Aire arabo-musulmane, la guerre banalisée

Pr. Khalifa Chater

La politique, “ c’est la paix, la cohésion, le rassemblement, le vivre ensemble” (Jean-Pierre Rafarin, entretien Le Figaro, 11 aout 2017). .

Un ouragan s’est déferlé sur l’aire arabo-musulmane. Le conflit a basculé des revendications à caractère  démocratique à l’institution  d’un fondamentalisme religieux. Daech a pu ainsi conquérir prés de 25% du territoire syrien, et de proclamer son « Califat », sis sur la Syrie et l’Irak, en juillet 2014. La guerre civile sévit en Libye, au Yémen et en Syrie. Les rounds de négociations qui se relaient entre les protagonistes, en Syrie, en Libye et au Yémen, échouent, dans la mesure où elles occultent les rapports de forces. Les velléités sécessionnistes mettent en péril l’Irak et font miroiter une stratégie déstabilisatrice, bien au-delà. Situation exceptionnelle de l’aire arabe, ravagée par des conflits associant le jeu des acteurs internes et les puissances régionales et internationales. Or, la guerre est banalisée, dans  cette aire. Prenons quelques repères.

Afghanistan, la guerre continue : Depuis l’intervention étrangère en 2001, la guerre se poursuit en Afghanistan. Ce sont d’abord les mines et les attentats à la bombe qui tuent. L’objectif est de conquérir des territoires et d’attaquer les avant-postes de l’armée et de la police. Plus de 1600  civils tués et 3500 blessés (rapport de l’ONU, mi-juillet 2017). Le retrait du gros des troupes de l’Otan, en décembre 2014,  a permis le développement des opérations meurtrières des talibans.  Washington accuse Islamabad de les soutenir.  Ce qu’il nie volontiers. Les talibans multiplient, depuis le début de l’été, attentats spectaculaires et embuscades (Emmanuel Derville, «Afghanistan, les talibans gagnent du terrain », Le Monde,  11 aout 2017).  Fait grave, l’attaque, récente, d’une base militaire. Plusieurs dizaines de militaires afghans ont été tués, jeudi 19 octobre, matin, lors d'une attaque revendiquée par les talibans. Un groupe d'insurgés a attaqué la base de Chashmo dans le district de Maiwand", dans l'ouest de la province de Kandahar (sud),  Plus d'une soixantaine de soldats se trouvaient sur la base, 43 ont été tués, neuf blessés et six sont portés disparus" indique le ministère afghan de la Défense dans un communiqué, précisant que seulement deux sont sortis indemnes et que "dix assaillants ont été tués".

Nouvel acteur sur scène, Daech, l’état islamique :Un attentat a été perpétré, vendredi, 20 octobre, dans une mosquée chiite de Kaboul, en Afghanistan. Selon un dernier bilan, au moins 56 personnes ont été tuées. L'EI a revendiqué. Au même moment une mosquée, sunnite cette fois, était visée par une attaque dans la province de Ghor, dans le centre du pays, faisant au moins 20 morts et 10 blessés. Ce fut une journée sanglante. Le groupe État islamique (EI) présent en Afghanistan depuis 2015 a revendiqué la plupart de ces attentats généralement meurtriers, perpétrés dans la foule au moment des grands rassemblements pour la prière. Est-il de connivence avec les talibans ?

La fin de Daech, en Syrie ? La bataille de Raqqa, qui a pris fin mardi, 17 octobre, a fait 3.250 morts, dont 1.130 civils, en plus de quatre mois, selon un bilan de l'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH). Après avoir repris l'hôpital national et le stade municipal, les FDS, alliance syrienne anti-EI, dominée par les Unités de défense du peuple kurde (YPG ont annoncé contrôler la totalité de la ville. Grande date repère et opération effective et symbolique,  La  ville avait été prise par les jihadistes le 14 janvier 2014, qui l’autoproclamèrent capitale de leur califat. La bataille décisive de Raqqa fut engagée le 5 novembre 2016.  Cette grande offensive, baptisée "Colère de l'Euphrate", était soutenue par la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis. Des  combattants arabes y participaient. En tout cas, la bataille de Raqqa est entrée dans sa phase finale, depuis le 17 octobre ; mais la recherche des derniers jihadistes et les opérations de ratissage pour éliminer les cellules dormantes, sont en cours, parallèlement à l’opération de déminage.  Les FDS ont affirmé qu’ils donnaient le pouvoir à un Conseil civil, exerçant dans un cadre fédéral. Mais cette décision est plus difficile, à mettre en application. Elle dépend du régime syrien final et des effets de la donne kurde,  vu  les composantes des armées aux combats. Fait important, l’engagement de sa construction, puisque 80 % du territoire est inhabitable et que son infrastructure est mise à rude épreuve. Autre conséquence évidente, la sortie de troupes de Dach de Raqqa et leur dispersion montrent qu’on ne peut encore parler de la fin du terrorisme.

Velléités de déstabilisations jihadistes : Elles affectent l’ensemble de l’aire. Prenons l’exemple de l’Egypte. Au moins 16 policiers, au moins,  ont été tués, vendredi 20 octobre, dans des affrontements avec des éléments islamistes dans le désert occidental, au sud-ouest du Caire. Les forces de sécurité, qui traquaient des militants islamistes dans la région, ont été attaquées vendredi en fin de journée sur la route menant à l'oasis de Bahariya, qui a longtemps été une destination touristique prisée. Depuis la destitution, en 2013,  du  président Mohamed Morsi, issu des Frères musulmans, des groupes extrémistes ont multiplié les attentats, visant les militaires et la police. Les autorités égyptiennes luttent principalement contre la branche égyptienne du groupe jihadiste État islamique (EI), qui multiplie les attentats, principalement dans le nord de la péninsule du Sinaï (est de l'Egypte). Des centaines de soldats et de policiers ont péri dans ces attaques.

Défaites, les troupes de Daech, pourraient partir vers la Libye. Elles menaceraient l’Egypte, le Maghreb, le Sahel africain et l’Europe. Leur dissémination  pourrait développer leurs actions terroristes, avec le soutien de leurs cellules dormantes (craintes formulées par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, entretien France 24 arabe, 23 octobre 2017).  Pourrait-on banaliser ce risque d’extension du terrorisme ?

Conclusion : Face à l’ampleur des désastres, dans l’aire arabo-musulmane, nous assistons à une   défection de sa classe politique.  Comment l’expliquer ? Engagement intéressé, impuissance et/ou incompréhension.   La population déclare sa colère ou se résigne, réactualisant son fatalisme. Qui traduit la conscience populaire ?  A défaut des politiciens, occupés par le jeu politique, ou autre chose, nous préférons nous référer   au poète,  expression de sa communauté. Citons, par exemple, ces vers éloquents de la chanson du Tunisien  Lotfi Bouchnak, écrite par l’Algérien Noubli Fadhel : Quand la paix reviendra-t-elle? :

Ça suffit avec le sang et les larmes

Et les soupirs continus,

J’aimerai contempler la lumière de la bougie

Et voir la vie en rose.

Dieu, essuyez les larmes de mon cœur

Pour que je trouve le sourire.

Le poète pourrait- il réveiller les consciences, réveiller les majorités silencieuses et rappeler aux acteurs politiques la nécessité de s’engager, en faveur d’un redressement général, imposant la fin des guerres  et inaugurant l’ère des convalescences arabes ?  Y-a –t-il une lumière au bout du tunnel ?

 

chaterkhalifa@topnet.tn


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