation ethnique et religieuse, subit également l'expansion du "califat" de Daeche, conforté par le développement du terrorisme. Au Yémen, le tribalisme et l'opposition Nord/Sud ont été réactualisés par le développement spectaculaire de la scission houthie, leur occupation de la capitale Sanaa et leur prise effective du pouvoir. La coalition, dirigée par l'Arabie Saoudite peine a restaurer le régime de transition et à mettre fin à cette décentralisation de fait du pays.  En Libye, il y a désormais deux gouvernements concurrents (Tobrouk et Tripoli), opposés à des seigneurs de guerre, alors que Daeche est en voie d'établissement. La Libye devint un centre de déstabilisation régionale,  les forces djihadistes ayant réussi à s'y installer et à  accueillir des dirigeants de leurs obédiences de différents pays. La Libye constitue un réservoir d'armes, leur permettant d'opérer, dans les pays du voisinage, transgressant les frontières, dans leur vision communautaire. En Syrie, en Irak, en Libye et dans une certaine mesure au Yémen, le système politique est donc l'objet d'une déconstruction et d'une fragmentation. En Algérie, les affrontements qui ont eu lieu entre les Chaambis (arabes musulmans) et les Mozabites (berbères musulmans de rite ibadite), à Ghardaia, le 10 juillet ont provoqué la mort d'une vingtaine de personnes et des centaines de blessés. Diagnostic du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, les affrontements meurtriers qui avaient secoué la vallée du M’Zab auraient été sous l'instigation, de pays étrangers  et même d'un pays frère. L'intervention de l'armée a pu circonscrire l'événement. Retour du refoulé en Tunisie, les sit in de contestation ont exprimé des positions régionalistes, réclamant parfois l'exploitation des gisements de phosphates ou du pétrole, aux régions de production. Mais l'attachement à l'Etat -nation a mis rapidement en échec ces dérives. Disposant de solides institutions étatiques, l'Egypte, la Tunisie, l'Algérie et le Maroc sont plus à même de faire échec à l'invasion des forces externes et au déferlement des troupes jihadistes.  Ils peuvent subir des attaques ponctuelles, qu'ils sont désormais plus parés pour les combattre.

 L'examen des enjeux géostratégiques peut-il faciliter le décryptage du  jeu underground, vraisemblablement masqué ? L'Irak et la Syrie constituent des enjeux géopolitiques importants, dans le voisinage de l'Iran, des pays du Golfe et d'Israël, principal bénéficiaire de la nouvelle donne.  Au Maghreb, la Libye et l'Algérie constituent des enjeux pétroliers importants, alors que la Tunisie est perçue comme une voie d'entrée, pour son voisinage.

  Conclusion : L'expansion de Daeche  met certes en cause l'Etat-nation, au Moyen-Orient. Fut-elle spectaculaire, elle ne peut qu'être passagère.  Dépourvue de programme politique, elle ne peut assurer la survie du régime, qu'elle souhaiterait établir.  Bouleversant l'ordre établi, elle a certes créé des nouveaux rapports de forces, dans la région. Mais elle n'ouvre guère de perspectives, conformes aux vœux de l'opinion arabe, qui ferait valoir, à plus ou moins brève échéance, un  ressaisissement salutaire. Un nouveau scénario du type Sykes-Picot (1916) est exclu. Le réveil arabe, qui a mis en échec le projet Bush Junior du Grand Moyen-Orient, ne l'admettrait guère. Mais l'aire arabe, comment pourrait-elle faire valoir sa souveraineté et sa volonté d'audétermination ? La donne actuelle atteste, en effet, que   dans la plupart des cas, les conflits et les affrontements au sein de l'aire arabe sont aggravés par la décomposition institutionnelle, tout en s’inscrivant dans le cadre des rivalités géopolitiques régionales, sinon internationales. 


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