Elections présidentielles, objectif 51 %

Pr. Khalifa Chater

A la veille du second tour des élections présidentielles, les deux candidats finalistes sont en quête d'alliés. Ce qui met à l'ordre du jour une conjoncture de manœuvres, d'alliances et de mésalliances. De leurs côtes, les autres partis se positionnent ou se repositionnent, afin d'exercer leurs choix et de faire valoir les options proches de leurs visions. Au-delà des personnes, l'élection présidentielle tunisienne, qui s'inscrit dans la bipolarité idéologique, et la démarcation entre les défenseurs de la modernité et de l'Etat civil et la mouvance qui s'accommode des visions de l'alliance contre-nature. Elle concerne évidemment la définition du destin tunisien.

Le président provisoire de la république  doit compter sur les forces extérieures à son mouvement. Son parti le CPR a obtenu 2,14 % des voix lors des élections parlementaires. Le soutien volontaire, plutôt que spontané du parti an-Nahdha lui a permis d'obtenir le score de plus 33 % des voix.  Bien entendu, il compte conforter ce résultat, par le ralliement de son ancien allié au gouvernement Attakattoul, d'Al-Joumhouri et peut être de l'Alliance démocratique, que la défaite les rapproche. Mais leur apport est insignifiant. Mustapha Ben Jaâfar, le Président de l'Assemblée Constituante n'a pas atteint 1%, lors du premier tour de l’élection présidentielle. 21.929 d'électeurs ont voté pour lui. Ce qui atteste, d'ailleurs son éclipse de la scène, dans la nouvelle conjoncture du bipartisme.  Moncef Marzouki compte sur le soutien du parti islamiste. Les élections de 2011 et de 2014, ont révélé le phénomène de vases communicants  directs CPR/an-Nahdha. Vérité de La Palice, an-Nahdha n'est pas un parti comme les autres. En dépit de son actuel lifting, sa dynamique contient elle-même les germes de sa limite, car une telle banalisation, en contradiction avec son discours fondateur,  pourrait "transformer son ADN" et susciter la démobilisation sinon la prise de distance de ses militants. Dérive du discours, Moncef Marzouki expose "le scénario apocalyptique", de la victoire de son adversaire, l'assimilant à un retour au despotisme. Il s'érige en démocrate exclusif, rejetant arbitrairement son adversaire dans le clan contre-révolutionnaire. La gestion du Président provisoire a été hors normes, s'accommodant des options des gouvernements Jebali et Laraïdh, qui ont  tenté d'imposer un despotisme théocratique, avec la tolérance, sinon la bénédiction du CPR. Ses adversaires évoquent son passif, rappellent qu'il n'a jamais dénoncé les atteintes aux artistes et aux hommes de lettres, qu'il n'a pas condamné l'attaque de l'UGTT, le jour de son anniversaire et le tir à la chevrotine contre les manifestants pacifiques de Siliana. Pouvait-il occulter les sanctions des élections parlementaires ? Peut-il se dégager du rapprochement de la milice des "gardiens de la révolution", prompts à soutenir ses réunions ? Comment évaluer le soutien d'une télévision câblée d'un Etat du Golfe, à la recherche d'un jeu de rôle régional, qui a anticipé, annoncé et mis en valeurs les contestations régionalistes, contre son protagoniste ?

Béji Caïd Essebsi rejette toutes visions passéistes et théocratiques. Il est soucieux de restaurer l'Etat, tout en faisant valoir la consolidation des libertés, la démocratisation et l'état de Droit. Soucieux de rassemblement, il se présente comme l'homme de synthèse et de compromis. Dans ses discours, il rappelait la figure tutélaire du leader Habib Bourguiba, le père de la nation tunisienne. Lors de sa campagne électorale, du deuxième tour, dans le quartier populaire à Halfaouine, le 28 novembre, il prend acte de la nécessité de tenir compte du panier de la ménagère. «Dieu en est témoin, mon cœur pleure sur la situation actuelle du pays», a-t-il commenté. «Les couffins des femmes sont vides, l’une d’elles m’a affirmé que depuis 3 mois elle et sa famille n’ont pas mangé de viande, un autre m’a montré 4 piments qui lui ont coûté 2 dinars !». Prenons la juste mesure de cette prise de compte de la grave question du pouvoir d'achat des citoyens. Conséquence d'une alliance possible avec le Front National, Nida Tounis doit tenir compte de ses options, Est-ce à dire, qu'il doit "gauchir" ses positions, notamment sur le rôle de l'Etat, les services publics et la condamnation du libéralisme sauvage ? 

Béji Caïd Essebsi bénéficierait au cours du deuxième tour du ralliement du parti Afak, de l'Union Patriotique Libre et d'Al-Massar. La position du Front Populaire est plus complexe. Tout en prenant position contre Moncef  Marzouki, ils ont des réserves sur le programme libéral de Béji Caïd Essebsi: Leur porte-parole, Hamma Hammami, a affirmé que le Front Populaire se basera sur le programme électoral ainsi que sur la politique de chaque prétendant pour prendre sa décision (déclaration, le 1er décembre 2014 à Mosaïque FM).

Tractations, sinon marchandage, le "bargaining power" a permis aux partis Nida Tounis, an-Nahdha et l'UPT, de voter, le 4 décembre, en commun, en faveur du Président du parlement et de ses adjoints. D'ailleurs, il y a une  affinité entre leurs programmes favorables. An-Nahdha ne semble pas disposée à réviser son attitude officielle  au 2em tour des élections présidentielles. Mais le climat de connivence, sinon de concorde, peut l'inciter à respecter davantage sa neutralité, alors qu'elle a mobilisé sa machine, en faveur de Moncef Marzouki, lors du premier tour. Le Front Populaire n'a pas manifesté des prédispositions pour participer à l'accord. Toute relation avec an-Nahdha est pour lui, un véritable casis belli. Ses adhérents opteraient pour l'engagement en faveur d'Essebsi ou l'abstention.

Conclusion : En dépit de ses dérives, la campagne électoraleillustre la vitalité politique et démocratique du pays. Ne perdons pas de vue quela classe politique est en train de faire son apprentissage. L'élection présidentielle est un rendez-vous démocratique essentiel, qui propose le choix entre des options radicalement différentes pour l'avenir de la nation tunisienne. Au de-là de sa devanture "laïque", d'un parti non islamique, le CPR est de fait, sous la dépendance de son influent allié, susceptible de lui assurer la victoire. Certains analystes radicaux évoquent même "une présidence d'an-Nahdha, par procuration". Béji Caïd Essebsi conforterait évidemment "l'Etat civil", la défense des acquis, l'ouverture au monde et les perspectives d'avenir.

En l'état actuel des choses, toute anticipation est incertaine et complexe. Tout est possible. En cas d'échec du Président provisoire, confirmant le faible score de son parti aux élections parlementaires, on peut parler de sa sortie du paysage politique, à la suite des leaders d'at-Takattoul et d'Al-Jamhouri. Pourrait-il susciter un engrenage de la violence ? Ce scénario me semble exclu. Le jeu des milices serait mis facilement échec, vu  le souci de concorde des grands acteurs.  Un changement d'équipes pourrait-il redresser la situation des partis perdants, Par contre, Nida Tounis et an-Nahdha, victorieux aux élections parlementaires sauvegarderaient le bipartisme établis depuis lors. Est-ce à dire que cette donne met à l'ordre du jour  une conjoncture d'équilibrisme politique. Mais le contexte actuel semble plutôt faire valoir un scénario coopératif.

chaterkhalifa@topnet.tn  

(l'Economiste maghrébin, n° 646

 du 10 au 24 décembre 2004).


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