Construire le partenariat euro méditerranéen

 

Professeur Khalifa Chater 

Permettez-moi d'abord de m'expliquer : J'ai cru devoir utiliser, dans le titre de cette intervention, le terme de construire et non reconstruire le partenariat euro-méditerrannéen. Barcelone 1995 a pu élaborer, formuler et adopter le texte fondateur de ce partenariat. Cet idealtype, soutenu par un consensus quasi général des représentants des Etats de l'aire, devait sceller des relations de solidarité, susciter des concertations, mettre au point des programmes de coopération, faire face en commun aux défis d'avenir. Ce rêve euro-méditerrannéen, pouvait réussir à s'inscrire dans la réalité, à l'instar du rêve des pères fondateurs de l'Europe. Il s'agissait de convaincre, de persuader, de faire valoir le socle méditerranéen, de préciser les  enjeux.
 
I - De Barcelone à la Politique de Voisinage :
 
une mutation significative : Le compromis fondateur de Barcelone et l'idealtype-postulat qu'il fait valoir, a été mis à l'épreuve des faits, depuis sa naissance. Le processus de Barcelone fut, de fait, paralysé, depuis lors, par le contexte international tragique, la montée des périls au Moyen-Orient et le blocage par Israël du processus d'Oslo, puis son rejet. La référence à la  solidarité de la communauté euro-méditerranéenne et à l'idéal de coexistence harmonieuse, assurant la paix, la sécurité et le développement qu'il se proposait d'établir devenait - par la transgression de sa lettre et de son esprit - un vœux pieux, sans signification effective. Les relations d'asymétrie entre les partenaires du Nord et du Sud n'étaient point compensées par une formulation d'une stratégie de co-développement, au service d'un dessein commun ou du moins par l'adoption de programmes de coopération d'envergure. Fait d'évidence, le partenariat euro-méditerranéen n'a pas de "visibilité diplomatique", dépassant ses réunions  rituelles. Faut-il s'en étonner, alors que l'Union Européenne elle-même n'a pas réussi à “transformer ses acteurs politiques nationaux en un acteur politique unique[i]” ? Pour le commun des citoyens, de part et d'autre de l'aire commune, la méditerrannéité est bel et bien une réalité concrète mais point le partenariat qu'elle fonde et légitime. Faute de réalisations communes et pis encore d'une opération politique de sensibilisation,  l'idealtype du partenariat n'a pas bénéficié n'a aucune audience populaire. Il reste d'ailleurs confiné, dans les actes des instances politiques européennes aux marges additionnels quand il n'est pas complètement occulté.
 
L'élargissement de l'Europe, en mai 2004, par l'admission de huit pays de l'Est et deux Etats-îles de la Méditerranée, effectue un recentrage objectif de l'aire européenne. Ce prolongement vers l'Est induit des réalités nouvelles, privilégie des circuits commerciaux avec les nouveaux partenaires, offre de nouvelles opportunités migratoires et commerciales. Il s'agit d'une nouvelle donne que le partenariat euro-méditerranéen doit prendre en ligne de compte.
 
Est- ce par hasard, que la Politique de Voisinage est formulée dans ce nouveau contexte[ii]. Elle a pour objectif de "créer un cadre politique cohérent fondée sur la recherche commune de la paix, de la stabilité et de la prospérité, de valeurs partagées et d'intérêts communs. Nous remarquerons que la politique de voisinage dépasse et transgresse le partenariat euro-méditerranéen, puisqu'elle concerne aussi les voisins de l'Est, y compris la Russie, qu'elle est formulée unilatéralement par les instances européennes et qu'elle privilégie la conclusion d'accords contractuels à l'instar des accords d'association en vigueur. Dans de telles conditions, la recherche d'un accord de partenariat global, c'est-à-dire avec l'ensemble des pays méditerranéens n'est plus à l'ordre du jour. Ils sont invités à  agir en ordre dispersés, en faisant jouer vraisemblablement  les lois de la compétitions. Ainsi définie, la Politique de Voisinage peut, certes, mettre sur pied une coopération frontalière développée; mais il risque de tourne le dos au Partenariat euro-méditerranéen, de le dépasser et peut-être de le jeter dans les oubliettes[iii]. Or, faut-il occulter l'élan généreux, de l'idealtype de Barcelone en le remplaçant par des accords bilatéraux entre l'U. E et les pays voisins. Qu'on me permette d'exprimer ces craintes dans ce séminaire qui a pour objectif, non seulement la célébration de l'élargissement mais l'examen global de ses effets sur notre rêve de partenariat. Reconnaissant cependant que les accords bilatéraux réalisés dans le cadre de la Politique de Voisinage risque d'être plus opératoires, dans les domaines de coopération immédiate définis unilatéralement vu la nature des rapports de forces et les relations d'asymétrie qu'ils  sauvegardent, alors que des concertations générales sont plus aptes de définir des compromis plus équilibrés, plus généreux et plus ambitieux.  Peut-être devaient-elles s'inscrire dans la construction d'un vrai partenariat européen, en relation avec les mutations des relations internationales et les nouveaux paysages politiques de notre région, sous les effets de cette tragique conjoncture.
 
II - Une nouvelle Europe face à l'atlantisme ? :
 
“Il est de notre pouvoir de recommencer le monde. Une situation semblable ne s'est pas présentée depuis l'époque de Noé.”(Thomas Payne, Common Sense) 
 
Permettez-moi d'introduire cette présentation des nouveaux paysages, par cette citation  de Thomas Payne, qui devint le slogan de la révolution américaine, en 1776.  La conjoncture actuelle de l'après-guerre froide est dominée par l'hyperpuissance américaine, principal acteur sur la scène internationale, fermement résolue par l'équipe du Président Bush, à faire valoir comme mot d'ordre  de gestion des affaires du monde  son «destin manifeste», l'expression étant utilisée pour justifier la guerre contre le Mexique au XIXe siècle. La stratégie américain engagée exerce son influence sur le jeu d'acteurs des scènes et des arrières-scènes du monde[iv]. Il faudrait prendre la vraie mesure de l'action de ce grand acteur dominant.
 
Les effets d'entraînement sur l'Europe sont évidents. La guerre d'Irak qui a montré a montré "l'incapacité de l'Europe d'apaiser les affaires du monde et (de faire valoir) une conception moins sommaire des relations internationales", d'après l'expression-litote de Jean-Pierre chévenement[v]. En fait, l'actualité internationale a révélé la désunion de l'U. E., manifestée par le suivisme vis-à-vis du gouvernement américain, plus ou moins revendiqué par la majorité de ses Etats. Raillant la position de la France, de l'Allemagne et de la Belgique, le pouvoir américain crut devoir identifier une vieille Europe, par rapport à ses alliés atlantistes dirigés par le Royaume Uni, L'Italie et l'Espagne, avant sa prise de distance récente. Leur engagement dans la guerre illustrait la grave fracture européenne. L'élargissement actuel conforte la mouvance atlantiste et réduit gravement la marge d'autonomie de l'Union. Revenons à une question considérée à tors comme subsidiaire : L'élection du Président de la Commission a suscité une vive opposition entre la vieille et la nouvelle Europe. On a dut avoir recours à un candidat de dernière minute, le Premier ministre Portugais Durao Barroso, “un bon candidat reconnaît El-Pais, surtout en cette période mouvementée. Ensuite, il est non seulement un président d'union mais encore un homme soutenu par «l'électeur extérieur», les Etats-Unis car Washington désirait par-dessus tout que le nouveau président de la Commission soit un atlantiste[vi]”. Permettez-moi de ne pas commenter cette réflexion du journal espagnol.
 
L'adoption par le G8 du scénario américain du «Great Middle East», lors du Sommet de Sea Island (9 juin 2004) révèle une volonté de compromis des puissances européennes membres de ces instances. En dépit des correctifs introduits au projet initial, rebaptisé "partenariat" et amendé pour occulter son caractère prescriptif et rappeler la nécessité de régler le conflit israélo-palestinien, le  «partenariat pour le progrès et pour un avenir commun avec la région du Moyen-Orient élargi et de l'Afrique du Nord[vii]» est érigé envers et contre tous comme un idealtype définissant une idéologie sommaire et un programme d'interventions unilatéral, imposé au cours de l'après-guerre.  Faut-il croire que le "soufflet est retombé", - expression d'une de nos conférencières - que le scénario est de fait abandonné ? Serait-il plus juste de dire que le discours du great Middle East n'est que la vitrine des vastes opérations au Moyen-Orient engagées au Moyen-Orient comme première étape de cette volonté de refaçonner sa carte ? Est-ce que l'Union Européenne est en mesure, dans de tels cas, de prendre ses distances par rapport à ce mode de gouvernance mondiale?  Outre la pesanteur des alliances confirmées de la majorité de ses composantes; la considération de ses intérêts économiques - ne fut-ce son souci de maintenir ses relations commerciales et de défendre ses intérêts - expliquent sa recherche effective de compromis avec l'Establishment dominant.
 
L'adoption par le Conseil de Sécurité de la motion réclamant l'évacuation des troupes étrangères du Liban, le 2 septembre 2004[viii], sur proposition conjointe des Etats-Unis et de la France, acquiert dans le contexte de "refaçonnage" du Moyen-Orient, consolidant des positions israéliennes dans la région, une signification stratégique évidente. Est-ce que le compromis France-USA, n'introduit pas une nouvelle donne, annonçant une révision déchirante des positions du gouvernement français. Est-ce qu'elle annonce de grandes manœuvres ou de simples jeux de scènes, sans suite, à moins qu'il ne s'agisse pour la France de se placer sur scène et se positionner comme acteur qui devait être associé à la politique moyen-orientale et en premier celle qui concerne Le Liban, «une passion française» ?  Nous remarquons que les positions affirmées lors du vote révèlent la démarcation entre l'Occident et l'ensemble de la communauté internationale. Quelle signification faudrait-il donner à cet alignement fut-il conjoncturel et ponctuel ? Fait révélateur, Dominique de Villepin regrettait récemment “l'incapacité de conjuguer les deux regards européens et américains[ix]”. Ce qui atteste «la relation obsédante» de l'Europe avec les Etats-Unis que reconnaît le ministre qui a incarné l'opposition française à l'intervention unilatérale en Irak.
 
III - Les mutations de l'aire sud-méditerranéenne ?  :
 
L'aire méditerranéenne et ses prolongements au Moyen-Orient ont été davantage bouleversés par la stratégie américaine engagée en Irak. L'invasion de l'Irak provoqua un véritable séisme, ébranlant les équilibres de forces, remettant le statu-quo fragilisé par le blocage du processus de paix, l'invasion de la Cisjordanie et la bande de Gaza et les démonstrations de forces contre les populations civiles palestiniennes. Dans ma chronique d'une guerre annoncée, j'ai évoqué l'ouverture de la boite de Pandore. Mon diagnostic me semble, vu la montée des périls plutôt pessimiste. La déstabilisation de l'Irak, la poursuite des faits de guerre sur les aires sunnites et chiites et les risques de prolongement de la guerre en Iran, en Syrie-Liban et au Soudan, dans le cadre de la finalisation de ce qu'on a cru appelé "la guerre contre le terrorisme" et que j'appellerais l'établissement de l'ordre monopolaire dans la région. Ne sous-estimons le développement conséquent du terrorisme et plutôt sa mondialisation. Durant cette dure épreuve, des foyers de tensions intégristes émergèrent en Arabie Saoudite, au Yémen, élargissant les zones d'affrontements et n'oublions pas les velléités de transgresser les discours de la résistance en Irak et en Palestine. Aire de l'émotion, de la colère et de la frustration, les rives sud de la Méditerranée font face à de graves défis. L'adoption du scénario américain du Great Middle East, un partenariat formulé hors d'un contexte de coopération n'est pas de nature à apaiser les craintes. L'élaboration d'un programmes de réformes et de progrès correspond, certes, dans une certaine mesure au diagnostic de l'avant-garde moderniste, favorable à l'idealtype des Lumières. Mais la volonté d'imposer des réformes de progrès, comme dictât d'un pays en guerre, n'est pas de nature à persuader les citoyens arabes. Fait dévidence, par suite d'un changement de conjoncture le pouvoir américain prend ses distances par rapports à ses alliés conservateurs et/ou intégristes. Ce retour à la lucidité peut être porteur d'espoir s'il se dégage de toutes velléités d'hégémonie. Mais la réalité est bien plus complexe puisque nous sommes en présence d'une “hégémonie durable” des Etats-Unis au Moyen-Orient comme l'affirmait récemmement le Professeur Jean-François Daguzan[x]. C'est dire que les Etats-Unis constituent l'acteur principal sur scène. 
 
Pôle attractif pour les pays de la rive Sud, l'Europe semble constituer une alternative. Sa prise de distance par rapport à l'engagement américain en Irak et à l'alignement sur les positions israéliennes expliquent ces relations équilibrées. N'occultons pas les relations différentielles des différents Etats arabes avec l'Europe, ni leurs choix de partenaires privilégiés.  La révision des relations avec les anciennes métropoles des empires coloniaux et la connaissance de leurs langues expliquent certains élans du cœur ou peut - être de la raison. Les contentieux socio-économiques ne doivent pas être sous-estimés. Le traitement de l'immigration clandestine - juste retour du pendule puisqu'il répond à la colonisation de peuplement d'antan - alimentent les tragédies quotidiennes. Qu'il nous suffise de rappeler la chasse à l'émigration clandestine dans le Détroit de Gibraltar et celui de Sicile. Pourchassés, arrêtés et renvoyés sans ménagement, ces immigrés sans passeport ont cru devoir réclamer leur part de l'horizon dans la Forteresse Europe.  Fait plus important, les rapports asymétriques - y compris dans le cadre d'accords d'association - ouvrent les marchés du Sud aux marchandises européennes. Mais des quotas limitent l'importation des produits agricoles et industrielles du Sud. Mais en dépit de tout, l'Europe constitue l'horizon privilégié, en dépit d'une concurrence légale des pays intégrés. Remarquons, par contre, les difficultés rencontrées par la Turquie pour se faire admettre dans l'U.E.  Est-ce à dire que l'Europe fait valoir la priorité chrétienne et occidentale de l'Union ? Faut-il donner au choix du nombre des députés de l'Europe (732) une signification historique, rappelant le mythe de Charles Martel "renvoyant les sarrasins" ? Cette crainte doit être dissipée, en comparaison de l'islamophobie qui se développe ailleurs, depuis la triste tragédie du 11 septembre, qui nous appréhende et nous choque, comme acte de dérive et de terrorisme.
 
Conclusion : Peut-on parler actuellement de l'existence d'un partenariat euro-méditerrannéen en due forme ? Il faut peut-être revoir ce que les mots veulent dire. Un partenaire, d'après l'énoncé de Larousse, est une personne avec qui on est associé  au jeu, dans un amusement, un exercice, une discussion, un rôle".  J'insiste sur la notion d'association, qui ne se limité pas à la présence sur une scène commune ou voisine, mais sur un positionnement, un exercice ou une répartition de rôles, au service d'enjeux communs. L'association implique l'identification d'objectifs communs et l'élaboration d'une stratégie en vue de sa réalisation. Nous ne pouvons même pas parler à l'échelle de l'Euro-Méditerrannée d'une alliance qui suppose l'existence d'un pacte. Dans ce domaines, seuls les accords d'association, conclus avec certains pays ont une existence légale. Mais il s'agit d'accords bilatéraux en vue d'une coopération renforcée, dans des secteurs identifiés. En l'état actuel des choses, Barcelone est une déclaration d'intentions, dépourvue de programmes d'action, outre ceux que la Commission veut bien financer. Il s'agit, certes, d'un idealtype généreux, d'une vision solidaire, d'une volonté de coopération au service de la paix et de la prospérité.  Mais  les instruments institutionnels font défaut. Dans l'état actuel des choses, la concertation existe entre les membres du partenariat et particulièrement du groupe 5+5. Mais l'aire euro-méditerranéenne reste essentiellement régie par les relations économiques concurrentielles et asymétriques. Préoccupation sécuritaire du Nord, souci de co-développement du sud, les composantes du partenariat n'ont pas les mêmes priorités. Le temps des "ruptures" a, de part et d'autre de la Méditerranée, consolidé les sentiments identitaires et parfois d'exclusion.  Il serait temps de remettre à l'ordre du jour le rêve d'un partenariat ambitieux, transgressant les frontières des égoïsmes. La politique de Voisinage peut certes instaurer des zones de coopération renforcée. Mais elle n'a pas l'ambition du grand dessein de Barcelone, qu'il faut remettre à l'ordre du jour, re-fonder sa légitimité et le doter de puissants instruments institutionnels. Comment faire pour démentir les paramètres de découragement, les velléités de repli ou pis encore les fuites en avant de ceux qui ont été ébranlé par la désillusion. Le partenariat euro-méditerranéen peut être défini par le cœur et la raison. La lucidité politique ne peut que nous encourager à fonder une stratégie collective, au service de l'idealtype généreux de Barcelone.
 
Khalifa Chater
 
17 septembre 2004.
 

[i] - Opinion de Maxime lefèbvre, "Javier Solana, «M. Pesc» a donné un visage à la politique étrangère de l'Europe", in  Le Monde du 19 juin 2004, p. 6.
[ii] - La politique de Voisinage est formulée  par la Commission Européenne en mars 2003.
[iii] - Je dois nuancer les conclusions de S.E. Joe Borg, qui affirme que “la politique de voisinage n'est pas un substitut au Partenariat euro-méditerranéen, mais un moyen de le prolonger et de le rapprocher de ses objectifs”, Séminaire «L'Union Européenne élargie à la Tunisie» (Gammarth, Tunisie, 9 juillet 2004).
[iv] - Voir l'analyse pertinente d'André Fontaine, " Ecrivez votre histoire", in Le Monde du 18 juin 2004, 1 et 17.
[v] - Interview LCI, 10 septembre 2004.
[vi] - Article repris par La Presse de Tunisie, in Kiosque Internal, 1er juillet 2004.
[vii] - Voir les extraits du texte et le commentaire de Patrick Jarreau et Claire Tréan, in Le Monde du 11 juin 2004, p. 5.
[viii] -La motion n° 1559 a été votée par neuf pays. Notons l'abstention significative de l'Algérie, le Brésil, La Chine, le Pakistan, les Philippines et la Russie. 
[ix] - Interview du ministre de Villepin à l'occasion de la parution de son livre Le requin et la mouette, Plon -Albin Michelle in le monde des idées, LCI, 12 septembre 2004.
[x] - Voir sa conférence : "les scénarios internationaux", AEI, IRI, 14 septembre 2004.
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