De Sykes-Picot au "Grand Moyen-Orient", les errances géopolitiques

Pr. Khalifa Chater

L'actualité confirme l'institution de la stratégie du chao, au Moyen-Orient et bien au-delà. Le jeu politique s'inscrit dans la reconfiguration de la carte du Moyen-Orient et définit, en conséquences, les rôles des principaux acteurs internationaux et régionaux. Un siècle après la formulation et la mise en œuvre de l'accord Sykes-Picot (1916), les États nés de l'effondrement de l'Empire ottoman vivent, depuis la guerre d'Irak, de graves crises, suite aux interventions extérieures. Les groupes jihadistes transnationaux al-Kaida et Daech, leurs relais et leurs filiales engagent des combats, pour annihiler les Etats-nationaux, produits des mouvements d'indépendance.  L'appel à la reconstitution du pseudo califat rejoint ainsi les processus de mise en dépendance, à la faveur du "printemps arabe".

L'accord Sykes-Picot est un processus colonial évident : L'accord secret entre la France et l'Angleterre, au quel est jointe une carte fixant leurs zones d'influence a été passé, le 16 mai 1916, entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres et Edward Grey, le secrétaire d'Etat aux affaires étrangères britanniques. L'histoire a occulté les noms de ces deux signataires, ne gardant que ceux des jeunes diplomates, qui sont les maitres d'œuvre du partage, de l'empire ottoman, le britanniques Mark Sykes  et le français Georges Picot. Après la révolution 1917, Trotski, commissaire au peuple aux affaires étrangères communiqua au correspondant du Gardian, les traités secrets découverts dans les archives tsaristes, provoquant un scandale (voir Adrian Jaulmes, "Sykes-Picot, une ligne dans le sable qui hante le Moyen-Orient", Le Figaro,  14 - 15 mai 2016). Parallèlement, la Grande Bretagne proposa au chérif Hussein la formation d'un royaume arabe, par une révolte, qui s'engagea avec la participation de Laurence d'Arabie. Ultime duplicité, le gouvernement britannique déclara qu'il "envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif" (déclaration d'Arthur James Balfour, le Foreign Secretary, du 2 novembre 1917 ).

L'échec d'un remodelage du Moyen Orient : La décolonisation et les volontés nationales, qu'elle mit à l'ordre du jour, ont permis de faire valoir la notion d'État-nation, cadre structurel qui va résister aux épreuves du temps. Même les régimes qui se voulaient panarabes (Etat nassérien, régimes unitaires du Baath, en Irak et en Syrie) n'ont jamais renoncé à leur identité nationale. La stratégie du "grand Moyen-Orient et les ambitions de Daech ont mis à rude épreuve  les Etats-nations.

L'année 1979, qui marque la chute de son allié, le chah, son gendarme dans la région,  fut la période charnière, dans l'histoire des relations des Etats-Unis et le "Grand Moyen-Orient". Luttant contre l'interventionnisme soviétique, en Afghanistan, les USA s'appuient sur le mouvement islamiste, assurant sa promotion. En 1991, ils chassent les troupes irakiennes du Koweït et se libèrent du "syndrome vietnamien", l'obsession de leur défaite. L'intervention du président George W. Bush, en Irak, en 2003 a établi un équilibre instable entre les chiites, les sunnites et les Kurdes et remis en question les équilibres fondateurs, dans l'aire arabe. "Le printemps arabe", processus interne fut évidemment exploité par des puissances régionales et internationales. Profitant de la rhétorique du "changement de régime" et de la "stratégie du chao", mise en œuvre, Daech se propose de restaurer le califat et d'abolir les frontières. Il constitue  un grand espace territorial en Irak et en Syrie et engage une politique d'expansion bien au-delà (voir le livre de Patrick Cockburn, " Chaos and Caliphate", Or Books, avril 2016).

La situation actuelle : "La guerre rejette ses chaînes". Nous partageons le diagnostic tragique du général Benoît Durieux, employant une formule de Clausewitz. En effet, la guerre actuelle dans l'aire arabe, "s'affranchit du monopole des États nations, du barrage des frontières et des limites posées par le droit. Surtout, elle devient plus difficile à réguler, car la violence politique est de moins en moins collective et de plus en plus, sinon individualisée, du moins éparpillée en de multiples foyers" (Benoît Durieux,  "La Guerre par ceux qui la font. Stratégie et incertitude" Le Rocher, 2016). La guerre de Syrie a été marquée par l'entrée en scène de l'aviation russe, à l'appui du gouvernement.  Ce qui a marqué une nette avancée des troupes loyales, aux dépens des forces de Daech, d'an-Nosra, filiale d'al-Kaïda et de toutes les composantes de la résistance. Elément nouveau, les forces anti-jihadistes,  soutenues par les Etats-Unis en Irak et de la Russie, en Syrie ont avancé jeudi 26 mai, dans leurs offensives contre les groupes de Daech.

 Attaqués par les Forces démocratiques syriennes (FDS) au nord de Raqqa et les forces irakiennes à Fallouja et Mossoul, le groupe jihadiste est sur la défensive. La promotion militaire des troupes kurdes pose certes problème : Raqa est une ville à population arabe, tandis que les FDS sont dominées par les Kurdes qui souhaitent l'intégrer dans le territoire qu'ils mettent à l'ordre du jour. Le risque de formation d'un Etat Kurde suscite la colère d'Ankara et les inquiétudes de l'Irak, de la Syrie et de l'Iran.

En Irak, les forces irakiennes resserrent l'étau autour de Fallouja, un bastion jihadiste à 50 km à l'ouest de Bagdad où quelque 50.000 civils sont pris au piège. Lancée lundi 23 mai, l'offensive a permis de progresser vers Fallouja. Des milices chiites, d'obédience iranienne participent à l'offensive. Est-ce à dire que Téhéran défie Washington, dans cette bataille ? 

Diagnostic peut être hâtif du ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian : " Daech va perdre" (entretien, in Public Senat, Bibliothèque Medecis, 3 juin 2016). En tout cas, elle "adapte sa rhétorique à la défaite" (titre de l'article de Charlotte Bozonnet, Le Monde, 2 juin 2016). Mais serait-il possible d'arrêter l'implosion des pays mis en péril, par un accord américano-russe, marginalisant les interventions des puissances régionales ?

chaterkhalifa@topnet.tn



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