Echiquier politique et médias !

Pr. Khalifa Chater

 Nous nous proposons d'étudier l'échiquier politique tunisien et du jeu des acteurs politiques, en rapport avec l'Establishment et la gestion des institutions. Consacrant la Constitution, le pouvoir a établi un partage des compétences, entre le Président de la République, garant des institutions et de l'indépendance nationale et  le gouvernement qui gère le quotidien, sous le contrôle du parlement. L'annonce des élections municipales, le 17 décembre, semble avoir dynamisé le jeu des partis, à l'épreuve de la consultation municipale. Ce qui les incite au rassemblement de leurs partisans, au développement des discours de persuasion et à l'adoption d'une attitude critique vis-à-vis du gouvernement.

La vie des partis: Les deux grands partis ont recyclé leurs discours fondateurs. Le rapprochement Nahdha/Nida, jadis des alternatives concurrentes, occulte le débat idéologique et réduit l'affrontement, à des jeux de rôles et des positionnements personnels. Ce qui n'exclut pas l'opposition underground de leurs appareils, qui ne s'exprime guère sur le terrain. Réalisant  que les programmes passent derrière les personnes, les grands partis sont plutôt soucieux de convaincre et d'intégrer, la classe politique, dans leurs assises de direction.

Nahdha a, semble-t-il, mieux préparé la consultation électorale. Fidèle à sa praxis d'association, elle semble à la quête de personnalités, pour présider ses listes et diriger éventuellement les mairies conquises. Ce parti dispose désormais d'un socle électoral sûr.  Il s'agirait désormais d'un vote d'adhésion alors que le vote Nahdha, en 2011 et 2014 était  bien souvent un vote de défoulement, de rejet des autres. Prenons la juste mesure de cette conscientisation politique, qui assure une mutation responsable des relations entre la direction et sa base. 

Au Nida, les établissements concurrents qui se reconstituent, en son sein, ou dans ses marges concurrentes, sont des "rendez-vous des contraires", des rassemblements conjoncturels, unis par leurs positionnements personnels ou de clans. D'ailleurs, les différents protagonistes, restés au parti, démissionnaires ou exclus,  se battent actuellement, pour le leadership d'un parti résiduel. Nida Tounes, actuel, aurait transgressé son idéologie, alors que la praxis politique exige de choisir son camp. Fait d'évidence, les enjeux personnels ont suscité l'éclatement du parti. Sa direction actuelle souhaiterait compenser la perte de ses fondateurs, en s'assurant l'intégration des hauts cadres, d'anciens ministres et de dirigeants de l'ancien régime.  Le recrutement et l'enrôlement au sein des bureaux de direction prennent le relais des adhésions et des choix électoraux. Fait d'évidence, le choix de la nouvelle direction suscite des critiques, des inquiétudes et parfois des prises de distance.

Le nouveau parti, Al Badil  Ettounsi, né le 29 mars, est présidé par l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomâa. Il a rassemblé les principaux ministres de l'équipe technocrate, que son actuel président avait constituée.  Vu l'appartenance de Mehdi Joma au gouvernement d'Ali Laraîdh, des observateurs évoquent la possibilité de constituer un relai de la Nahdha.  Mais le cursus de son équipe dirigeante montre que cette  hypothèse  n'est pas fondée.

Officialisé dimanche 2 avril 2017, le  Front du Salut a été essentiellement constitué par le Mouvement du Projet pour la Tunisie (MPT), de l’Union patriotique libre (UPL) et de la faction de Nidaa Tounes présidée par Ridha Belhaj. Son discours fondateur, affirme qu'il "s’engage à préserver la souveraineté de l’Etat et à garantir l’achèvement du processus de transition démocratique, tout en assurant la défense du modèle de société tunisien". En conséquence, il "ne s'alliera, en aucun cas, avec le parti d’Ennahdha, ses ramifications et ses partenaires". La dynamique de la coalition pourrait changer la donne alors que l'argument fondateur de l'équipe dirigeante est dissuasif.

Politique et médias : La praxis politique institutionnelle concernerait essentiellement l'élite. Les plateaux TV et les affrontements médiatiques affectent essentiellement la classe politique.  Par quoi s'expliquerait ce désintérêt populaire de la classe politique ? On peut difficilement parler, dans le cas des médias, d'un langage ésotérique, de sectes ou presque.  Les jeunes préfèrent l'usage des réseaux sociaux. Le nombre d'utilisateurs Facebook en Tunisie est de 6.300.000, soit 57,% de la population. Ce chiffre, d'une valeur indicative,traduit une mutation citoyenne certaine. Nous ne saurions occulter l'ouverture et le progrès qu'elle induit. Un utilisateur wifi est cependant, dans une majorité de cas, porté au mimétisme, à la lecture des faits divers, au détournement du processus. Facebook serait dans ce cas un radio trottoir, colportant n'importe quoi. Nous ne saurions ignorer ni sous-estimer ce que certains appellent "la pathologie de Facebook".  D'autre part, la population moins jeune et plutôt féminine, est plutôt à l'écoute des feuilletons turcs tv, dont le choix, vraisemblablement partisan,  a actuellement peu d'effets.  Absence d'une élite organique, peu en relation avec le peuple et vivant dans les tours d'ivoire, à l'exception du parti Nahdha qui dispose d'un noyau dur.

Les tentatives de réactualisation de la bipolarité géopolitique par les appareils : La contestation minoritaire de la célébration de l'anniversaire de la mort d'Habib Bourguiba, le 6 décembre et la dénonciation partisane par certains de la délégation parlementaire, qui s'est rendue à Damas, n'ont pas eu d'effets. Le retour symbolique du leader fut l'objet d'un consensus, alors que la population tunisienne a dénoncé, sans réserve, l'envoi des jihadistes tunisiens en Syrie, prenant ses distances, par rapport aux jeux de rôles régionaux. Le populisme - la force du peuple -  reste hors parti, mais non hors jeu, vu l'escalade sociale que traduisent les sit in, les manifestations de protestation et les grèves récentes de Tataouine, Le Kef, Kairouan et bien au-delà.  La remise en cause de l'ancrage populaire des partis est bien réelle.  Prenons en compte, comme suite à la désillusion et à la colère,  les signes d'une possible défection électorale ou plutôt   d'un processus différentielle de démobilisation.

(in L'Economiste maghrébin, n°710, 19 avril au 3 mai 2017)


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