Aire arabe, le tsunami …!

Pr. Khalifa Chater

 L'aire arabe revit-elle  al-fitna al-koubra, la Grande Discorde,  marquée par les rivalités qui ont divisé l’élite médinoise et les  affrontements, en conséquence, entre  Ali, le gendre du prophète, désigné calife et le gouverneur de Damas, Mouayia. L'expert égyptien Abdel-Monim said définit ainsi l'actuelle tragédie arabe ("al-fitna al-koubra, de nouveau", in Charq Awsat, 13 juin 2013).  Nous préférons, quant à nous évoquer un tsunami, puisque il ébranle l'aire arabe, le déséquilibre et remet de fait sa coexistence unitaire. Remettant en cause les Etats-nations, il sert des intérêts géopolitiques supérieurs, difficiles à identifier. Son déferlement spectaculaire rappelle les invasions hilaliennes. Mais le contexte, bien différent, inscrit de graves enjeux politiques. Pour le moment, nous ne percevons que la partie immergée de l'iceberg.

Enthousiaste, Amos Gilad, ancien Directeur au ministère israélien de Défense, affirmait au Sommet, in Herzilia, de l'Institut du contre-terrorisme, le 7-9 juin  2015 : "La Syrie n'existe plus et 90 % de l'Irak est gouvernée par Daeche" (Al-Quds al-Arabi, 8 juin 2015). Cette prise de position révèle d'ailleurs que l'émergence et les avancées de Daeche confortent et servent les intérêts israéliens.  Mais le décryptage de l'opération nécessiterait une analyse des vrais enjeux des acteurs promoteurs de cette opération de déstabilisation, de leurs relais et de leurs sous-traitants.

La conquête par Daeche de Ramadi, en Irak, le 17 mai, de Palmyre, en Syrie, le 20 mai et son émergence en Libye, attestent la gravité de la situation, dans l'aire arabe. La coalition anti-jihadiste ne parvient pas à faire reculer Daeche. L'Arabie Saoudite et les pays du Golfe sont plutôt préoccupés par la guerre du Yémen.  L'Egypte, décalée depuis sa révolution, s'érige certes en pivot de la politique régionale arabe. Mais elle tarde à se mobiliser, dans la nouvelle guerre. Le Maghreb n'a pas encore adopté une stratégie collective de défense ou même pris une position commune. Dans quelle mesure, est-ce que la remise en cause du jeu de rôle du Qatar, sur intervention du Conseil du Golfe et celui de la Turquie, après l'éventuelle remise en cause de ses engagements régionaux, après la dernière échéance électorale mettent à l'ordre du jour une donne nouvelle ? Comment démasquer les opérations underground des grands acteurs ?  Or, "on ne sort de son ambigüité qu'à ses dépens".

L'invasion de l'Irak : La conquête, le 17 mai   de Ramadi, la province stratégique d'al-Anbar, par Daeche,  constitue un grand revers pour Bagdad, depuis la débâcle de juin 2014 et la chute de la grande ville de Mossoul, dans le nord. La prise de Ramadi, permet à l'État islamique d'étendre son pouvoir sur des zones sunnites. Une guerre asymétrique, œuvre de kamikazes, appuie l'avancée de Daeche (état de lieues de Georges Malbrunot, Le Figaro, 20 mai 2015). La prise du verrou de Ramadi, à 100km de la capitale irakienne semble annoncer, à plus ou moins bref délai, la bataille de Bagdad. "Daeche à Bagdad et Damas ?" s'interroge le journal Le Figaro (éditorial, 20 mai 2015).  Les frappes aériennes de la coalition, ont certes retardé l'avancée des envahisseurs mais elles n'ont pas réussi à assurer leur repli, sinon à contenir leur mouvement. L'armée irakienne s'est révélée plutôt faible. Les Kurdes, ont été de grands acteurs contre l'offensive de Daeche, en Irak.  D'autre part, la milice chiite, soutenue par l'Iran, s'illustre dans les combats actuels.

Les Etats-Unis et l'Iran font face au même adversaire, mais leur opposition ne permet pas leur concertation. D'ailleurs l'Iran "dénonce l'inaction américaine en Irak". De nombreux analystes américains reconnaissent l'échec de la stratégie américaine: Tout en qualifiant la perte de Ramadi de "revers", le Pentagone a affirmé le  18 mai, le lendemain de cette prise, que "la guerre antijihadiste continuerait à être faite "d'avancées et de reculs" (http://www.boursorama.com). De fait, la prise de Ramadi pose la question de la capacité des forces américaines et irakiennes. L'Iran semble jouer un rôle déterminant. Peut-on expliquer ses hésitations par la stratégie qu'on lui attribue : " avoir des chiites forts, dans un Irak faible" ? (Georges Malbrunot, titre de l'article, Le Figaro, 27 mai 2015). Mais ne sous-estimons point leur énergique soutien, à la Force al-Qods, "leur bras armée", en Irak. Par contre, les pays du Golfe semblent absents de la scène publique. Quelle est leur position underground ?

La conquête de Palmyre (20 mai 2015), Elle renforce la position de Daeche, en tête des groupes rebelles anti-Assad. La prise de ce carrefour routier, offre à Daeche  une continuité géographique avec la province irakienne d'al-Anbar. Daeche contrôle désormais plus de 95000km2, soit 50% du territoire syrien. Il est désormais maître de la quasi-totalité des champs pétroliers et gaziers de la Syrie, après  la prise  de deux champs gaziers, prés de Palmyre.

Le repli du régime Assad est évident. Outre le réduit alaouite, le pouvoir domine, plus ou moins,  l'axe Hama-Homs. Il contrôle désormais une mini "Syrie" utile. Le pole de la résistance sunnite s'étend sur la région Ouest d'Alep. Ce rassemblement d'opposants est dominé par le Front an-Nosra, la branche locale d'al-Kaida,  les salafites d'Ahrar ach-Cham et d'anciens de l'armée syrienne libre. Ces coalisés s'opposent bien entendu à Daeche. Dans une Syrie désormais fragmentée, éclatée, la mosaïque géopolitique comprend essentiellement ces entités : une conclave fondamentaliste, dominée  an-Nosra, à l'ouest d'Alep, une région kurde, à l'est, à la frontière turque et une Syrie loyaliste, au centre et sur la cote et le territoire de Daeche, en expansion de Palmyre et le désert, vers la frontière irakienne.

En attendant, le risque d'implosion de la Syrie est  bien réel. Constat de certains observateurs avertis, prenant en compte   les avancées spectaculaires de Daeche, la capitale, à 200km prés de Palmyre est désormais menacée.  Les acteurs devraient bientôt faire face à la bataille de Damas, entre les  loyalistes et Daeche, éclipsant totalement les dites coalitions de modérés. Fait évident, les forces en guerre, sont des relais des principaux acteurs de la guerre régionale et internationale. L'Iran et la Russie soutiennent le pouvoir, alors que les pays du Golfe et la Turquie appuient la résistance. L'échec électoral de fait d'Ordogan est appelé à remettre en cause le jeu de rôle de la Turquie, en Syrie. 

La montée des périls en Libye : Deux gouvernements et deux Parlements concurrents se disputent la légitimité politique. Dans l'état actuel des choses, la Tunisie, l'Algérie et l'Egypte écartent toute solution militaire et œuvrent pour un dialogue inter-libyen, en faveur d'une solution politique de la crise. Traduisant les dissensions politiques, les combats entre milices font rage. Le risque le plus important est désormais  représenté par des groupes terroristes qui sont en train de s’implanter et de prendre de l’ampleur dans le sud du pays. Daeche, qui bénéficie d'appuis certains, représente un danger pour les pays du voisinage. L'enjeu pétrolier algérien, après celui de la Libye, ne laisse pas certains acteurs régionaux et internationaux indifférents. La gouvernance démocratique tunisienne et la consolidation de l'Etat-nation, par consensus, constituent, pour Daeche, un contre-modèle qui remet en cause leur projet de califat. Les pays du voisinage, l'Egypte, l'Algérie et la Tunisie sont en alerte.  Peut-on éviter un scénario du pire ? Toute velléité d'expansion, pourrait faire valoir une stratégie de containement des acteurs maghrébins ou plutôt européens, vu la proximité du péril.

(L'Economiste Maghrébin,
  n°661 du 24 juin au 8 jullet 2015).

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