Donald Trump, le discours et la praxis

Pr. Khalifa Chater

“Tant qu'une nation a la conscience de sa supériorité,  elle est féroce et respectée.  Dés qu'elle n'a plus, elle s'humanise et ne compte plus” (Emil Michel Cioran 1911-1955).

Cette citation du philosophe roumain, Emil Michel Cioran, a été transgressée par l'Establishment américain, dans le cadre de son leadership sur la scène mondiale. Son discours de Droits de l'homme et de la solidarité s'accommode bien entendu, de la défense prioritaire des intérêts de l'hyperpuissance. Hâtifs et partisans certains observateurs ont crû pouvoir appliquer ce constat cynique, au président Donald Trump. Certes “l'Amérique first”, le slogan de campagne de Donald Trump, semblait faire valoir cette vision monosouverainiste. Mais la complexité de la donne internationale et la vérité alternative des pouvoirs établis, qui coexistent avec la présidence, atténuent ses affirmations. Donald Trump est certes un outsider qui a largement construit son propre mouvement politique, pour l'emporter dans les urnes, contre "le système" traditionnel. Certes, dans le paysage politique américain, les présidents américains étaient dans le registre de la confirmation, alors que Donald Trump était dans celui l'irruption, Mais la praxis du pouvoir relativisait les promesses électorales. D'ailleurs, “les positions exprimés par Trump, sur les dossiers internationaux sont si contradictoires, que tout est possible” (Philippe Gélie, "vade-mecum, à l'usage de Macron", Le Figaro, 25 mai 2017). Entrepreneur, plus que politicien, “le président transactionnel" voit la diplomatie, en mode binaire - je gagne, tu perds” (Ibid). D'ailleurs ses discours et particulièrement celui du retrait de l'accord de Paris, fait valoir l'opposition concurrentielle des Usa avec la Chine, l'Inde, l'Europe et les "bénéficiaires" de l'accord.

Donald Trump au Moyen-Orient (20-21 mai): Le premier voyage de Donald Trump à l'étranger a débuté, samedi 20 mai, en Arabie Saoudite.  Il eut droit à une réception en grande pompe à Riyad. Pourrait-elle occulter ses critiques internes, à propos des soi-disant, les liens entre sa garde rapprochée et la Russie. « C'était une journée formidable », a lancé le président républicain. «Des centaines de milliards de dollars d'investissements aux Etats-Unis et des emplois, des emplois, des emplois ». Le porte-parole de la Maison Blanche a qualifié, cette commande d'armes  et d'équipements de défense de la «plus importante de l'histoire des Etats-Unis ». Le montant de la commande - " une addition salée de 380 milliards (est) l'équivalent de quatre années de revenus pétroliers, de l'Arabie Saoudite '"(Hedi Belhassine, "Trump d'Arabie", Mediapart, 30 mai 2017). Pouvait-elle permettre de soutenir « la sécurité à long terme » de l'Arabie saoudite et de la région du Golfe et de répondre à la menace iranienne, surestimée, lors de ce sommet ? En tout cas, le conflit Iran/Arabie est une opposition géostratégique entre deux puissances régionales, qu'on ne peut définir par la démarcation sunnite/chiite, mise en valeur. Elle ne fonde pas le différend, mais le conforte. Le discours De Trump, prononcé devant une cinquantaine de chefs d’État et de gouvernements musulmans annonce un rapprochement de points de vues,  corrigeant le discours électoral. Mais pouvait-il mettre à l'ordre du jour «un nouveau partenariat», souhait  du roi Salmane ?  Fait significatif, confirmant la reconnaissance du leadership saoudien, par les USA, eut lieu la rupture des relations avec Qatar, de Riyad, Abou Dhabi et Manama, trois Etats du Golfe et l'Egypte, lundi 5 juin.  Qatar, soutenant les mouvances de l'islam politique,  est accusé de soutenir le "terrorisme". Ses adversaires ont  décidé de l'isoler, en fermant leurs frontières avec ce riche émirat. C'est la fin de jeu de rôle du petit état pétrolier, dans l'aire arabe. Au cours de sa visite d'Israël, le 22 mai, le président américain n'a pas évoqué la nécessaire poursuite du processus de paix, avec comme préalable l'arrêt de la colonisation. Mais il dut se rendre à l'évidence et annonça après son retour, qu'il renonçait à délocaliser l’ambassade américaine à Jérusalem, promesse de la campagne électorale.

Trump et le sommet de Bruxelles (25 mai 2017) : Son discours y était très attendu. Trump avait, en effet, qualifié, pendant sa campagne, l'Otan d'obsolète, par ce que dépassée par le terrorisme. Mais il est toutefois revenu en arrière, lors de sa rencontre à Washington avec son secrétaire généralJens Stoltenberg, en avril. Allait-il confirmer sa vision critique ? Trump bouscula ses Alliés et refusa de s'engager. Il a appelé à un rééquilibrage financier, en invitant chaque pays à hausser son budget militaire à hauteur de 2% de son PIB d'ici 2024, exigeant  un meilleur "partage du fardeau" pour financer l’alliance Atlantique.  Menace implicite, pour appuyer sa demande,  il n'a pas fait référence à l'article 5 qui garantit la solidarité des alliés. Il ne pouvait certes pas remettre  en cause l'existence de l'article, puisqu'il est dans le traité et que les États-Unis en sont signataires. Mais c'est la première fois qu'un président américain, qui prend sa fonction, n'y fait pas référence dans un discours. Ce non-dit traduit les réserves du nouveau président américain. Ne ménageant pas ses critiques aux dirigeants européens, il déclara : "Nous devons êtres durs" et "vigilants" sur l'immigration, critiquant la chancelière allemande Angela Merkel, pour avoir ouvert les bras aux réfugiés.  Dans le cadre des divergences avec l'Union Européenne, il a été difficile de trouver une "position commune", sur le réchauffement climatique ou le libre-échange. Proposant de réviser les priorités de l'instance atlantique, le président Trump déclara : "L'Otan du futur doit se concentrer sur le terrorisme et l'immigration, ainsi que sur les menaces de la Russie et les frontières à l'est et au sud de l'Otan".

Le retrait des Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat : Coup de tonnerre, le Président des USA, Donald Trump, a annoncé jeudi 1er juin, que les Etats-Unis se retiraient de l’Accord de Paris sur le climat. Cette  décision ne devait pas surprendre, puisqu'il s'agissait d'une promesse de sa campagne populiste. Le Président américain a d'ailleurs affirmé   “J'ai été élu pour représenter les habitants de Pittsburgh, pas de Paris". Il a mis en avant la défense des emplois américains et dénoncé un accord  “très injuste" pour son pays. Il estima que l'accord desservait les USA, au profit de la Chine, de l'Inde et de l'Europe. De nombreuses voix sur la scène internationale (Chine et UE en tête) ou dans le monde des affaires, ont appelé le président Trump à revoir sa position, rappelant l’urgence d’agir face au réchauffement en cours. Cette initiative a été critiquée, aux USA : Barack Obama a aussitôt jugé que son successeur “rejetait l’avenir”,  tout en affirmant que cette décision n’entraverait pas les progrès écologiques dans le reste du monde.

Le retrait de l'accord de Paris, justifié par  un  discours nationaliste, souverainiste, sinon isolationniste, suscita des critiques. Est-ce à dire que les USA, au-delà  de la question climatique, entend remette en cause son leadership international, pour défendre une politique spécifique d'isolement ? Des observateurs ont, d'ailleurs, affirmé, que ce retrait "des affaires du monde", pourrait donner encore plus de poids à la Chine, qui s'est peu à peu imposée comme un pays leader de la "diplomatie du climat".

chaterkhalifa@topnet.tn

 

(Economiste maghrébin, n° 714, du 14 au 28 juin 2017).



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