Elections tunisiennes, les angles d'attaque …!

Pr. Khalifa Chater

Fait d'évidence, le trop plein électoral suscite les inquiétudes et le désarroi des Tunisiens. Près 1500 listes se sont présentées aux législatives, avec pas moins de 15.652 candidats.  Exemple édifiant, la circonscription de Gafsa totalise le plus grand nombre de listes en lice avec 81 listes contre celle de Kébili présentant le plus petit nombre avec 32 listes. D'autre part, 69 candidats se sont placés sur la ligne de départ  de la course à la présidentielle. Cette situation ne surprend pas les analystes, dans le cas des régimes de transition, où les citoyens font preuve de leurs assurances et de leur souci de participer à la reconstruction du régime. La compétition est d'ailleurs naturelle dans la vie politique, à condition que les ego ne l'emportent pas sur le projet. Mais les candidats doivent se positionner dans le débat politique. Remarquons, d'autre part, que l'actualité tunisienne montre un mélange et parfois une confusion de genres, entre les deux échéances, alors que les mouvances libérales et les composantes de la troïka et leurs alliés ne semblent pas soucieuses d'élaborer des plateformes communes, susceptibles de favoriser d'éventuelles alliances gouvernementales.

Les candidatures de la classe politique : La bipolarité idéologique a tracé une ligne de démarcation entre les défenseurs de la société civile et les composantes du courant islamique. Le diagnostic met en avant les fractures multiples, transgressant les terrains d'entente. Le système du 23 octobre 2011et ses velléités théocratiques ont établi un affrontement idéologique, pis encore une "insociable sociabilité" - je me réfère  à la définition de Kant -, qui ne cesse de générer des tensions. Bien entendu, le conflit se tient au cœur du politique. Dans le cas de la Tunisie d'aujourd'hui, on doit parler non de controverses, de luttes conjoncturelles, de litiges mais bel et bien d'un différend, qui demeure longtemps actif, faute d'une règle commune, applicable aux deux argumentations qui s'affrontent(définition de Jean-François Léotard, le différend, Paris, éditions de Minuit, 1983). Le lifting d'an-Nahdha, engagée par son leader, occulte son discours fondateur et fait valoir l'Etat civil. Mais sa majorité ne s'en remet pas ou mal, alors  que les protagonistes expriment des méfiances.  De l'autre côté, certains candidats à la présidence, ménagent an-Nahdha souhaitant son soutien, comme "présidents consensuels".Cette tactique susciterait la méfiance de leurs militants, sans leur assurer une adhésion - contre nature, il va de soi - à leur choix de société.

Comment se présente actuellement la situation ? Alors que la coalition de la troïka affiche une unité de façade, la mouvance libérale reste divisée par des désaccords stratégiques et personnels. L'Union pour la Tunisie, contrainte de prendre acte de la décision de Nida Tounis, d'entrer dans les élections, sous sa propre bannière, souhaite construire un espace politique distinct. Peut-elle rompre le cordon sanitaire qui pourrait lui permettre de participer à un gouvernement avec l'ensemble de la mouvance libérale, éventuellement dirigé par Nida Tounis? La rupture avec ses anciens alliés serait suicidaire. Les autres partis, tel al-Joumhouri et attahalif ad-dimocrati (l'alliance démocratique) se situeraient à mi-chemin, entre les deux grands partis. Rappelons que les discours des militants de l'anti-islamisme, lors de la campagne électorale de 2011,  ont servi an-Nahdha, en faisant valoir la démarcation trompeuse entre musulmans et laïcs.

Les  apolitiques entrent en scène : Vérité de La Palice, les présidents apolitiques sont politiquement dangereux. Sans assise populaire, qui institue l'autonomie de la décision, ils acceptent volontiers une mise en dépendance de fait. Dans le cas tunisien, cette praxis serait destinée à marginaliser les grands acteurs de la classe politique et d'imposer des nouveaux venus. Pourquoi rejeter le choix de personnalités politiques, capable de bénéficier de l'adhésion des militants et qui peuvent faire valoir leur charisme, l'envergure et l'expérience de l'homme d'Etat, tout en surfant sur une vague irrésistible de l'opinion qui emporte sur son passage tous les barrages traditionnels, toutes les écluses verrouillées, tous les clivages enracinés ? Comment nier l'existence de personnalités d'envergure ?  

La liste des candidats, sans partis, vient d'être enrichie, par le jeu de scène du chef de gouvernement de transition et la candidature d'un grand expert économique. La campagne de parrainage du chef de gouvernement, encouragée vraisemblablement par les adversaires de Nida Tounis, atteste un oubli surprenant des exigences de la feuille de route, qui a choisi une équipe au-dessus de la mêlée politique. L'opposition des partis libéraux et surtout l'intervention énergique de l'UGTT, le gardien du temple, ont permis de lever les ambigüités.

La candidature de l'ancien gouverneur de la banque centrale tunisienne, brouille les cartes, alors qu'il est hors jeu de la scène politique.  Pourquoi lui désigner une charge exigeant des prérogatives politiques et défiant ses compétences économiques. Privé d'un soutien parlementaire, un éventuel président, sans soutien de parti peut être l'objet d'opérations de filubuster (obstruction parlementaire).

Des programmes quasi communs : Le trop plein des candidatures s'est accommodé d'une certaine pauvreté des programmes. Or, les partis doivent se positionner par rapport au rapport de la Banque mondiale, qui s'érigea en lanceur d'alerte (rapport intitulée «Tunisie, la révolution inachevée», 17 septembre) : «L'amélioration de l'environnement des affaires, la simplification de la bureaucratie, la restructuration du secteur financier, sont les réformes que le gouvernement doit mettre en place d'urgence, dans les mois, voire les semaines à venir" affirma l'économiste en chef de la Banque mondiale (BM), Jean Luc Bernasconi.  Les objectifs escomptés, dit-il,  sont d'assurer la relance économique en Tunisie, et, par conséquent, d'achever la transition politique». Il demande, en premier lieu, une récapitulation des banques, qui pourrait commander la privatisation d'institutions nationales et éventuellement la vente à l'étranger des hôtels endettés. Le rapport occulte la primauté de la réforme du pouvoir politique, à l’origine de tous les blocages économiques. Ce diagnostic s'inscrirait dans le libertarianisme qui préconise une réduction drastique de la taille et du rôle de l'État, en faveur du privé. Les libertariens se distinguent des socialistes ou socialisants, par leur attachement à la liberté de marché et des libéraux, par leur conception très minimaliste de l'Etat (Pierre-Antoine Delhommais, "faut-il prendre les libertariens au sérieux", Le Point, 26 juin 2014, p. 9).

Occultant ce diagnostic, plutôt de le corriger et de l'adapter, en faisant valoir les défis de la conjoncture, les attentes sociales et la nécessité de restaurer l'environnement favorable à la relance économique, les  partispolitiques tunisiens ont formulé des programmes, qui s'inscriraient dans le libéralisme social. Le programme de Nida Tounis est axé sur 4 piliers, l’emploi, les jeunes, le développement et la justice sociale.  "Il porte un intérêt particulier au capital humain, notamment aux femmes et aux jeunes et vise à intégrer les régions déshéritées et isolées dans le circuit économique, mais aussi à reconquérir la confiance des partenaires de la Tunisie pour drainer les investissements étrangers" (conférence de presse de Nida Tounis, 16 novembre 2013)."Concluant cette présentation, le leader de Nida Tounis affirme : "Il s’agit là d’une alternative pour réaliser ce que la Troïka au pouvoir n’a pas réussi à accomplir depuis plus de deux ans", a-t-il affirmé."Sa réussite dépend étroitement de la situation politique et sécuritaire dans le pays". De son côté, an-Nahdha déclare que sa stratégie se basera sur "une économie sociale du marché, dépassant l’économie de rente, en allant vers l’économie de concurrence et un rôle régulateur de l’Etat. Cette économie inclusive qui soutiendra les régions et l’appui du rôle de la Tunisie régionalement, en Afrique et avec l’UE seront mis en place" (conférence de presse,  23 septembre 2014). Le programme électoral d'Al-Joumhouri se focalise sur le développement régional et l’emploi des jeunes, qui représentent le meilleur rempart pour venir à bout du terrorisme et garantir la stabilité du pays. Le leader du parti a, par ailleurs, appelé à concevoir un projet national et à travailler dans le cadre d’un gouvernement d’unité nationale dans l’intérêt général du pays (Ahmed Néjib Chebbi, http://www.radioexpressfm.com, 7 août 2014). Les programmes du Front populaires et d'al-Massar présentent une alternative au libéralisme, en s'adaptant aux exigences du contexte, rejetant une vision de luttes de classes.

Conclusion : La Tunisie a, certes, besoin d'apaisement et de rassemblement, mais il faut se démarquer des élus sur le thème de la rupture identitaire, sinon la théocratie. Plusieurs candidats représentent des partis, formés par dissidents du CPR et désormais alliés d'an-Nahdha. Mais est-ce que l'électorat tunisien, cèderait aisément à la tentation de préférer la copie à l'original ? Ceux qui font figure de sages aux yeux des Tunisiens, tiennent aujourd'hui un discours de tolérance et d'ouverture, appelant à l'établissement d'une identité partagée, excluant les stigmatisations des takfiristes (ceux qui accusent les autres d'incroyants). L'électeur tunisien doit tenir compte des ancrages sociaux et politiques des candidats. Il faut cependant passer du vote de rejet au vote d'adhésion. 

Où se situe "la Tunisie majoritaire" ? Peut-on se hasarder à esquisser une appréciation prospective, sinon des pronostics, en relation avec la réponse des acteurs aux enjeux. Rien n'est joué pour l'instant. Les partis de la troïka sont l'objet d'une certaine défiance. Appréciation hâtive d'une partie de l'électorat : "Ils se sont fait élire en 2011, sur des promesses qu'ils n'ont pas tenus". En tout cas, alors que le parti an-Nahdha reste influent, ses anciens alliés peinent à garder leurs positions, sur l'échiquier électoral. Le parti Nida Tounis a été l'objet d'une campagne, focalisée sur son leader. Faut-il s'en étonner ? L'attaque électorale cible en général, le favori, contesté bien entendu par ses opposants. En réalité, Nida Tounis et an-Nahdha, deux puissants partis,  disposant d'appareils d'intervention - certains diraient des machines de guerre - semblent privilégiés. Le sort des autres protagonistes dépend de leurs assises populaires. Par contre, ceux qui privilégient l'économique, les libertariens  qui instrumentent en priorité les leviers économiques,  ne semblent pas répondre aux enjeux de la situation. Diagnostic d'un observateur perspicace, l’ex-directeur général du Fonds Monétaire Internationale (FMI), Dominique Strauss-Kahn  affirma "la Tunisie stabilisée, les investisseurs reviennent pour assurer la relance". Cet impératif de restauration du pays, dépasse la simple gestion économique, qui d'ailleurs nécessite au préalable la création d'un environnement politique favorable (Dominique Strauss-Kahn, conférence Tunis, 23 septembre 2014).    Ayant réussi son défi de la démocratie, la Tunisie doit réussir son défit de la modernité, par un politicien d'envergure et non un simple gestionnaire.

Peut-on identifier un favori parmi les candidats à la présidence ? La candidature de grands magistrats, de journalistes de talent et même des avant-gardes, sinon des proches de l'Establishment de la troïka a plutôt une valeur symbolique. Les assises populaires des candidats des grands partis - plus que  les cénacles politico-médiatiques que l'actualité met en valeur -, semblent déterminantes. D'ailleurs, le scrutin uninominal majoritaire, à deux tours, choisi pour les élections présidentielles, est un instrument de réduction du pluralisme. Il fera valoir nécessairement la bipolarité. Dans l'état actuel des choses, le deuxième tour des élections présidentielles réunirait le leader de Nida Tounis et le "président consensuel", choisi par An-Nahdha, à moins que la conjoncture générale n'impose un expert économique qui adopterait l'option "plus de liberté de marché et moins d'Etat". Faut-il, d'autre part, nier les éventuels scénarios de l'ombre ? Mais les urnes ont leurs raisons, que la raison peut ignorer.

chaterkhalifa@topnet.tn
 
(L'économiste maghrébin, n°  640 

  du 1er au 15 octobre 2014).

 


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