D'ici et d'ailleurs …!

Pr. Khalifa Chater

Elections en Egypte et en Syrie, émergence d'une autorité contestataire en Libye, formation d'un gouvernement d'Union, en Palestine, ces faits qui ont marqué l'actualité arabe nécessitent un décodage géopolitique.  La dynamique interne corrige les dérives du processus révolutionnaires au Caire et à Tripoli. L'idéologie libertaire du "printemps arabe", mise à rude épreuve par l'automne islamiste semble redynamisée. Depuis lors, les lignes ne cessent de bouger, les frontières de se déplacer. La nouvelle conjoncture a  fait valoir de nouveaux schémas. Deux scenarios présentent des modèles de mutations des pays du "printemps arabe": soit le cas égyptien, à savoir l'armée au service de la contestation populaire contre la dérive du Président Morsi, soit le cas tunisien, la soft révolution, engagée par la population civile, contre le pouvoir de la troïka. Faut-il oublier le scénario irakien, la tragédie populaire, résultant de l'occupation américaine du pays et le compromis ethnique instable qu'elle a instituée.

Une accélération du tempo, en Tunisie :

Pays de naissance du tsunami politico-social appelé «printemps arabe», la Tunisie parachève sa transition démocratique. Les grands partis Nida Tounis et an-Nahdha ont multiplié les discours de réassurance. Mais pouvaient-ils rester au-dessus des contingences ? L'accélération du calendrier a mis à l'ordre du jour la guerre électorale entre les partis et au sein des partis. A Nida Tounis, un congrès  constitutif  a été hâtivement annoncé. Pouvait-il remettre en question la hiérarchisation de son Establishment et diviser ses fondateurs ? Peut-on oublier que ce parti-rassemblement national tire profit du charisme de son chef, qui a été capable d'agir dans la crise, lorsqu'il a été appelé à diriger le gouvernement pré-électoral ?  An-Nahdha vit difficilement sa mue en parti politique, acceptant l'alternance gouvernementale. Ses ailes radicales semblent assumer difficilement le compromis initié par le quartet. Les discussions au sein de la Constituante ont révélé des sorties du rang, sinon une transgression du leadership. Comment dépasser les dérives du calcul politique ?

Fait d'évidence, la Tunisie est actuellement dans une zone dangereuse.  Le terrorisme qui l'affecte est conforté par l'escalade de la violence jihadiste,  dans son voisinage libyen. Elle réalise que les médiations extérieures sont actuellement inopportunes et se mobilise pour assurer la surveillance de sa frontière et développe à cet effet, les relations bilatérales avec l'Algérie. Elle propose aux pays de l'UMA - et pourquoi pas à l'Egypte ! - une concertation sécuritaire. En dépit des risques, qu'on ne peut exclure, la Tunisie reste un pays apaisé, comptant sur ses forces vives, ses structures républicaines, pour assurer sa sécurité, condition sine qua none de son sursaut socio-économique, dans le cadre de la bonne gouvernance, fruit de sa révolution.

Un nouveau Sissi, en Libye ?

La crise gouvernementale en Libye sera bientôt résolue, a assuré le Premier ministre sortant, Abdallah al-Theni. Peut-on partager son optimisme hâtif ? Le pays sombre dans la violence et le chaos.Deux chefs de gouvernements se disputent le pouvoir et se contestent la légitimité. Abdallah al-Theni avait affirmé qu'il s'en remettait à la justice pour déterminer s'il devait céder le pouvoir, évoquant des recours déposés par des députés contre l'élection de son successeur, début mai 2014. "Le face à face Miitig/al-Theni est une illustration du bras de fer que se livrent les islamistes et les libéraux", estime l'analyste Iyad Ben Omar (AFP, 3 juin 2014). En effet, Miitig, jeune homme d'affaires de Misrata (ouest), sans affinités politiques, est appuyé par les islamistes qui dominent le parlement. La jungle libyenne est devenue illisible. Dans ce contexte d'absence d'institutions étatiques, de développement du terrorisme, le général en retraite Khalifa Haftar a reconstitué une armée et a lancé, dés le 16 mai, une offensive contre les jihadiens terroristes. Les grandes manifestations de Tripoli et de Benghazi et les ralliements de la classe politique et des militaires semblent lui assurer "une légitimité populaire". Souhaitant la fin de la guerre des milices et  l'escalade terroriste, l'opinion publique considère Haftar, comme  " une planche de salut". D'autre part, les pays de voisinage, inquiets de l'existence d'un pole  terroriste, à leurs frontières, souhaitent  la normalisation de la Libye et la fin de ses épreuves. L'annulation de la réunion de concertation de l'UMA, qui était prévue à Tunis, le 1er juin, atteste un respect de l'indépendance  du pays et sans doute des positions différentielles, y compris au sein de l'establishment tunisien (présidence, Constituante, gouvernement et acteurs politiques). Mais, à l'instar du général Sissi et en dépit de la différence de situations (absence d'un pouvoir centralisé, divisions régionales et tribales), le nouveau régime en construction par le général Haftar, semble bénéficier de l'adhésion populaire. Quel scénario d'avenir ? Soit la réussite de Khalifa Haftar, adaptant le scénario égyptien, soit l'anarchie totale et la guerre civile. Le scénario tunisien, d'un compromis entre les acteurs est difficile, vu la multitude d'acteurs radicaux, armés et sans expérience politique.

Une normalisation égyptienne :

L’ex-chef de l’armée Abdel Fattah al-Sissi, qui dirige de facto l’Egypte depuis qu’il a destitué l’islamiste Mohamed Morsi il y a 11 mois, a été proclamé officiellement le 3 juin président, avec 96,9% des suffrages. Sissi a recueilli 23 780 104 suffrages, alors que le taux de participation est élevé (de 47,45%). Grandes de scènes de joie, sur l’emblématique place Tahrir, pôle de contestation du pouvoir de Moubarak. Des milliers de jeunes agitaient des drapeaux de l’Egypte, chantaient et dansaient aussi à la gloire de leur «héros» (AFP 3 juin 2014). Une large frange de l’opinion publique, était excédée au bout d’un an de pouvoir du Président Morsi, qui a engagé une chasse aux sorcières, pour  théocratiser, à marche forcée, la société et établir un régime d'inquisition. Dans un discours télévisé après l’annonce de sa victoire, le maréchal Sissi a appelé les Egyptiens à œuvrer pour restaurer «la liberté» et la «justice sociale».

Reconnaissant l'état de fait, - une large audience au-dessus de tout soupçon - les Etats-Unis ont fait part aussitôt de "leur impatience à travailler avec le nouveau gouvernement du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi" et ont annoncé des prochains entretiens du Président Obama, avec lui.  A l'exception significative de Qatar et de la Turquie, la plupart des pays et à l'avant-garde les autres pays du Golfe ont affirmé leur soutien. Le roi d’Arabie saoudite, qui a été le premier chef d’Etat étranger à saluer la victoire «historique» a proposé la tenue d’une conférence des donateurs pour aider l’économie de ce pays, très affectée par trois années d’instabilité politique. "Toute personne qui traine dans la réponse à ce devoir (le soutien de l'Egypte), alors qu'il a les moyens n'aura pas de place chez-nous, lors de ses épreuves et ses crises. Toute attente à l'Egypte est une atteinte à l'arabisme et à l'Islam. Il s'agit aussi d'une atteinte au royaume saoudien. C'est un principe, qui n'admet pas le marchandage et le débat, en toutes circonstances", affirma le roi d'Arabie Saoudite (Charq awsat, 4 juin 2014). Décision judicieuse et conforme aux normes de notre diplomatie, depuis l'indépendance, le ministre des Affaires étrangères fut chargé par le gouvernement de compétences, non-partisan, de représenter la Tunisie, lors de la cérémonie d'investiture. 

La Syrie, le nouvel homme malade ?

Damas  constitue un cas typique de la dénaturalisation d'une "révolution". Bien entendu, il hors de question de parler des élections syriennes, dans un pays ravagé par la guerre civile, divisé entre le gouvernement, l'armée libre de la résistance, les milices jihadiennes et les multiples groupuscules. Cette guerre désormais régionale, bloque l'unité arabe, approfondit la démarcation géopolitique de l'aire arabe et conforte ses ennemis, à la recherche de prétexte pour oublier le processus de paix. Mais peut-on oublier indéfiniment les attentes du citoyen arabe et annihiler tous les efforts pour sa promotion.

(L'économiste maghrébin, n°633 du 11 au 25  juin 2014).


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