D'ici et d'ailleurs …!

Pr. Khalifa Chater

L'interférence des facteurs internes et externes définit le paysage arabe. La radicalisation, par le rejet qu'elle a suscitée, a largement contribué au "tournant" géostratégique. Il conforte le repositionnement des acteurs internationaux. Je veux dire l'affirmation du jeu de rôle russe et de ses alliés : l'Iran et Hizb Allah et le repli des Etats-Unis, dans le contexte de la transition du pouvoir et l'annonce d'une révision de sa politique étrangère, par le nouveau président. Le recul de Daech, en Libye, en Syrie et en Irak met à l'ordre du jour le retour des jihadistes vers leurs pays d'origine et le discours de leurs alliés du "repentir", processus en conséquence de leur défaite. Cette donne conjoncturelle serait-elle à même de perturber la dynamique interne des pays d'accueil ?

Repositionnement politique, en Tunisie : Les acteurs de la "révolution", pensent volontiers qu'elle n'a pas tenu ses promesses. La démocratisation est effective, mais l'occultation des attentes sociales (précarité, chômage, baisse du pouvoir d'achat), aggravée par  la récession économique explique cette réémergence de l'insatisfaction populaire…On avait   rêvé  de futurs alternatifs, fussent-ils d'utopies  personnelles ou collectives, crédibles ou fantaisiste ! Elles contribuent à définir les priorités et les idéaux, qui ouvrent l'horizon de nos possibles, par l'expression de forces d'anticipation. La colère citoyenne, en réaction aux espoirs déçus  - plutôt spontanée que consciente - reflète, de fait, la combinaison d'un scepticisme à l'égard des capacités régulatrices du pouvoir et de doutes quant à la capacité des institutions constituées de répondre aux exigences des citoyens ordinaires. Faudrait-il «radicaliser la démocratie », sinon réviser et élargir ses prérogatives ?

Point de réponse des partis tunisiens, à cette exigence. Les appels au sacrifice et à l'abandon des revendications comme seules perspectives de futures et hypothétiques créations d'emploi, ne peuvent tenir lieu de politique sociale. Une politique démocratique  se doit de prendre en compte les contraintes du réel et choisir, entre des possibles, dans une situation donnée. Les partis tunisiens seraient-ils, de fait,  mis en disponibilités ! Des batailles de personnes ont lieu, fréquemment, mais les confrontations des idées sont rares, au sein des partis et entre les partis. Les rares discussions concernent les positions différentielles relatives au "repentir" des jihadistes, de retour après la défaite. Position affirmée de l'UGTT,  tranchant avec les attitudes ambigües de certains partis, elle se prononce contre la Loi du repentir et pour la poursuite judiciaire des terroristes : ‘‘Après que la Syrie ait réussi ou presque à éradiquer de sa terre des terroristes de Deach et des mercenaires, plusieurs indicateurs prédisent la fuite de ceux qui restent vers la Tunisie, sous couvert du "repenti" et du "droit des Tunisiens à revenir chez eux… pour faire passer la pilule de la normalisation avec ces terroristes’’.L'UGTT estime qu’accepter cet argument, ‘‘c’est trahir la mémoire de nos martyrs tombés par la main du terrorisme et c’est surtout fermer les yeux sur l’horreur des crimes qu’ils ont commis’’ (communiqué de l'UGTT, 14 décembre 2016).

Suite de la crise de Nida Tounes, les contestataires de sa direction, ont engagé des négociations pour la constitution d’un Front qui rassemblerait l’Union patriotique Libre (UPL) et le Mouvement Projet de la Tunisie (MPT). ‘‘ L’objectif est de créer un pôle moderniste démocrate pour faire l’équilibre avec le mouvement Ennahdha dans la mesure où Nidaa Tounes ne le fait plus’’ (déclaration du dirigeant de Nidaa Tounes, Ridha Belhaj, 14 décembre 2016). Les partis tunisiens incarnent  finalement  trois courants de l'échiquier politique : An-Nahdha et la coalition "moderniste", en voie de formation, toujours opposées, sur "la politique  des identités" mais qui jouent la carte de l'économie libérale et de l'autre coté, la gauche minoritaire, formée par le Front Populaire et l'ancien parti communiste.  Au milieu de cette mêlée, le lobbying, tous azimuts, tente d'appréhender la société civile.

Un "gouvernement d'entente" au Liban: le Liban  s'est doté, le 18 décembre, d'un nouveau gouvernement, dirigé par Saad Hariri.  Ce gouvernement s'inscrit, dans le cadre  de l'élection de l’ancien général chrétien Michel Aoun, lundi 31 octobre, président du Liban,  comblant un vide institutionnel, depuis deux ans et demi. Le nouveau président a été élu par un vote du Parlement, grâce à un accord laborieux entre le Hezbollah, les chrétiens et le clan Hariri. Le même accord permit la formation du gouvernement Hariri. Le premier gouvernement du mandat du chef de l'État, Michel Aoun, comprend 30 ministres dont huit ministres d'État, répartis à parts égales entre chrétiens et musulmans. Le cabinet regroupe l'ensemble de l'éventail politique, à l'exception du parti Kataëb, les phalanges, qui a refusé que lui soit octroyé un portefeuille de ministre d'État. Après une longue traversée du désert, le Liban remet à jour ses assises institutionnelles.

Les crises successives, qui ont affecté les "polyphonies arabes", ont  eu leur impact sur le Liban, remettant en cause ses équilibres fondateurs. La tragédie du chao, engagée lors du "printemps arabe" et le redéfinissant, devait perpétuer l'instabilité du pays du Levant. Le compromis libanais s'est construit dans le contexte  du "tournant" géopolitique.  L'expliquant par l'actualité arabe, un journaliste l'appelle “Le gouvernement d’Alep” (Editorial d'Ibrahim el-Amine,  al-Akhbar, 19 décembre).  La réconciliation libanaise, met à son programme, comme priorités  “de préserver la sécurité face aux incendies qui ravagent la région et de préserver le pays des conséquences négatives de la crise syrienne” (déclaration de Saad Hariri).

 La crise syrienne : L'évacuation des rebelles, engagée depuis le 15 décembre 2016, consacre la chute de la rébellion, dans la deuxième ville de Syrie.  L'engagement de l'aviation russe, à l'appui de l'armée syrienne, a pris pour cible l'opposition au régime de Damas, notamment les djihadistes. Les faubourgs orientaux d’Alep tenus par les rebelles furent soumis au siège, depuis la mi-juillet par les forces pro-régime et à  d’intenses frappes aériennes, au moyen d’avions de chasse russes ou syriens. L'accord d'évacuation a été conclu par la Russie et la Turquie. De ce fait, la carte géopolitique du Moyen- Orient fait valoir le rôle de la Russie qui développe son aire d'influence, grâce à la conjoncture de la transition américaine.

La réunion de la Russie, l'Iran et la Turquie, à Moscou, le 20 décembre 2016, en vue de traiter la question syrienne, consacre la nouvelle donne au Moyen-Orient. Les trois acteurs ont adopté, à la suite de leur réunion, une "déclaration" visant à mettre fin au conflit en Syrie. Ils s'engagent à œuvrer à la mise en place d'un cessez-le-feu, dans l'ensemble du pays et à organiser des négociations de paix au Kazakhstan. Les deux absents des assises de décision, les USA, qui incarnaient, depuis l'implosion de l'URSS, l'Establishment international et les pays arabes, sujet de l'exercice hégémonique.



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