En attendant la dynamisation de l'UMA

Pr. Khalifa Chater

 

“Nous sommes de l'étoffe dont sont faits nos rêves”. Cette maxime, énoncée par Shakespeare (la tempête, acte IV) traduit  l'interaction entre l'imaginaire souhaité et les visions d'avenir. La Maghrébinité constituait le rêve et la vision d'avenir des nord-africains, lors de la lutte nationale. La création de l'UMA, en 1989, la traduisait dans les faits. Une appréciation des résultats, par rapport aux attentes, montre quelle n’a pas, atteint sa vitesse de croisière. Loin de là ! Mais les résultats obtenus, pendant sa période de "grâce", ne sont pas négligeables. Nous citerons en premier lieu, la construction institutionnelle, aussi bien le secrétariat général que les structures ministérielles, représentatives et judiciaires. Toutes ses institutions ont alors bel et bien fonctionné. En dépit d’un ajournement des Sommets de l’Union, conjoncturel et provisoire sans doute, - puisque l’UMA n’a été remise en cause, par aucun partenaire - le secrétariat, les réunions ministérielles spécialisées et les conseils des experts ont maintenu leurs réunions de concertation. Ils ont mis en œuvre de nombreux accords, en voie de finalisation et de ratification. D’autre part,  les Etats maghrébins se sont concertés, à tous les niveaux, lors des réunions internationales, euro-méditerranéennes, africaines et arabes. Nous devons prendre la mesure de ce rapprochement des points de vue et de cette convergence.

Dans la conjoncture du "printemps arabe", l'UMA ne fait pas partie, semble-t-il, des rêves immédiats. Mais n'insultons pas l'avenir. La prospective rationnelle exclut la mise à l'ordre du jour du non-Maghreb. Nous vivons un contexte d'attente de la dynamisation nécessaire de l'UMA. Le Maghreb vit une conjoncture d'épreuves.  Il constitue un enjeu. La stratégie du chao, mise en œuvre, au Moyen-Orient, peut l'affecter. Il est l'objet de jeux de rôles, de "la guerre" régionale, qui établit des relations différentielles entre ses différents pays, dans le cadre d'une soi-disant démarcation  géopolitique. Les objectifs des interventions, qui relèveraient de la science-fiction, échoueront  certes. Mais ne sous-estimons pas la mise à l'épreuve des différents régimes nord-africains et la volonté effective - fut-elle non-déclarée ! - des interventions.  

La reconstruction maghrébine est différée, en attendant un accord salutaire algéro-marocain sur le Sahara occidental. La bipolarité géopolitique (progressisme/conservatisme, passéisme/modernité, ouverture de l'horizon/ nostalgie politique),  met à l'ordre du jour l'affrontement sur la question identitaire et la nature du régime, dans les différents pays maghrébins. La réussite de la transition démocratique -fut-elle bloquée par les velléités libertaires et les sit-in ! - est handicapée par la récession économique. Le développement régional, la relance économique, la lutte contre le chômage et la précarité, constituent des urgences, des priorités, différant les visions régionales.  Les acteurs devraient aussi attendre la réconciliation libyenne et la reconstruction de l’Etat qui s’en suivrait. La guerre civile, qui affecte ce pays,  remet en cause la stabilité et la sécurité. Elle a ses effets conséquents sur les pays du voisinage (trafic d'armes et infiltration de jihadistes). La condamnation du terrorisme par les gouvernements de Tunis et d’Alger institue une coopération sécuritaire salutaire, entre les deux pays. La Mauritanie également contrôle les infiltrations des mouvements terroristes.  La présence de ses forces a été renforcée au niveau des frontières sud-est avec le Mali et nord avec l’Algérie, pour «faire face au danger terroriste».  La Mauritanie inclut, davantage, sa politique sécuritaire,  dans le G5 Sahel, qui englobe outre la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Burkina Faso. Les Etats maghrébins sont à l’épreuve de leurs frontières. Fait évident, ils les maitrisent mais n'occultent pas les risques. Nous partageons le diagnostic de l’expert Mazen Cherif, qui estime que les deux niveaux des défis sécuritaires internes et externes « interagissent, traçant les contours d’un projet régionaliste terroriste » (« Sécurité : des prévisions alarmantes », L’Economiste maghrébin, n° 653, du 4 au 18 août 2015). On peut actuellement parler de l’usure du mythe, dans l’ère de la mondialisation, du discours de transgression de la maghrébinité de l’islam politique, de l’affirmation des priorités nationales du « printemps arabe » et des défis de la crise arabe.

En tant qu’objectif de commodité ou plutôt, en tant que besoin, l’union maghrébine pourrait être réactualisée et redynamisée. Mais comment la faire valoir, comme nécessité, comme facteur de développement et par conséquent de promotion ? Comment dépasser les pesanteurs de la tradition, les rapports de forces et les commodités locales, pour faire valoir la configuration régionale ? Certains diraient : « Il faut donner du temps au temps ». Mais le politicien avisé devrait abréger les contextes d’attente et les pauses de circonstance. Les Establishments publics sont appelés à accomplir un travail de persuasion et de conscientisation. Il faudrait remettre à l’ordre du jour l’idéal unitaire des pères fondateurs.

En attendant, les pays maghrébins,  unis devant l'Europe, ouverts à l'Afrique subsaharienne, solidaires avec les pays arabes du Moyen Orient et du Golfe, faisant valoir la coopération et le dialogue avec les nations, devraient faire valoir leurs relations internes préférentielles.  Règle absolu adoptée par les pères fondateurs, ils se sont souciés d'accorder la priorité aux relations de proximité et de bon voisinage. Les aléas du contexte d'indépendance ont certes suscité des tensions. Mais la lucidité politique exige la transgression des crises d'états d'âme, des problèmes de conjoncture. Peut-être serait-il pertinent d'adopter la solution préconisée par la Tunisie, à savoir la création de zones franches, dans les régions frontalières, pour développer le commerce officiel et limiter les opérations de contrebande, plus ou moins liées aux transgressions terroristes.

Les exigences du  nouveau contexte : nécessité de coopération sécuritaire, développement des régions frontalières, création d'un marché crédible pour l'investissement, mise en échec des jeux de rôles étrangers, pourraient-il restaurer l’espoir du Maghreb uni, usé par une désillusion générale ?

chaterkhalifa@topnet.tn

L'Economiste Maghrébin, n° 6694, 

du  5 au 19 octobre 2016.



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