Au-delà d’une vision binaire ?

Pr. Chater Khalifa

Comment identifier les mutations du paysage politique tunisien ? Au-delà du déchaînement d’une guerre médiatique, nous sommes appréhendés par les décisions des instances politiques, le jeu dans les coulisses et la rumeur désormais développée par les réseaux sociaux.  Au-delà des petites intrigues, nous devons prendre acte des affaires sérieuses importantes. Fait d’évidence, pour l’analyste, il n y a pas de faits insignifiants.  Fussent-ils de portée restreinte,   ils ne doivent guère être occultés, étant donné qu’ils participent pour saisir une vision globale. Ces mutations dans les différents champs politiques s’inscrivent dans le contexte de la protestation populaire qui a marqué le mois de janvier, dans le cadre de la grave crise économique. D’autre part, les prochaines élections municipales rappellent les attentes non satisfaites des acteurs et mettent à l’ordre du jour la concurrence entre les partis. Sonneraient-elles la fin du partenariat entre Nida et Nahdha ?

Vers la révision du document de Carthage : Confirmant la rumeur, Nida Tounes semble favorable à un remaniement ministériel et à un changement du chef du gouvernement, issu de ses rangs. L’UGTT, qui a été jusqu’ici le dernier soutien de Youssef Chahed, a rejoint ses critiques. Elle estime que certains des ministres n’étaient pas compétents.  Sa demande de départ du chef du gouvernement suscita un duel, entre l’UGT et Youssef Chahed. Les réunions des partenaires du “gouvernement national” admettent le diagnostic de la crise et préparent une feuille de route.  Leur accord implique une vision partagée, l’établissement d’un programme et la prise de décisions, d’un commun accord.  Concluront- ils leurs travaux par la proposition d’un changement de gouvernement ? Oseront-ils créer des conditions d’instabilité et oublier les situations d’urgence ?  Nahdha semble vouloir reporter le remaniement au mois de mai 2018, après les élections municipales. Or la donne électorale pourrait ouvrir de nouvelles perspectives et instaurer de nouveaux rapports de forces.

Le retour de la troïka : La concordance Nida/Nahdha semble remise en cause. La discussion de l’égalité de l’héritage crée une démarcation politique entre les composantes de leur alliance. Les discours fondateurs de Nahdha er de Nida ne peuvent permettre de joindre les deux parallèles qu’elles constituent.

La question de la poursuite des activités de l’Instance Vérité et Dignité annonce, d’autre part,  une rupture entre les deux grands partis.  Nahdha soutient la présidente de cette instance, vu ses positions contre le gouvernement Habib Bourguiba et sa stratégie moderniste. N’ayant pas réussi à abolir les acquis   - exigence absolue de Nida – elle les tolère du bout des lèvres. La remise en question des accords de l’autonomie interne (1955), de l’indépendance nationale (1956) et de l’évacuation (1963) rejoindrait ses vues. Ce qui a, d’ailleurs, été corrigé par 60 d’historiens de renom, Nahdha appuie la directrice de l’instance de transition juridique, qui vient de déclarer qu’elle renouvelle son mandat, en dépit du vote de l’Assemblée (déclaration du 28 mars 2018). Il faudrait prendre la juste mesure de la gravité de cette non-reconnaissance des décisions du parlement. Par ailleurs, cette instance a refusé d’appliquer les décisions du tribunal administratif, qui a rejeté sa décision de renvoi unilatéral, du vice-président de l’instance, elle-même.

Les dérives parlementaires : Les séances de l’assemblée Nationale le 24, 26 et 27 ont été marquées par de graves dérives : des scènes d’insultes, d’injures et des attaques personnelles. Rencontre des extrêmes, le Front Populaire a rejoint Nahdha. La rencontre  Béji Caïd Essebsi/Rached Ghannouchi (Paris, hôtel Bristol, 13 aout 2013) a pu sceller leur accord et mettre à l’ordre du jour une coexistence pacifique. La contestation de la gestion de la troïka et l’appel à son départ (aout 2013) -  une véritable soft révolution - annonçait une grande discorde (fitna). Depuis les élections de 2014, Nahdha gouverne avec Nida. Mais ce positionnement tactique met en échec toute stratégie de promotion de la modernité. Outre la question de l’égalité de l’héritage et la lecture de l’histoire nationale, le gouvernement dit d’union Nationale s’est révélé incapable, faute de consensus, de traiter la question de la réforme de l’enseignement ou même l’engagement d’une politique étrangère indépendante. Peut-dire que Nahdha  “a montré son vrai visage”, dans ce contexte d’affrontement idéologique, affirmation hâtive d’un observateur ?  D’ailleurs les deux autres composantes de la troïka  ont rejoint les attitudes de Nahdha ?  Attakatoul pourrait-il revenir sur scène, suite à ce repositionnement ?

Voix des urnes, voies de la rue : Les dérives de la dynamique politique montreraient que la démocratie tunisienne naissante est en danger. Suite à ces années d’illusion, les Tunisiens affirment volontiers qu’ils en ont marre de la politique. La Tunisie serait-elle “un bateau ivre”, soumis aux vents contraires ? Peut-on parler d’une  “démocratie, sans démocrates” ? Urgence actuelle, la Tunisie doit “engager la bataille sociale” (déclaration du Secrétaire Général de l’UGTT, samedi 24 mai.

Comment faire face au mécontentement quasi général ?  Comment éviter une défection électorale ? Face au champ politique institutionnalisé, la contestation populaire définit ses impératifs.  “Nos rêves  ne rentrent pas dans vos urnes. Ils se construisent au quotidien”. Comment répondre à ce discours, qui remet en cause les élites politiques et leurs solutions institutionnelles ?   


_____________________________________

Page précédente: Études internationales
Page suivante : Histoire contemporraine