Aire arabe, un nouvel état des lieues …!

Pr. Khalifa Chater

Evolutions annoncées, plutôt qu'effets de surprises, on a, en fait, affaire à une explicitation de tendances. Fait significatif, le jeu des acteurs internationaux semble  redimensionné par la dynamique interne. Risque évident, le développement d'un terrorisme marginal, suscite des craintes des régimes et des citoyens, des soupçons de l'autres et parfois des remises en cause des alliances traditionnelles. "L'ordre stratégique arabe est l'objet de défi, affirme Mamoun Effendi… Un ennemi extérieur puissant et un ennemi interne plus fort" ("message à Obama", Charq awsat, 10 mars 2014).  Ce diagnostic est volontiers partagé par d'importants acteurs et observateurs de l'aire arabe. Surdimensionnent-ils l'impact de la dérive ?

La réaction défensive des pays du Golfe :

Appréhendant le nouvel état des lieues, l'Arabie saoudite sonne l'alarme. Elle met à l'ordre du jour la guerre contre le terrorisme et dénonce  les organisations qui s'y adonnent. La première liste des organisations qu'elle qualifie désormais de terroristes, comprend : le mouvement des frères musulmans, Al-Qaïda en Arabie, au Yémen et en Irak, les organisations : l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), et an-Nousra, en Syrie, et les Houthis au Yémen (déclaration du gouvernement saoudien, 7 mars 2014).  L'Arabie s'en prend aux pays, soupçonnés de leur offrir l'accueil et vraisemblablement le financement. Le retrait des ambassadeurs de l'Arabie, des Emirats et de Bahrein, du Qatar s'inscrit dans ce cadre : "Cette crise silencieuse aurait atteint son apogée. On n'a pas réussi à convaincre Qatar de la nécessité de rester dans les rangs des pays du Golfe, pour sauvegarder la sécurité de la région du séisme du printemps arabe" (Zouheir Ksibéti, "afin de sauvegarder la sécurité du Golfe", Al_Hayat, 6 mars 2014).  Au-delà de la critique du Qatar, la déclaration de l'Arabie Saoudite sur le terrorisme serait un message au Président Obama, à la veille de sa visite d à  Riyadh (Charq awsat, 10 mars 2014). Poursuite de l'escalade, le ministre saoudien de l'intérieur déclara récemment: "Les opérations qui menacent la sécurité arabe ne sont pas spontanées. Elles sont l'œuvre des groupes soutenus par de nombreux états et pouvoirs" (déclaration à la réunion des ministres arabes de l’Intérieur à Marrakech,  12 mars). Rejoignant ce diagnostic, Bahreïn affirme  que "des terres d'un pays frère sont utilisées contre l'ordre de notre pays, alors que nous faisons partie du même système sécuritaire (déclaration à la réunion des ministres arabes de l’Intérieur à Marrakech,  12 mars). Qatar est ainsi, de fait, désigné. Ce qui annonce une éventuelle révision des alliances traditionnelles.

Les effets attendus de  l'évolution des acteurs régionaux :

La mise à l'épreuve du Conseil de sécurité du Golfe constitue un tournant géostratégique, qui induirait un rapprochement géostratégique de l'Egypte, "la poutre de l'édifice arabe". D'autre part, la critique du chef de gouvernement irakien Malki, à l'encontre de l'Arabie Saoudite qu'il accusa de soutenir le terrorisme dans son pays confirme son alignement sur l'Iran (déclaration, France 24, 8 mars).D'autre part,la dénonciation par l'Arabie des mouvements de résistance syriens : l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), et An-Nousra comme mouvement terroristes fait valoir une révision de sa stratégie en Syrie et confirme l'opposition des points de vue du Qatar et de l'Arabie qui soutiennent la résistance syrienne mais ont des relations différentielle avec les acteurs.

Diagnostic pessimiste, la guerre en Syrie serait longue, mettent en garde des experts. "C'est maintenant clair que la chute d'Assad n'est plus aussi inévitable que beaucoup de spécialistes le croyaient il y a un an", a souligné l'analyste Daveed Gartenstein-Ross, de la Fondation pour la défense de la démocratie."Le scénario le plus probable est celui que les renseignements américains prévoient maintenant: que la guerre va continuer encore pendant dix ans, voire davantage", a-t-il ajouté (déclaration devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, 6 mars 2014). "Le rôle majeur que jouent désormais les djihadistes (au sein de l'opposition) a dissuadé les pays occidentaux de peser davantage", explique Gartenstein-Ross. Fait grave, "Alors que la guerre elle-même pourrait être (...) négociable, le sectarisme ne l'est pas, et va certainement créer les conditions de l'instabilité pendant la prochaine décennie".  L'absence d'une rapide sortie de crise, susciterait l'escalade entre les protagonistes et les parrains.

Les défis du nouveau gouvernement libyen :  

Où va la Libye ? Qui sont ses vrais dirigeants ?  Peut-on décrypter  le processus de sa transition, derrière l'écran de fumé qui cache les jeux underground et hors scènes, des partis politiques, des autorités tribales, des seigneurs de la guerre, des groupuscules terroristes, etc. ? Le gouvernement d'Ali Zeidan n'a pas réussi à désarmer les milices, à faire échec aux velléités séparatistes. Il n'a, d'autre part, pu reprendre en main l'exploitation des gisements pétroliers, principale richesse du pays. Ultime défi, le gouvernement autoproclamé de la Cyrénaïque a annoncé, au cours d'une cérémonie, le début des exportations de brut depuis le port d'Al-Sedra. Il avait, en effet,  bloqué, depuis juillet,  les terminaux pétroliers en réclamant l'instauration d'un système fédéral et une meilleure répartition des revenus pétroliers. Il chargea un pétrolier, battant pavillon nord-coréen, dans un nouveau geste de défi à l'égard des autorités. Les autorités menacèrent, le 9 mars, de recourir à la force contre le navire, portant cette cargaison "illégale" mais ils ne purent bloquer  le navire.

Précipitation des événements, le gouvernement d'Ali Zeidan fut destitué, le 11 mars, par un énième vote de confiance au Congrès général national (CGN). Ali Zeidan fut le bouc émissaire de l'impasse. Mais son  éviction s'expliquerait plutôt par l'opposition des islamistes très influents au congrès.  Ce qui met à l'ordre du jour l'affrontement, dans le cadre de la bipolarité idéologique, sans écarter les risque de sécession.

Conclusion :

L'état des lieues révèle des velléités de remise en question. L'Egypte reste "l'état présent-absent" de cette mutation générale. Son nouveau statut international et ses options constituent des références importantes. Prenons  la juste mesure de l'impact du scénario égyptien sur la plupart de pays arabes.

 L'évolution des pays du golfe atteste la remise en cause du jeu de rôle du Qatar. Il  annonce l'émergence d'Oman, comme important pôle géopolitique, conforté par son nouveau statut. Il constitue ainsi  un port d'exportation du pétrole et du Gaz, pouvant représenter  une alternative aux voies de la mer Rouge et du golfe persique. Le choix d'Oman, comme premier voyage du Président iranien Hassan Rouhani, dans un pays arabe est significatif. Ses entretiens le 11 mars avec Sultan Qabous bin Said annonceraient un repositionnement du pays. Est-ce à dire, que la nouvelle donne explique la nouvelle stratégie saoudienne, faisant valoir la sécurité nationale, sur celle de "la forteresse du Golfe". Nous souscrivons au diagnostic de l'analyste français Pierre Razoux.

Au Maghreb, la réactualisation de l'UMA,  est reportée. L'Algérie est actuellement préoccupée par les élections présidentielles. La Tunisie parachève sa transition démocratique, par la redéfinition de ses enjeux économiques et sociaux prioritaires. La Libye met à l'ordre du jour sa reconstruction nationale, à l'épreuve des dérives. Au Maroc, les voyages du roi en Afrique subsaharienne rappellent la nécessite d'assurer le développement maghrébin, par une ouverture de l'horizon.   

 


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