Aire arabe, le tournant !

Pr. Khalifa Chater

 Les acteurs arabes résinifient volontiers et redéfinissent "le printemps arabe", par une étude rétrospective des faits. On parle désormais plutôt d'une réactualisation du "grand Moyen-Orient", sinon d'un nouveau Sykes/Picot, vu le processus d'implosion des Etats-nations arabes  et des velléités de révision des cartes territoriales.  L'ordre international ou plutôt le non-ordre a annoncé des mutations géopolitiques d'envergure, dans l'aire arabe. Dans une large mesure, "le printemps arabe"  a amplifié la politique d'intervention des puissances et des acteurs régionaux. D'ailleurs, les relations différentielles avec les USA ou la Russie ne concernent pas de pactes ou d'alliances formelles, mais des collaborations, conséquences de convergences de centres d'intérêts et de visions géopolitiques. Les mutations n'inscrivent pas dans les faits des renversements d'alliances ou même une redistribution des zones d'influences. Mais elles mettent à l'ordre du jour un nouvel équilibrage, ouvrant une nouvelle page géostratégique. Le séisme qui a affecté l'aire arabe est essentiellement exogène, en dépit de sa dynamique interne originelle. L'ouverture des archives permettrait d'expliciter l'interaction des mondes du visible et de l'invisible, des faits explicites et implicites et de l'action dans l'underground. Ce qui nécessitera la prise de distance des faits par les historiens.

Splendeur et misère de la politique. La Tunisie a réussi son élan démocratique et engage son sursaut économique. L'Egypte a corrigé le tir, après sa mise en cause du pouvoir du président islamiste Morsi et accorde la priorité au rétablissement de sa sécurité, à la sauvegarde de son  projet de société et à la valorisation de son statut régional. Par contre la Syrie, l'Irak, le Yémen et la Libye sont soumis à une rude épreuve, menaçant, au-delà des régimes, les Etats eux-mêmes.

L'aire arabe vit actuellement un tournant : La rébellion s'effondre à Alep. L'armée syrienne, bénéficiant de l'appui de l'aviation russe, a pris le contrôle de la ville ancienne. Elle tient prés de 80% du quartier oriental, occupé par l'opposition radicale depuis  cinq ans. En Irak, la bataille de Mossoul qui a pour objectif de déloger les occupants Daech, est engagée, avec le soutien de la coalition, dirigée par les USA. En Libye, l'assaut du gouvernement d'union nationale contre l'État islamique a libéré Syrte, alors que les troupes du maréchal Haftar ont mis fin à la domination de Daech, dans la région orientale. Daech est certes sur la défensive. Mais sa régression territoriale ne signifie pas la fin de la guerre. On craint, le basculement de son action, vers la guérilla et le terrorisme tous azimuts, à l'appui de son discours fondateur jihadien. Fait évident, l'Etat-nation mis à l'épreuve par la stratégie du chao et de la surenchère de Daech, résiste devant la tempête. D'autre part, les mutations internationales participent à l'explication du tournant géopolitique.

Une nouvelle politique américaine, au Moyen-Orient ? : La prise de position du nouveau président américain contre l'islam politique, l'annonce de son rapprochement avec la Russie, la révision éventuelle de sa politique américaine, en Syrie créeraient une donne nouvelle.  Le nouveau pouvoir américain privilégiant la lutte contre le mouvement terroriste s'accommoderait plutôt du maintien au pouvoir du président syrien. Il serait plus favorable à une solution politique, engageant une transition, à l'appui de négociations avec le pouvoir en place. De fait, la nouvelle administration américaine pourrait, dans sa nouvelle relation avec la Russie, prendre ses distances par rapport aux jeux de rôles, exercés par ses alliés, dans la région. Certes, l'élection de Trump et l'annonce de son programme rebattent évidemment les cartes, mais elles ne changent pas radicalement l'équation. D'autre part,  l'observateur averti est appelé à faire la différence entre le discours des campagnes électorales et la praxis politique, soumise à la pesanteur géopolitique. Fait plus évident, la transition du pouvoir ouvre une conjoncture d'incertitude, d'hésitation et d'une pause géopolitique. "L'isolationnisme" américain éventuel ne signifierait guère une sortie de scène mais des velléités de  normalisation des rapports avec les acteurs, sur le terrain, sans remettre en cause, les relations préférentielles traditionnelles.

Des repositionnements des pays arabes : Depuis sa prise de pouvoir, le Président Sissi, adversaire des frères musulmans a affirmé son opposition à une offensive contre Damas. Franchissant un nouveau pas, il vient d'officialiser le soutien de son pays à l'armée de Bachar Al-Assad, dans sa lutte contre les extrémistes. Dans un entretien récent, le président Sissi réaffirme: «Notre position en Egypte est de respecter la volonté du peuple syrien, et qu’une solution politique à la crise est la meilleure façon de procéder» (entretien avec la télévision publique portugaise RTP, rapporté par Alain Chemali, http://geopolis.francetvinfo.fr. 24 novembre 2016).

D'autres pays arabes révisent leurs positions et prennent leurs distances des jeux de rôle de la Turquie et des pays du Golfe, essentiellement du Qatar. Fait d'évidence,la radicalisation de l'opposition syrienne, la crainte de développement territorial de Daech, introduisent une révision des positions, dans le cadre d'une actualisation de la hiérarchisation des priorités. Par contre, le rapprochement entre Ankara et Moscou n'a pas modifié la position de la Turquie vis-à-vis de Bachar al Assad, dont elle réclame toujours le départ : "Nous avons bien sûr des différences d'opinion avec la Russie sur l'avenir de la Syrie mais nous observons que la partie russe est beaucoup plus encline à encourager le régime vers une solution pacifique" (déclaration du vice-Premier ministre turc Numa Kurtulmus, 26 novembre 2016, suite à l'entretien téléphonique entre le président turc Recep Tayyip Erdogan et le président Poutine, sur la situation en Syrie). 

 



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