Au-delà de la protestation sociale

Pr. Khalifa Chater

Nous entrons dans l’examen de ce qu’est le processus politique, non pas comme des rendez-vous périodiques, décidés par l’Etat, mais en tant que pensée pratique exercée par les gens eux-mêmes avec des finalités déterminées” (Alain Badiou, Eloge de la politique, Flammarion, 2017, p. 18). Le mouvement “Fech Nestannew” (Qu'est-ce qu'on attend), qui a lancé, en début d'année,  la contestation contre la hausse des prix, relève du politique, en tant que processus d’action pratique, répondant aux visions de la collectivité et de ses attentes. Quelle est la signification de ce mouvement et quels sont ses objectifs ?

Au-delà d’une réédition de la révolution” du 17décembre 2010 -14 janvier 2011 : Celle-ci dénonçait la précarité, le chômage et la disparité régionale. Elle fut l’œuvre de la jeunesse et essentiellement, dans les régions intérieures, puis s’étendit aux grandes villes. Or, le pouvoir post-révolution en place, sous la troïka puis le gouvernement de l’alliance Nida/Nahdha engagea avec succès la transition politique. Mais il ne put répondre aux attentes sociales, alors que la crise économique, le déclin du tourisme et le recul de la production, dans les secteurs du phosphate, de l’énergie pétrolière et la fermeture de certaines usines, conséquence des grèves et des sit in, aliénaient la gestion gouvernementale. Témoignage du secrétaire général de la centrale syndicale, Noureddine Taboubi : “Cette année, l’anniversaire de la révolution s’accompagne de vives protestations sociales. Une grande partie des citoyens n’a plus confiance dans le pouvoir et ne croit plus à ses promesses. Ce sont des indices qui témoignent de la régression des revendications de la révolution et d’un éventuel retour à l’ancienne dictature” (discours, le 14 janvier, à l’occasion de l’anniversaire de la révolution). Face à l’impasse sociale, les citoyens  devaient tirer les conséquences : attendre, se replier ou affronter l’Establishment.

La protestation sociale dénonça les dispositions de la Loi de finances 2018, essentiellement l’augmentation de la TVA et ses répercussions sur les prix. Le problème est plus général et plus complexe : la baisse du pouvoir d’achat s’explique par la baisse du dinar et la pression fiscale. D’autre part, la loi des finances ne s’inscrit guère dans un plan de développement. La protestation sociale atteste une rupture entre la population et le pouvoir. D’ailleurs, la première réponse du gouvernement affirme une volonté de “culpabiliser”, la contestation, en l’assimilant aux actes de vandalisme, dérives du contexte. L’intervention du Président corrige le tir et fait valoir la nécessaire écoute du mouvement protestataire.

La jeunesse en première ligne : La vague de  protestation  fut animé par  le mouvement “Fech Nestannew” (Qu'est-ce qu'on attend), est formé essentiellement par des jeunes. Il traduit le sentiment de désillusion et explicite la colère populaire. Les régions déshéritées, qui attendent une promotion socio-économique, dans le cadre de la discrimination positive promise, réalisent que leurs attentes étaient vaines et perdent leur patience. Les chômeurs et en première ligne les diplômés sans emploi s’engagent dans le mouvement protestataire. Le pouvoir constate qu’il ne bénéficie pas de l’adhésion de la jeunesse, particulièrement dans les faubourgs et les régions intérieures. Les réseaux sociaux ont joué un rôle d’avant-garde. Ils ont  diffusé les slogans et les mots d’ordre, appelant aux sit in et aux manifestations pacifiques, qui se déclenchèrent durant une semaine. La société civile participa au mouvement protestataire, transgressant les grands partis qui furent surpris par le mouvement. Exception à signaler, le Front populaire s’engagea dans la contestation.

Un défi à la classe politique : Appréhendant les élections municipales, Nida et Nahdha annoncent le passage de l’alliance à la confrontation électorale. “Ils mettent en scène leur mésalliance, pour rassurer leurs bases”. Nous partageons cette approche d’un observateur averti (Sophie Bessis, entretien in France 24, en Français, le 10/1/2018). Ces deux parties constituent, en effet, l’armature de l’accord de Carthage  et du gouvernement d’union nationale, formé dans son contexte. Mais la protestation sociale remet en cause cet équilibre. Elle pourrait faire bouger les lignes, au sein des partis de l’alliance gouvernementale et des “micro-partis ”, qui fleurissent, à côté ou au sein de Nida Tounes. A un moment donné, ils doivent sortir de l’ambigüité.  Le retrait du parti Afak de l’accord de Carthage et la prise de distance du machrou semblent tenir compte  de la contestation. Irait-on vers une révision du budget  2018 ou du moins de certaines de ses dispositions.  Dicton du Président Habib Bourguiba : “Le chauffeur qui ne maitrise pas  la marche arrière ne peut conduire ”.  Rappelons sa remise en cause de l’augmentation du prix du pain, arrêtant ainsi le mouvement protestataire de 1984. Cet exemple a été rappelé par de nombreux analystes. La prise en compte du Président Béji Caîd Essebsi de la contestation de la jeunesse, sa célébration de l’anniversaire de la “révolution”, dans le faubourg populaire Et-Tadhaman et son inauguration d’une maison de jeunes d’avant-garde, dans ce quartier populaire attestent son écoute de la contestation. L’annonce de mesures sociales, par le gouvernement et sa prise en compte de la question du pouvoir d’achat annoncent une révision de sa politique. Seraient-elles suffisantes pour faire valoir la patience, en attendant de répondre aux grandes attentes ? 

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