Elections tunisiennes: une conjoncture d'attente …!

Pr. Khalifa Chater

La conjoncture  actuelle est marquée par des affrontements des états-majors  - certains parleraient de jeux de scènes ! -  et la prise de distance, sinon l'indifférence de l'opinion populaire. Elle est, bien entendu, propices aux selfies, les mises en scène de soi. Ces autocélébrations, parfois des témoignages-feuilletons, créent des passés glorieux et gomment des actes de faiblesse, d'incohérence et parfois des dérives. La mémoire collective aura en charge de transgresser les vitrines et de corriger l'écriture partisane.  D'autre part, une recherche d'alliances conjoncturelles entre les petits partis tente d'associer des militants de différents bords, n'ayant pas nécessairement les mêmes objectifs et les mêmes horizons d'avenir. Les discours politiques de circonstance évoquent volontiers des "changements révolutionnaires". Mais  les programmes annoncées sont bien en deçà de la contingence politique. Le slogan "pain, liberté et dignité" de la révolution tunisienne  atteste que ses acteurs, - fussent-ils actuellement éloignés de la scène et souvent marginalisés !-, demandaient  une refondation de l'Etat, une gouvernance démocratique et un mieux être social. Cette exigence doit être rappelée, reprise en compte, par tous les dirigeants politiques, en dépit du virage à droite qui semble marquer la classe politique tunisienne. Toute occultation de cette revendication de base, suscite le rejet, la peur de la confiscation d'un mouvement populaire généreux.

Fait d'évidence, le faible enregistrement électoral, annoncerait  un processus de défection et d'abstention d'envergure. Ce qui relativise les résultats des sondages, au profit des partis disposant de militants disciplinés. La Tunisie profonde vit sa désillusion. Le jeu politique ne peut la détourner de ses attentes sociales : l'emploi, le pouvoir d'achat et la mise en valeur des régions intérieures. Peu concernée par ce qu'elle définit comme des "discussions de salons", elle est désormais aux abonnés absents. La jeunesse est frustrée par le conservatisme du pouvoir, peu soucieux de lui ouvrir l'horizon. L'habilitation citoyenne ne concernerait que la classe moyenne, d'ailleurs sérieusement mise à l'épreuve, en tant que cible privilégié de la pression fiscale des dernières mesures budgétaires. La situation, qui atteint "le seuil d'intolérance" suscite son désarroi et son inquiétude. Ses réactions électorales, sous l'emprise de sa colère, sont imprévues. Les deux gouvernements de la troïka ont révélé "une saturation du système" et une crise de légitimité. La classe politique peut-elle, dans ces conditions,  susciter un engagement politique et une mobilisation, pour corriger le tir, assurer la défense des acquis et assurer le bien être ?

Comment réagit la classe politique face à cette donne complexe, sinon inquiétante ? Au sein de Nida Tounis, Béji Caïd Essebsi a corrigé l'autosatisfaction des dirigeants de son parti et leur auto-assurance, à la suite de leur lecture du dernier recensement. Tirant ses conclusions de la faiblesse des inscriptions électorales, il a appelé à la prorogation des délais d’inscription pour les élections (conférence de presse, 8 juillet 2013). En réalité, au sein de Nida Tounis, les  différentes composantes, doivent faire preuve de plus de cohérence. Chacun de ses dirigeants a son tempérament, son expérience, son histoire et ses ambitions. Béji Caïd Essebsi est l'héritier d'une formation politique de masse, à la quelle ses collègues sont étrangers. La plupart d'entre eux, à l'exception des Destouriens et des syndicalistes, sont issus de micro-partis ou de formations minoritaires, sans assise populaire. Nidaa Tounes bénéficie certes, au sein des forces démocratiques, "d’une large sympathie parmi les citoyens, tirant profit de la mauvaise gouvernance d’Ennahdha et de la bonne image de Béji Caïd Essebsi". Formulant cette remarque pertinente, l'éditorialiste de ce parti s'interroge "Nidaa Tounes va-t-il parvenir à fédérer ce vote-sanction contre Ennahdha ?" (éditorial, 13 juillet 2014). Fait incontestable, l'inquiétude grandit chez les militants sur les conséquences de leurs divisions internes et les éventuelles scissions qui s'en suivraient, régulièrement annoncées par la presse et exploitées par les partis concurrents.

An-Nahdha souhaite profiter du remue - ménage, au sein de la galaxie libérale. Son appel en faveur d'un président de consensus, que la dernière réunion de la choura  a confirmé   et réitéré, lors d'une conférence de presse le 15 juillet, est considéré par la plupart des protagonistes, comme un processus de diversion. Elle compte davantage sur les élections parlementaires et réserve vraisemblablement la présidence de la république à son ancien secrétaire général, qui fait valoir un statut conjoncturel d'indépendant. A-t-elle abandonné son programme théocratique ? Sa conversion à davantage de réalisme concernerait plutôt les tactiques et non la stratégie. Les deux partis Nida Tounis et an-Nahdha bénéficient d'assises populaires qu'elles sont actuellement en train de mobiliser dans l'ensemble du pays, en même temps que le parti al-Mahabba, dans le sud et le centre et dans une moindre mesure le Front Populaire qui a une audience certaine, dans le Nord Ouest.

La décision prise par Nida Tounis de se présenter, sous sa propre bannière, n'a pas été appréciée par les autres formations de l'Union pour la Tunisie. Faut-il parler hâtivement de "fissures du camp laïc à l'approche des élections" (Elodie Aufray, Le Monde, 3 juillet 2014). Cette initiative ne déroge pas au discours fondateur de l'UPT, qui évoque une coopération de solidarité et non une intégration pure et simple. Quelle est désormais la perspective politique des partis, membres de l'UPT, parallèlement aux stratégies de Nida Tounis et d'al-Joumhouri, qui s'en est retiré, en décembre 2013 ? Certains d'entre eux chercheraient à construire une majorité alternative, au sein de la mouvance libérale.  Mais leurs faibles assises populaires les placeraient plutôt dans les marges.  

Qu'en est-il des autres partis ?  Attakattoul et le Congrès, qui étaient des forces d'appoint du parti an-Nahdha trouvent des difficultés à conclure des alliances avec les partis de la mouvance libérale. La bipolarité idéologique les a placés, dans le camp adverse, en tant que membres de la troïka, coresponsables des échecs de ses gouvernements. Leurs leaders, candidats à la présidence, sont-ils  en hors jeu, pour élargir son audience. Le Président de l'Assemblée recherche le soutien d'alliances, pour faire valoir le statut d'un président de consensus. Le leader d'al-Joumhouri, dont l'action politique a été plus cohérente pourrait bénéficier d'une plus grande crédibilité.  D'ailleurs  le parti al-Jouhouri bénéficiait d'une assise populaire réelle, avant sa mise à l'épreuve par les élections du 23 octobre 2011. Il pourrait, d'ailleurs, faire partie du gouvernement de la nouvelle majorité gouvernementale, dans le cas où les nouveaux rapports de forces assurent la victoire de la mouvance libérale, tous azimuts. La candidature du porte-parole du front populaire a l'objectif de rappeler la nécessité de tenir compte des exigences du quotidien, dans le cadre d'une vision d'économie politique incontestable. Elle conforte l'action de ses militants, en faveur de la promotion sociale et du changement global.

D'autre part, de nombreux candidats à la présidence, quasi inconnus,  apparaissent comme des figurants. Certains d'entre eux ne proposent que des poncifs empruntés à une rhétorique dépassée. Mais des outsiders peuvent s'introduire dans le jeu, bénéficiant d'une sagesse politique ou d'expertises incontestables, en relation avec les défis de la conjoncture.  

 

chaterkhalifa@topnet.tn
(L'économiste maghrébin, n°636
 du 23 juillet au – août 2014).

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