L’aire arabe, des repositionnements stratégiques !

Pr. Khalifa Chater

“ Les paroles sont des actes, car ils génèrent des actes”.  Ce constat de Christiane Taubira, érigé en dicton, nous aide à décrypter l’aire arabe et nous   éclaire sur les nouveaux repositionnements de ses acteurs, dans le contexte de leurs rivalités et de leur concurrence. Les volontés de puissance de l’Iran, de la Turquie et de l’Arabie saoudite tentent de définir le paysage, sans pourtant s’accommoder du jeu de rôle du Qatar, perçu volontiers comme une arrogance. Fait nouveau, certains pays arabes transgressent les discours d’unité et de solidarité. Des faits - fussent-ils à la marge ! - tels que le récent vote en faveur du pays d’accueil du mondial 2026 – ôteraient les masques. Il s’agirait en fait, d’un processus révélateur tel “le jeu de vérité”.  L’état des lieues atteste d’ailleurs des virages importants, annonçant une position différentielle dans le traitement de la crise jordanienne, rompant avec le jeu engagé en Syrie et en Libye, lors du “printemps” arabe.  Ce repositionnement permet-il sauver l’aire arabe, des tempêtes successives, qu’elle a subies, depuis la guerre d’Irak ? Est-ce à dire que les pays du Golfe sont désormais hostiles au programme américain du “ grand Moyen-Orient” ?

La crise de la Jordanie : Alors que les opérations militaires ne s’arrêtent pas en Syrie, qu’une guerre d’usure se perpétue au Yémen, et que les confrontations marquent le paysage libyen, la Jordanie, l'un des rares pôles de stabilité au Proche-Orient serait affectée par le processus du “printemps arabe”. Chaque jour, des manifestants investissent les rues de la capitale. “Jusqu'où ira cette poussée de fièvre ? Est-ce la fin du consensus jordanien ? ”, s’interroge Raphaël Kahane (contestation en Jordanie : vers un "printemps jordanien" ?, France 24, 7 juin 2018). La crise sociale est bien réelle : L’économie jordanienne traverse une période difficile. La Banque mondiale évoque une “faible perspective de croissance, en 2018. 18,5 % de la population est en chômage et 20 % vit à la limite du seuil de pauvreté. Les Jordaniens subissent des hausses de prix successives. A titre d’exemple, le prix du pain a augmenté depuis janvier de 100 %. D’autre part, le carburant a été majoré à cinq reprises et les factures d’électricité ont augmenté de 55 % depuis février. L’accueil de milliers de Syriens, ayant fui la guerre, perturbe les finances publiques.

Des acteurs internes et externes, auraient exploité cette situation, pour mettre à l’ordre du jour une révolution populaire et susciter un changement de régime. Or, l’économie du royaume hachémite s’appuie en grande partie sur les aides internationales et essentiellement ses alliés traditionnels, à savoir les États-Unis, qui fournissent principalement une aide militaire et sécuritaire, et des fonds octroyés par les pays du Golfe, principalement l’Arabie saoudite. Cependant, les relations entre les pétromonarchies sunnites du Golfe et la Jordanie se sont sensiblement tendues ces dernières années en raison de divergences d’ordre géopolitiques. Dépendant des aides extérieures, le pays subit les effets des grandes manœuvres de Riyad et de Washington, au Moyen-Orient. “Les pays du Golfe, qui soutenaient financièrement la Jordanie, l’ont abandonné à son sort car ils sont assez mécontent qu'Amman ne se soit pas alignée sur leurs positions” (Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des pays arabes, Marc Daou, France 24, 6 juin 2018). Guerre au Yémen, Frères musulmans, cause palestinienne, statut de Jérusalem, les désaccords sont nombreux entre la Jordanie et l’Arabie saoudite. "En refusant d’engager pleinement l’armée jordanienne dans le conflit yéménite, le roi a froissé le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, dit MBS, précise Hassan Barari. Selon lui, les relations entre les deux pays se sont d’ailleurs dégradées "depuis l’ascension au premier plan du prince héritier en Arabie saoudite" (France 24, Ibid.). Le Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui comprend l'Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït et Oman, n’a pas encore renouvelé son programme d’aide à Amman, d’une valeur de 3,6 milliards de dollars et arrivé à échéance en 2017.

Prenons la juste mesure de la gravité de l’enjeu. Le voisinage de la Palestine et la stratégie israélienne, souhaitant présenter la Jordanie comme alternative, ne pouvaient qu’inquiéter. Le pouvoir a, d’ailleurs, su faire face à la crise. Il a changé le gouvernement et a abandonné le projet de loi fiscal décrié. La gravité de la situation a suscité un virage de la politique des pays du golfe. Une réunion s’est déroulée, à l’invitation du roi Salmane d’Arabie, avec la participation du roi Abdallah II de Jordanie et des dirigeants des Emirats et du Koweït (La Mecque, 11 juin 2018). L’Arabie Saoudite, les Emirat et le Koweït accordent un important soutien à la Jordanie, lui offre des garanties auprès de la Banque Mondial et décident d’engager d’importants programmes de développement, en faveur d’Amman.  “La rapidité et la vigueur avec laquelle les pays du golfe ont répondu, sont un témoignage très clair de leur inquiétude et de leur détermination à étouffer dans l’œuf l’agitation… Ils vont tout faire pour empêcher un nouveau printemps arabe à leur porte” (Lotfi Boghard, Directeur de l’Institut de Washington du Moyen-Orient, éditorial Lorient le jour, 12 juin 2018). En terme plus clair, les pays du Golfe craignent l’institution de l’Islam politique, à leur voisinage, qui conforte le jeu de rôle de leur rival Qatar.

Ligue Arabe/UMA ? Le vote, le 13 juin,  de l’Arabie Saoudite, les Emirats, Bahreïn, Kuwait, Jordanie et Liban,  en faveur des USA, du Canada et du Mexique, pour la tenue du Mondial 2026, a suscité la colère du Maroc, victime de ce choix. Ces sept  pays auraient transgressé la solidarité arabe et le discours fondateur de l’unité régionale.  Tout pays ayant la politique de sa géographie et de son histoire, ces pays auraient-ils occulté leur appartenance territoriale et leur histoire commune, marquée par deux siècles d’épreuves (accord Sykes/Picot, colonisation, occupation de la Palestine, guerres d’Irak etc.). L’alliance avec les USA expliquerait-elle cet alignement, aux dépens de leur tradition d’indépendance nationale ? Il y a bien entendu, le jeu diplomatique et ses règles. Conscients de leurs vulnérabilités, ces auraient fait valoir leurs intérêts fondamentaux.

La configuration régionale a été sérieusement mise à l’épreuve. Ce positionnement du septième des pays arabes ne pouvait consolider la Ligue des Etats arabes, à l’heure des tempêtes. Réaction immédiate de Rabat, elle annonce le 14 juin, qu’elle ne participera pas à la réunion des ministres de l’information, des pays de l’alliance présidé par l’Arabie, qui devait se tenir le 23 juin. Par contre, le vote de l’ensemble des pays du Maghreb remet à l’ordre du jour l’UMA, dont tous ses membres ont fait valoir leur solidarité d’appartenance. La culture de l’Etat, qui les définissait et l’existence d’une opinion publique, ne pouvaient permettre des dérives de clientélisme. La position de l’Algérie, dépassant ses désaccords avec le Maroc, constitue un modèle significatif de conduite internationale. Suite à cette situation, le Maroc annonce une politique de démarcation avec les alliés d’hier et un rapprochement avec Alger. Pouvait-on, en faveur de ces circonstances, mettre au vestiaire, les conflits qui les séparent ?


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