Bourguiba et la Palestine

Pr. Khalifa Chater

"(J'évoquerais) son discours qui a étonné le monde, par des paroles que jamais les Palestiniens n'ont entendues. Bourguiba réussit à rapprocher de lui "la patrie palestinienne", mais sans guerre. Il fut accueilli par des applaudissements chaleureux et des larmes qui coulaient à flots, alors que les années 60 étaient chargées de luttes, des grandeurs arabes, de leurs voix et de leurs expéditions saintes, victorieuses, triomphantes et que les révolutions étaient nombreuses...

(J'évoquerais), le jour même de son départ, le tapage de l'information traditionnelle, sans préavis, à tout ce qu'a dit Bourguiba et ce qu'il représentait par des insultes que les Tunisiens n'ont jamais connues auparavant, en réponse à ce que Bourguiba a dit en Palestine. Fait surprenant, les manifestations tumultueuses de Jéricho, furent organisées par les personnes qui l'ont le plus applaudis".

(Témoignage de l'écrivain jordanien, Tarek Moussaoura, qui a assisté à la réunion de Jéricho. Evocation de Bourguiba, lors de son décès[1]. Traduction personnelle).

"L'hirondelle ne fait pas le printemps", c'est par ce leitmotiv que les journaux d'Israël[2] répondaient au discours  de Jéricho de Bourguiba du (3 mars 1965) et re-dimensionnaient son offensive de la paix. Dans l'aire arabe, après un accueil attentif de l'auditoire, composé essentiellement de réfugiés palestiniens, les passions se déchaînent, à l'encontre de celui qui a osé transgresser les tabous, qui a défié la pensée unique arabe, confortée par le discours nassérien. Le discours de "la légalité internationale", de "l'amorce d'un processus de paix" - un anachronisme par rapport à l'état des opinions - était rejeté par les protagonistes, les Arabes qui faisaient valoir, par une surenchère verbale leur option militaire pour récupérer les terres perdues et Israël qui confortait ses alliances vitales, en faisant valoir la menace qui pesait sur elle. 

Le discours de Jéricho  s'inscrit d'ailleurs dans une vision spécifique, formulée et théorisée par Bourguiba, appliquée dans la praxis politique, en tant que paradigme tunisien, de Jéricho à nos jours, y compris bien entendu l'accueil de l'O.L.P. en 1982 et l'engagement solidaire du pouvoir tunisien, avec l'autorité palestinienne, lors de l'engagement en faveur du processus d'Oslo et son soutien à la dynamique du mouvement populaire palestinien, stratégie préconisée  par le discours de Jéricho, comme alternative à la guerre traditionnelle.

Dans le paysage politique  arabe, Bourguiba a été défini comme  mover[3]. Je préférais dire un leader volontariste et novateur qui croit davantage aux vertus de la rupture et n'a pas peur de surprendre, de déranger, de remettre  en cause ou de relativiser les postulats. Bourguiba, une cause, un défi. Je dirais plutôt et avant tout une méthode au service d'une cause. Cela est vrai pour les différents volets de l'action bourguibienne, y compris le traitement de la question palestinienne.

Est-ce que Bourguiba avait l'intention de lancer un défi[4], de se démarquer des dirigeants arabes, au moment où il quittait Tunis, en se dirigeant vers le Moyen-Orient le 15 février 1965. Rien n'est moins sûr. Il défiait, peut-être sans le vouloir, en présentant sa méthode de traitement - qui constituait le vrai défi - dans cette aire de passions, propice aux surenchères et aux utopies qu'on servait, faute d'autres choses, aux peuples arabes traumatisés par la défaite et solidaires des Palestiniens, ces damnés de la terre,  condamnés à la dépossession et à l'exil.

I - Le contexte du discours de Jéricho : L'histoire retiendra du voyage de Bourguiba, au Moyen-Orient (février - mars 1965) essentiellement son discours de Jéricho, son option en faveur de l'engagement des négociations, dans le cadre du partage de 1947 et la re-actualisation du duel Bourguiba/Nasser.

a) La rentrée de Bourguiba au Moyen-Orient : L'histoire immédiate retiendra les relations conflictuels Nasser/Bourguiba et le duel qui s'en suivit. Nasser avait pris fait et cause pour Ben Youssef, lors des négociations tuniso-françaises, condamnant la politique des étapes de Bourguiba (1954). Les relations se sont davantage dégradées, en 1958, Bourguiba rejetant le leadership nassérien et remettant en cause son discours. Mais le bombardement de Sakiet (8 février 1958), le déclenchement de la bataille de l'évacuation et surtout l'intervention militaire française à Bizerte (19 juillet 1961), incitèrent l'Egypte à opter pour une politique de solidarité. Sur proposition de Ben Bella, Bourguiba invita Nasser à participer aux fêtes de l'évacuation, le 15 décembre 1963, scellant la réconciliation tuniso-égyptienne. Le voyage de Bourguiba au Moyen-Orient (février - mars 1965) se plaçait sous ces nouveaux auspices. Bourguiba accomplissait son "pèlerinage" au Moyen-Orient en héros accompli, ayant fait valoir  la pertinence de sa stratégie.

b) Bourguiba et la question palestinienne : Bien entendu, la question palestinienne affecte l'ensemble du monde arabe. Une année à peine, après son installation au Caire, Bourguiba prit l’initiative d’exposer le point de vue maghrébin, sur la question palestinienne. Conduisant une délégation de nationalistes maghrébins, il présenta, le 4 mars 1946, un mémoire sur la Palestine, faisant valoir la dimension coloniale du conflit. Au cours de son exil, au Caire (1945-1949), il vécut les péripéties de l'épreuve arabe : adoption du plan de partage en 1947, proclamation de l'Etat d'Israël en 1948 et déclenchement de la première guerre israélo-arabe (1948-1949). Il avaient lié des relations avec des frères de combats palestiniens, installés au Caire et suivait de près le traitement de l'affaire par la Ligue des Etats arabes, qui l'érigeait désormais en question prioritaire, sinon en raison d'être. Bourguiba rappelait volontiers que le Secrétaire Général de la Ligue arabe, sollicité alors, pour soutenir la cause du Maghreb arabe Tunisie, Algérie, Maroc, contre le colonialisme français a répondu que la Ligue "était absorbé par la question palestinienne et qu'elle ne manquerait pas, dès qu'elle l'aurait résolue, de se tourner vers les affaires des autres pays arabes[5]".

Fidélité à la cause palestinienne, Bourguiba profita de son retour sur la scène arabe, pour revenir à la charge et exposer ses vues sur la question palestinienne, lors la conférence des chefs d'Etat arabes d'Alexandrie qui s'est tenue du 13 au 17 janvier 1964 - Israël ayant décidé de détourner à sa faveur les eaux du Jourdain. Son diagnostic de la question  palestinienne[6] méritait d'être examiné, puisqu'il annonçait diplomatiquement ses prises de positions ultérieures. Constatant que "l'affaire palestinienne ne relevait plus que du domaine de la routine et s'enlisait dans des discussions et des débats, sans fin", Bourguiba  expliquait l'impasse par "un écueil unique : on n'avait pas la force nécessaire pour regarder la réalité en face et on était incapable de faire l'effort indispensable, pour donner à la raison le pas sur les sentiments et les passions". Il propose une stratégie adaptée à la nature du fait  :

" Si nous admettons cette vérité première, à savoir que le problème palestinien est un problème colonial, il en découle qu'il doit être traité par des moyens analogues à ceux qui ont été utilisés par les peuples colonisés, pour obtenir l'indépendance. L'analyse de ces moyens - en Afrique comme en Asie, en Egypte comme en Tunisie, au Vietnam comme en Algérie - nous révèle qu'en aucun cas la victoire n'a été le résultat d'une guerre classique entre armées normalement constituées; elle a toujours été le résultat d'une longue lutte et diffuse au cours de laquelle le peuple colonisé affirme sa volonté de tenir aussi longtemps qu'il le faut.".

Bourguiba estime  qu'il "appartient au peuple palestinien de déclencher la lutte sans attendre", en adoptant la stratégie du combat des peuples colonisés et en optant pour la politique des étapes, acceptant les compromis, sans renoncer à l'objectif.  Les trois nons de Bourguiba sont suggérés : non à la guerre classique, non à la confiscation de la cause palestinienne par des parrains, non à la politique du tout ou rien.  Présenté dans une réunion de chefs d'Etat, ce discours ne semblait pas déranger. Sans doute était-il largement partagé dans les centres de décision mais pas dans les assises populaires !

c) Le voyage de Bourguiba au Moyen-Orient et ses enjeux : Dans un monde arabe traumatisée par l'enlisement de la question palestinienne, divisé par la crise yéménite, où les Egyptiens et Saoudiens soutenaient les clans adverses, la décision de l'Allemagne de l'Ouest, de fournir des armes à Israël sous forme de don, provoqua une montée des enchères compréhensibles. Le voyage de Bourguiba correspond à une montée des périls, puisque Nasser se rendait compte  qu'Israël "prétend que les Arabes s'apprêtaient à perpétrer une agression. Cela signifiait qu'Israël a l'intention d'attaquer[7]".

Est-ce que Bourguiba avait déjà arrêté son programme d'action, au moment où il s'apprêtait à entreprendre son voyage ?  Dans ces voyages officiels, les discours officiels, sont préparés au préalable. Or, ce discours de Jéricho et bien entendu les conférences de presse d'Amman et de Beyrouth ont été improvisés. Cela concernait "le domaine réservé de Bourguiba", qui distillait dans ce genre d'interventions, ces informations, à compte goutte, évitant les fuites, susceptibles de dévoiler la stratégie et de mettre en échec l'effet de surprise.  Nous sommes en mesure d'affirmer, que peu de personnes ont été mises dans la confidence, que les services de presse et de l'information n'ont pas été avertis et qu'on n'a pas sollicité leur concours, pour préparer une campagne d'accompagnement.  Par contre, la journaliste Josette Ben Brahem, correspondante du journal français le Monde et proche du pouvoir a été en mesure  de révéler les enjeux de ce premier voyage de Bourguiba à travers le Proche-Orient et la Méditerranée orientale :

" Ce voyage consacrera avec éclat la rentrée politique que Tunis espère, depuis les derniers sommets arabes du Caire et d'Alexandrie. Ce sera aussi l'occasion de rappeler publiquement les positions tunisiennes  sur les problèmes du Moyen-Orient et en particulier sur la Palestine. Bien qu'il soit rallié à l'opinion de la majorité, lors la conférence  du Caire, le Président Bourguiba s'était tout d'abord opposé aux solutions militaires préconisées par les chefs d'Etat arabe, à l'encontre d'Israël.

Pour lui, le problème palestinien se pose en termes de décolonisation et sa solution doit être une lutte de libération nationale des Palestiniens eux-mêmes, l'aide militaire des pays arabes n'intervenant que dans un deuxième stade. Ses déclarations à Amman et au Caire ne feront sans doute que reprendre ce thème[8]".

Bourguiba estime sans doute que l'opinion internationale doit être mise au courant, afin qu'elle saisisse cette opportunité. Est-ce que Bourguiba a mis au courant les puissances, de son initiative, destinée à débloquer la situation. Les voyages de son conseiller Cécile Hourani, avant son périple moyen-orientale, aux Etats-Unis et peut-être dans d'autres capitales, le laisse supposer[9].

II -  Le discours de Jéricho 3 mars 1965 : Dans quelles conditions est-ce que Bourguiba fut amené à livrer sa bataille à Jéricho qui devait désormais constituer un repère dans l'historique de l'itinéraire du processus de la paix.

a)  L'itinéraire Le Caire -Jéricho : L'accueil du Caire, le 15 février 1965, fut triomphal. Touché par les multiples égards de son hôte, Bourguiba le qualifia de "héros de la nation arabe". Saluant la réconciliation entre les deus pays, à Bizerte, Bourguiba  affirmait que ce rapprochement était à nos yeux plus important que l'évacuation de Bizerte elle-même[10]". S'agissait-il d'un effet oratoire, d'une profusion de sentiments conjoncturelle. En dépit de leurs différends, les deux chefs d'Etat s'appréciaient. Mais les différences de cursus, de stratégie et de méthodes ne pouvaient que les séparer. Ils ne pouvaient que camper sur leurs positions, chacun d'eux espérant persuader l'autre. Un seul grain de sable rompit cette embellie, l'attitude de Bourguiba, en faveur de l'évacuation de l'armée égyptienne du Yémen. Mais le malentendu, annonciateur de la tempête, fut diplomatiquement circonscrit[11].

Après sa visite de l'Arabie saoudite - un geste sans doute peu apprécié par l'Egypte - Bourguiba se rendit en Jordanie où il  effectua une tournée le long des lignes jordano-israéliennes et visita  El-Aqsa. Le  3 mars 1965,  il se rendit à un camp de réfugiés, près de Jéricho. Emus par leurs pénibles conditions de vie et prenant conscience de leurs désarrois, il décida de leur exposer son point de vue sur la tragédie palestinienne[12]. Le rassemblement eut lieu sur un terrain de pisé, aménagé hâtivement. Une table ordinaire et quelques chaises constituèrent une tribune improvisée à ce discours de Bourguiba, qui devait déchaîner les passions[13].

b) Le  "discours de la méthode" de Jéricho[14] (3 mars 1965) : Dès son introduction, Bourguiba tient à définir sa position. Il ressent avec les Palestiniens "l'ampleur du désastre" de 1948. Mais loin d'opter pour une attitude défaitiste, il salue " l'enthousiasme qui anime (les Palestiniens) et (leur) détermination à reconquérir (leurs) droits". Ce qui explique son optimiste. A ces frères de combat, il évoque l'exemple du peuple tunisien, qui s'est montré solidaire d'eux, alors qu'il menait sa lutte de libération nationale. On ne saurait insister sur l'importance du vocable "peuple tunisien", que Bourguiba utilise volontairement, et à deux reprises, pour montrer que le peuple constitue le principal acteur de la lutte et de la construction  de l'Etat moderne. Bourguiba annonce les couleurs, toute libération,- celle de la Palestine, par exemple, à l'instar de celle de la Tunisie -  ne peut-être accomplie que par le peuple.

Tout en affirmant la solidarité de la Tunisie pour "la libération de chaque pouce de la nation arabe, demeuré sous l'emprise de l'étranger", Bourguiba rappelle sa définition du problème de la Palestine, une occupation étrangère, un colonialisme : "Les Palestiniens sont les titulaires d'un droit violé". Ils doivent, "à ce titre, être la première ligne du front ouvert, pour la reconquête de la Palestine". Ce fait d'évidence, non pris en considération par les dirigeants arabes, qui ont laissé les Palestiniens aux vestiaires et refusé de leur donner la responsabilité de l'affirmation de leur droit et de la gestion de leur cause, est érigé en postulat dans le schéma de la pensée bourguibienne. Sans aller jusqu'à dire qu'on a confisqué leur cause et qu'on les a dépossédé de leur droit à la prééminence dans la lutte, Bourguiba estime qu'il faut rapidement mettre les Palestiniens sur scène, en tant qu'acteurs principaux et déterminants. Cette volonté de décharger les dirigeants moyen-orientaux, de re-dimensionner leurs rôles, n'est pas de nature à plaire, dans ce Moyen-Orient où la cause palestinienne devenait la source de légitimité des establishments et leur principal, sinon leur unique champ d'activité, qui pouvait justifier l'occultation des problèmes intérieurs. 

Considérant les Palestiniens comme les principaux interlocuteurs,  Bourguiba croit devoir "les entretenir, en toute franchise, de certaines vérités", fussent-elles amères, inavouées, graves! Ce discours d'affranchissement des Palestiniens du carcan des Establishments, cette présentation critique du traitement de la question palestinienne, sont de nature à rompre les équilibres fondateurs des Etats du Moyen-Orient, à remettre en question les leaderships établis et à fragiliser les institutions de soutien de l'ordre nassérien. Est-ce que Bourguiba a pris la juste mesure de la portée de cette initiative révolutionnaire.  Je ne le pense pas. Leader charismatique, ayant fondé sa légitimité sur un puissant mouvement populaire, bénéficiant d'un large courant d'opinion - disons plutôt d'un consensus - le leader tunisien ne réalisait pas que "le discours de Palestine", était un facteur de consolidation des régimes au Moyen-Orient, fussent-ils les plus populaires.

Bourguiba définit les Conditions Sine quoi none de la victoire :

1 - "Un commandement lucide, une tête pensante, qui sache organiser la lutte, voir loin et prévoir l'avenir". Bourguiba critique implicitement le traitement émotionnel de la question palestinienne et affirme que "l'enthousiasme et les manifestations de patriotisme" ne mènent à rien. Il s'agit, par contre, d'engager "une lutte rationnelle" qui implique "une connaissance  précise de la mentalité de l'adversaire et une appréciation objective des rapports de forces".

2 - S'assurer des moyens de la lutte : Elaborer des plans, préparer les hommes, les doter de moyens et renforcer le potentiel de la lutte, par "l'appui de l'opinion internationale". Fait important, Bourguiba fait valoir la nécessité de tenir compte de l'opinion internationale, de la conquérir. Etant donné que l'Etat israélien bénéficie de l'appui des Establishments en Europe et aux Etats-Unis, la conquête de l'opinion internationale ne doit pas être négliger, pour induire le changement nécessaire.

3 - Privilégier la realpolitik : Tenir compte, dans la formulation des objectifs des rapports de forces et opter pour une "stratégie" adéquate, d'un "processus méticuleusement réglé". Cette stratégie doit tenir compte des rapports de forces, pour fixer les objectifs : " S'il apparaît que nos forces ne sont pas suffisantes, pour anéantir l'ennemi, ou pour le bouter hors de nos terres, nous n'avons aucun un intérêt à l'ignorer, ou à la cacher. Il faut le proclamer haut". Bourguiba prend le contre-pied du discours arabe, "des proclamations enflammées et grandiloquentes", des slogans qui n'ont qu'une valeur d'annonce et servant en fin de compte Israël, puisque l'agresseur se pare des attributs de la victime. Bourguiba propose une redéfinition des enjeux, une stratégie du possible, dans le cadre d'une démarche progressive "par étapes successives".

4 - La reconnaissance du partage de 1947 : Cette solution est suggéré, indirectement et implicitement, comme s'il ne s'agissait que d'une simple allusion historique, et d'une argumentation historique comparative, destiné à faire valoir l'option bourguibienne :

" Nous n'aurions, en aucune façon réussi en Tunisie, si nous n'avions abandonné cette politique et accepté d'avancer, pas à pas vers l'objectif...En Palestine, au contraire, les Arabes repoussèrent les solutions de compromis. Ils refusèrent le partage et les clauses du livre blanc. Ils le regrettèrent ensuite".

L'option bourguibienne, pour la négociation, dans le cadre du partage  de 1947, est évoquée, comme simple parenthèse, effet de rhétorique, argument de démonstration. En réalité, Bourguiba estime que les Palestiniens doivent fonder leur revendication essentielle sur la légalité internationale, engager des négociations, dans ce cadre, pour sortir de l'impasse et sauver l'essentiel. Cette appel pour la négociation, impliquant la reconnaissance de l'état de fait, constitue sans doute l'idée maîtresse du discours, sa raison d'être, son objectif. Ce message pour l'engagement d'un processus de la paix, présenté en premier lieu aux Palestiniens - ce qui montre que Bourguiba privilégie la dynamique interne, la conquête de l'opinion des titulaires du droit violé - constitue  plus qu'un défi, une bombe de la paix.

Auréolé par ses victoire, l'homme de l'indépendance et de l'évacuation de Bizerte, conceptualise et théorise sa méthode. Transgressant les tabous, se dégageant de la pesanteur du discours dominant arabe, il conclue ainsi son message :

" Il faut que, de la nation arabe, montent des voix pour parler franchement au peuple; savoir que la lutte doit se poursuivre avec tout ce qu'elle comporte de détours, d'étapes, des ruses jusqu'au jour où nous aurons arraché, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les générations futures, une victoire complète et décisive".

Il savait qu'il venait de "traverser le Rubicond", que son discours dérogeait à la règle. Mais estimant que le peuple arabe et d'abord les Palestiniens, ont droit à la vérité, il demande à son auditoire de "méditer sur ces propos". Chacun de nous, dit-il, scellant son engagement  solennel, sa déclaration réfléchie et grave "aura à rendre compte à Dieu et à sa propre conscience de ses intentions et de ses actes".

III - Les effets d'entraînement du discours de Jéricho : Bourguiba fut applaudi par son auditoire, qui ne s'en offusqua pas.  Mais la lecture des journaux qui ont couvert l'événement, montre que le message n'a pas été saisi. Le quotidien Falastin, journal de Jérusalem, le résuma en évoquant la nécessité de "la patience, la préparation, la ténacité dans le travail, la vérité dans le discours[15]. Faut-il s'en étonner, alors que le journal tunisien l'Action tunisienne[16] a présenté, le lendemain de la réunion de Jéricho un résumé édulcoré du discours de son leader, ne saisissant pas ou voulant  l'atténuer, la portée novatrice de cette prise de position. La presse internationale fut très lente à réagir. Le journal le Monde[17] résuma, en 18 lignes, la déclaration de Jéricho, dans sa livraison du 9 mars 1965, en se référant à  une dépêche de l'agence américaine United Press. Mais  il ne saisit guère la portée novatrice du discours.

a) La conférence de presse d'Amman (6 mars 1965) : Des journalistes, sans doute alertés, saisirent l'occasion de sa conférence de presse, à la clôture de son voyage jordanien, le 6 mars 1965, pour lui demander des éclaircissements sur sa position sur la Palestine. Tout en rappelant sa vision, exposée à Jéricho, Bourguiba affirma que la guerre ne résout pas le problème. L'évocation partielle du discours, par les différents journaux et le choix différent des idées forces, permettent d'avoir une vision globale de l'intervention de Bourguiba.

1- "Les Arabes ont vécu avec eux (les juifs) des siècles durant, toute haine abolie, dans le respect de la religion et de la dignité. Nous sommes disposés à coopérer avec eux sur la base du respect mutuel": Citation du Journal l'Action Tunisienne, qui  ne publie pas l'intégralité du discours, se contentant des passages généraux[18].

2 - " Laissons les armes et les tanks de côté et que les politiciens regardent haut et loin" : Citation du Journal Le Monde[19], reprenant une dépêche

3 -  " « Jeter les juifs à la mer», c'est un slogan qui sonne creux et je n'y crois pas[20]".  citation de  Samuel Merlin qui a préféré retenir la dénonciation du slogan jusqu'au-boutiste de Choukeiri.

b) La Conférence de presse de Beyrouth ( 11 mars 1965) :  Dans un climat de tensions - qui révèle l'existence d'une véritable mobilisation, Bourguiba affronta les journalistes - un auditoire de plus de deux cents journalistes, arabes et étrangers[21] - en refusant de se renier ou de modérer ses propos[22]. Le débat fut très houleux. Bourguiba s'en tient à la défense de la stratégie qu'il a préconisée en Tunisie et fait valoir la nécessité d'engager la lutte palestinienne dans cette voie. Il critique l'approche choisie et relève que "pour droguer le peuple, on continuera à lui servir des slogans provocateurs et des promesses sans lendemain[23]". Un journaliste demande à Bourguiba de s'expliquer sur son affirmation à Amman "qu'il ne faut pas qu'il y ait dans ce conflit de vainqueurs ni de vaincus". Le leader tunisien affirme qu'il "maintient ce qu'il a dit", que les Arabes sont actuellement "dans une position de vaincus". Les positions de Bourguiba suscitèrent un véritable tollé. Les nassériens prirent l'initiative d'engager des manifestations d'hostilité contre Bourguiba, après son départ de Beyrouth[24]. La Syrie et l'Irak s'engagèrent dans la bataille aussitôt, précédant l'Egypte.

c) Le discours de Carthage (21 avril 1965) : De retour à Tunis, Bourguiba revint à la charge, préférant présenter son approche au Bureau National des Etudiants Destouriens[25], son parti, le 21 avril 1965 :

" Nous réclamer  du respect des résolutions de l'O.N.U. ne peut que servir notre cause, même si Israël refuse de s'y prêter. Parce que nous aurions alors la légalité pour nous, ce qui nous mettrait dans une position favorable, en cas de conflit armé. Il est indéniable que les positions politiques contribuent au succès de la lutte armée dans la mesure où elles lui donnent une justification ou une légitimité au regard de l'opinion internationale[26]".

Autre position de principe de Bourguiba, il estime que la négociation ne peut s'engager qu'avec les Palestiniens. Visionnaire, Bourguiba évoque l'éventualité d'une création d'un Etat :

" Ce que j'ai proposé, c'est d'appliquer toutes les résolutions de l'O.N.U. c'est-à-dire celle de la partition qui permettrait de restituer à l'Etat palestinien arabe une partie importante des territoires ....occupés par Israël et relative au retour des réfugiés - les deux décisions étant étroitement liées, dans un souci d'équilibre".

Explicitant sa pensée dans interview accordée à Jean Daniel, le 15 avril 1965, Bourguiba estimait  "qu'il fallait rechercher une sorte de légalité internationale, à l'intérieur de la quelle on pourrait combattre". En ce qui concerne sa position, il estimait  qu'il "était temps de dire publiquement ce que tout le monde pense tout bas, dans les sphères dirigeantes du Moyen-Orient". Il en avait, dit-il à plusieurs occasion parlé à Nasser, qui a développé une démarche similaire, dans une interview accordée à Réalité[27].

Le langage de la raison devait déchaîner l'émotion arabe, et susciter une véritable croisade, désormais dirigée par Nasser lui-même, avec l'appui du fameux Choukeiri. Mais le discours de Jéricho a, sans doute, contribué à une certaine conscientisation, que deux phénomènes importants devaient confronter :

1 - La défaite de 67 - la tragédie arabe, vécue dramatiquement par l'ensemble du peuple arabe - devait remettre en cause les fausses évidences, et révélait la dimension coloniale, expansionniste de l'Etat d'Israël. Nous revenons au discours de la méthode de Bourguiba.. Notons que le chef d'Etat tunisien fut le premier dirigeant à téléphoner à Nasser, pour lui exprimer sa solidarité et son soutien.

2 - L'affirmation de l'O.L.P., comme représentant du peuple palestinien, incarnant sa volonté nationale. Le schéma de pensée du leader anti-impérialiste trouvait sa meilleure illustration et nourrissait son espoir, après la pénible désillusion.

IV - Le chemin de Tunis (1979 - 1993) : Il serait faux d'affirmer que Bourguiba  a "été appelé à réajuster ses suggestions aux exigences du nouveau contexte", qu'il estima nécessaire  de paraître plus favorable à la cause arabe et que sa rhétorique changea considérablement". Jacob Abadi qui développa récemment cette thèse[28] se trompe dans son approche de Bourguiba. Il n'a jamais cessé de défendre la cause arabe et de surcroît celle de la Palestine. D'autre part, il n'est pas l'homme des compromissions, qui pourraient l'amener à défendre des positions contraires à ses intimes convictions. Tacticien, il a voulu attendre des conditions propices, laisser du temps au temps, qui s'est chargé d'ailleurs de précipiter l'évolution des positions, les rapprochant de l'homme de Jéricho.

a) L'opposition à Camp David ( 1979) : Le nouveau contexte d'après-guerre contribua à détendre l'atmosphère. Par quoi peut-on expliquer, d'ailleurs, le choix d'un tunisien, le Premier Ministre Bahi Ladgham, pour régler, au nom du Sommet arabe, la crise de septembre 1970 entre Palestiniens et Jordaniens ? Après l'ère de l'ostracisme, la Ligue arabe confie à la Tunisie, la solution d'une crise grave, susceptible de provoquer la discorde, de mettre en échec l'O.L.P., qui incarne les espoirs. Lentement mais sûrement, la position tunisienne en faveur de l'entente arabe et son adhésion à la cause palestinienne, assurée désormais par des nationalistes palestiniens, ayant tourné la page de Choukeiri, sont reconnues.

Lorsque Essadat entreprend son voyage à Tel-Aviv et engage son processus de paix, de nombreux observateurs croyait que l'adhésion de Bourguiba à l'initiative de Saddat était acquise. Or, Bourguiba a fondé sa stratégie de la paix sur une direction du processus de la lutte et de la négociation, assurée par les Palestiniens, qui sont les premiers concernés. Elle devait, d'autre part, assurer des négociations globales, et prendre nécessairement, en ligne de compte les territoires palestiniens.

Puis la Ligue vint, s'installer, à Tunis, rejoindre son premier contestataire, ou plutôt celui qui a voulu dynamiser son action et secouer sa torpeur. Surpris, comme le reste des Tunisiens, j'avais alors écrit, dans le journal tunisien, La Presse : La Ligue arabe à Tunis, c'est peut-être "la pyramide renversée". J'aurais peut-être dû parler, en paraphrasant un écrivain égyptien célèbre, c'est le retour de la conscience ou tout simplement, le nouveau départ à la suite de la prise de conscience.

b) L'accueil de l'O.L.P. ( 1982)  : Les combattants palestiniens ont dû affronter les forces israéliennes au Sud Liban ( 6 juin -1er septembre 1982), puis le siège de Beyrouth. Contraints à l'exil, ils ont dû assurer leur retraite vers les pays arabes d'accueil, avec l'aide des forces multinationales d'interposition : France, Italie, USA. Acceptant de l'assumer comme responsabilité internationale,  la décision d'accueillir l'O.L.P. à Tunis, a été aussitôt acceptée et assumée. Cette décision traduit un rapprochement exceptionnelle entre l'O.L.P. et la Présidence tunisienne, au cours de l'épreuve libanaise. Mais nous ne pouvons, dans l'état de notre connaissance actuelle, alors que les archives n'ont pas encore ouvert leurs secrets, qu'émettre des hypothèses et tenir compte des témoignages concordants, qui montrent que les Etats-Unis et la France ont favorisé cette décision, en exécution ou en marge des négociations engagées par Philippe Habib.

Tunis devait en payer le prix. Le 1er octobre 1985,  l'aviation israélienne bombardait la localité de Hammam-Plage, proche banlieue de Tunis, laissant plus de 50 morts et près d'une centaine de blessés[29]. Elle devenait la ligne de mire des Israéliens, parce qu'elle a accepté cette mission internationale qui devait d'ailleurs contribuer à la création d'une conjoncture favorable à l'engagement du processus de paix et d'abord à l'ouverture des pourparlers palestino-américains.

Conclusion  : Tenant compte des mutations géopolitiques et conjoncturelles, la démarche du Président Bourguiba fait valoir, judicieusement, un schéma conceptuel à trois volets  complémentaires:

1 - Solidarité agissante avec l'autorité palestinienne, incarnant la revendication nationale et détentrice en tant que telle d'une légitimité solidement établie,

2 - Soutien lucide au processus de la paix,

3 - Relation nécessairement organique entre les progrès du processus de paix et l'engagement dans la normalisation.

L'humanisme tunisien, l'attachement à la culture de la paix, ne sont jamais perdus de vues, par l'école tunisienne, qui fait valoir, même lors des crises, l'espoir d'une paix juste et d'une coexistence prometteuse au Moyen-Orient. 

 Khalifa Chater
(Tunis, Manar 1, 25 novembre 2000).

[1] - Tarek Moussaoura, "trois scènes dans ma mémoire de Bourguiba", Al-Quds, 21 avril 2000, p. 18.

[2] - Voir l'éditorial d'Akhdut de Lamerkhav, quotidien du parti de centre gauche, du 8 mars 1965. Voir également l'éditorial du journal Ha'arets du 8 mars 1965 : " Il est, par conséquent, préférable de ne pas se laisser prendre à des illusions comme celle de croire que l'été est là par ce qu'on vu la première hirondelle".  Samuel Merlin qui a dépouillé la pression remarque que "la métaphore de l'unique hirondelle se trouve partout.

- Voir Samuel Merlin, The Search for peace in the middle East, A.S. Barnes & Co.,Inc., 1968. 

- Voir Samuel Merlin,  Guerre et paix au Moyen-Orient, le défi du Président Bourguiba, Editions Denoël, Paris, 1970, 415 pp.

Nos références concernent la version française que nous avons utilisée. Voir pp. 179-181.

[3] -   Baghat Korany and Ali  E. Hilal Dessouki, "arab Foreign Policies in a changing environment", The Foreign Policies of the Arab States, Edited by  Baghat Korany and Ali  E. Hilal Dessouki, Boulder, Colorado, Westview Press, p. 415, cité par  Jacob Abadi, Constraints and adjustments in Tunisia's Policies toward Israel", in the Maghreb Review, vol. 23, n° 1-4, 1998, p. 25.

[4] - Sous-titre de la version française du livre de Samuel Merlin, op. cit. .

[5] - Voir le discours de Bourguiba, à la conférence des chefs d'Etat arabes d'Alexandrie qui a eu lieu du 13 au 17 janvier 1964.

[6] - Ibid.

[7] -  Déclaration de Nasser, en présence de Bourguiba, le 21 février 165, in "le président Nasser : l'année 1965 est la plus dangereuse pour la lutte arabe", Le Monde,  23 février 1965, p. 4.

[8] - Voir Le Monde du  14 février 1965, p. 4.

[9] - Information confirmée par Rachid Driss, ambassadeur de Tunisie, à Washington, qui a reçu, à ces occasions, l'envoyé de Bourguiba qui a rencontré le Departemant d'Etat. (Rencontre avec Rachid Driss, Tunis, AEI, 4 novembre 2000)

[10] - Voir Le Monde du 23 février 1965, p. 4.

[11] - Ibid.

[12] - Bourguiba affirma, lors de sa rencontre avec les étudiants destouriens, à son retour de voyage, "qu'il ne comptait pas aller en Orient, pour la question palestinienne. Mais  de frères ont tenus à me mettre au courant  de cette situation qui suscite la pitié.  J'ai refusé de suivre le concourant de la démagogie".  Al-Amal, 23 avril 1965.

[13] - D'après le témoignage d'une personnalité présente.

[14] - Le discours a été publié, en arabe par le Journal El-Amal du 7 mars 1965, p. 5 et par l'Action tunisienne du 7 mars 1965, p. 2. Ce décalage entre la date du discours et sa publication s'explique, sans doute, par  une certaine attente prudente, de la part du gouvernement tunisien, durant l'absence de Bourguiba. Notons, d'autre part,, que M. Chadli Klibi, Ministre de l'Information, qui accompagna Bourguiba, à Jéricho, regagna Tunis le 4 mars 1965, dans la soirée. Une version édulcorée du discours fut publiée par l'agence officielle tunisienne T.A.P., le lendemain du discours. Elle occulte les éléments novateurs, qui dérangent. Voir l'Action tunisienne du 4 mars 1965, p. 8. Selon les autorités tunisiennes, en l'absence du leader, le discours ne relevait pas des événements de la première page.

Ce discours a été publié par  Les Temps Modernes, n° 253 bis, 1967, consacré au conflit israélo-arabe. Voir document annexe III, pp. 979 - 983.

[15] - Voir  Samuel Merlin, op. cit., pp. 31- 32.

[16] - Voir l'Action tunisienne du 4 mars 1965, p. 8.

[17] - Voir la dépêche du journal le Monde, du 9 mars 1965, p. 4.

[18] - Voir le journal L'Action tunisienne du 7 mars 1965, p. 4.

[19] - Voir la dépêche du journal le Monde, du 9 mars 1965, p. 4.

[20] -  Voir  Samuel Merlin, op.cit., p. 35.

[21] -  Samuel Merlin parle de plus de trois cents journalistes (Ibid., p. 2). Edouars Saab parle de deux cents journalistes et photographes, in Le Monde du 13 mars 2000, p. 2.

[22] - Des personnalités tunisiennes présentent font état de vaines interventions de journalistes libanais auprès de Bourguiba, lui recommandant d'atténuer la teneur de ses propos.

[23] - Le Monde du 13 mars 2000, p. 2.

[24] - Une manifestation estudiante qui engagea les hostilités, eut lieu à Beyrouth, le 16 mars 2000. Voir  Samuel Merlin, op.cit., p. 47.

[25] - Al-Amal  du 23 avril 1965, p. 

[26] - Extraits du discours in Samuel Merlin, op. cit. p. 82. Nous avons introduit des correctifs au texte français.

[27] - S. Merlin parle de l'édition anglaise de cette revue, mai 1965. Voir S. Merlin, op. cit. p.  72.

[28] - Jacob Abadi, op.cit., p. 31.

[29] - Voir sur cette question,  Etudes internationales, n° 18, 1/86, consacré au raid d'Israël. Voir p. 8.


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