D'ici et d'ailleurs !

Pr. Khalifa Chater

Peut-être la politique est-elle l'art de mettre les chimères à leur place ? On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles”. Cette réflexion du général De Gaulle traduit-elle les velléités de l’actualité, où la pesanteur politique semble s’accommoder des visions idéologiques, l’adoptant comme discours et la transgressant dans les faits : apaisement hors idéologique en Corée, tension géopolitique au Moyen-Orient, praxis électoral, en Tunisie, faisant valoir les exigences du quotidien.

Le splendide isolement de Nida Tounes : “Quand l’union fait la faiblesse”, ce diagnostic d’un récent éditorial de Jeune Afrique traduit le déclin de Nida Tounes, après l’élan rassembleur  qui l’a porté au pouvoir, en 2014. L’enthousiasme populaire est devenu une force d’épopée.  Mais le gouvernement de l’alliance ne pouvait transformer les velléités tunisiennes en résolutions. Nida Tounes et Nahdha n’avaient pas le même discours fondateur, en dépit d’un rapprochement tactique. D’autre part, les attentes socio-économiques furent sacrifiées sur l’autel du nouveau positionnement. Appréciation sévère de la situation, un observateur reprend la maxime de Coluche : La dictature c'est "Ferme ta gueule !", la démocratie c'est "Cause toujours !". Une minorité résolue, formée par des anciens dirigeants de ce parti le quittèrent et fondèrent des mini-partis, sans assises populaires.

Vote sanction, le 6 mai, les deux partis, fussent-ils majoritaires, perdirent un grand nombre de leurs fidèles. Nida Tounes, qui s’allia hors de son camp, vit désormais “son splendide isolement”, Pouvait-il occulter une certaine rumeur étouffée ? L’entente Nida/Nahdha est mise à l’épreuve par la confrontation électorale et les difficultés d’alliance, pour le choix des maires. Nida et les structures politiques qui sont nées de sa crise seraient, semblait-il, disposer à se rallier, dans le cadre de la connivence centriste fondatrice. Mais condition Siné Qua None, il serait indispensable de rétablir le bureau fondateur, exigence qui ne semble pas acceptée par l’actuel bureau et ses recrues de la conjoncture.

La nouvelle épreuve du Moyen-Orient : Donald Trump vient de  refuser, de certifier l’accord sur le nucléaire iranien, comme il doit le faire tous les 90 jours. L'accord avait été signé à Vienne, le 14 juillet 2015, par l'Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU (États-Unis, Chine, Russie, France, Royaume-Uni), plus l'Allemagne, après 12 ans de crise, et 21 mois de négociations.  Le président américain a justifié sa décision,  accusant l'Iran d'avoir mentisur ses promesses de ne pas se doter de l'arme nucléaire.  Or, le directeur de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) a affirmé à plusieurs reprises que l’Iran le respecte scrupuleusement. Une citation de deux grands médias permet d’entrevoir les conséquences de la décision du Président Trump. Il s’agirait  d’une “rupture lourde de périls” (Le Monde, 10 mai).   “Une cascade d’événements imprévisibles pourrait s’en suivre. Cela concernerait l’instabilité du Moyen-Orient et l’augmentation du prix du pétrole” (Newyork Times, 9 mai).  La décision du Président Trump susciterait une radicalisation de l’opposition géopolitique, entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, les Emirats et Bahreïn, qui ont soutenu la position américaine. Le monde arabe subirait les effets de cette fracture, puisque certains pays du Golfe (Koweït, Oman, Qatar  etc.) et les autres pays arabes prendraient leurs distances et s’inquiéteraient de cette initiative qui favoriserait Israël.

L’Iran serait tenté de se dégager de l’accord sur le nucléaire et pourrait retrouver la liberté de poursuivre l’enrichissement de son uranium. Parvenant à fabriquer sa bombe, il encouragerait l’Arabie à suivre son exemple. L’escalade favoriserait une nucléarisation de la région et remettrait en cause la politique internationale, favorisant la possession de la bombe par Israël. Fait évident, la crise pourrait favoriser le déclanchement d’affrontement militaire entre l’Iran et Israël, en Syrie. La sortie américaine de l'accord fragilise un peu plus une situation instable au Moyen-Orient. “Les risques de confrontations sont réels… … J'espère que ce n'est pas un échec pour la paix” (déclaration du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, invité de RTL le mercredi 9 mai). Cette décision américaine susciterait une crise au sein de l’Otan. L’Angleterre, la France, l’Italie et l’Allemagne seraient les grands perdants de la fin de l’accord. La reprise des sanctions remettrait en cause le développement des relations d’affaires de leurs grandes sociétés, en Iran, tout en favorisant une hausse du prix du pétrole.

Position d’un observateur américain, Trump voulant isoler l’Iran, isolerait les USA. Nous ne partageons pas ce diagnostic. Il est difficile d’isoler une puissance, dans une ère d’interdépendance et de multinationales. Mais la position des pays européens, rejoignant l’Iran, en estimant que l’accord   n’est pas mort, en dépit du retrait américain, permettrait de poursuivre le dialogue entre l’Iran, la Chine, la Russie, l’Angleterre et l’Allemagne, excluant de fait les USA de cette instance, risquerait d’aggraver la démarcation, au sein de l’Establishment international.


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