L’aire arabe, l’équation 2018

Pr. Khalifa Chater

 

Nous rimes quand on affirma que les guerres du printemps arabes sont finies, alors que nous subissons ses prolongations”.

Peut-on se hasarder à présenter un essai de prospective,  pour déceler les tendances des mutations et anticiper les ruptures.  Peut-on identifier les scénarios possibles, à l'appui  des données disponibles : mémoire du passé, tendances lourdes, phénomènes d'émergences et, bien entendu les " intuitions liées aux signaux faibles" (Philippe Cahen, Les secrets de la prospectives par les signaux faibles). Notre travail est certes plus modeste, qui se limite à présenter un état des lieues et les effets d’annonces des mutations qu’il pourrait induire.

Le contexte d’une une polarité désorganisée: Diagnostic du Secrétaire Général de l’Onu, Anotonio Guterres : “Ce qui me frappe, c’est l’imprévisibilité dans le monde et le climat d’impunité. On a vécu la guerre froide, puis l’époque de l’hyperpuissance américaine. Aujourd’hui le monde  n’est ni bipolaire, ni unipolaire. Il n’est pas encore multipolaire. Il est chaotique” (Rémi Ourdan, «Rencontre. Anotonio Guterres, au chevet d’un monde imprévisible », le Monde, 16 novembre). Est-ce à dire que  “les gens font vraiment n’importe quoi ? ”. Nous ne le pensons pas. Le jeu politique des puissances internationales et régionales dépend de leurs ambitions, définies par les rapports de forces. Fait d’évidence, il n’y a pasune "nouvelle distribution de la puissance.Des mutations géopolitiques internationales sont à l'ordre du jour. “Le XXIe siècle stratégique n'est pas  le prolongement du XXe siècle nationaliste et conflictuels”, affirme  Jean Dufourcq (éditorial, enjeux stratégiques, Revue de Défense  Nationale, juin  2014).

Peut-on élaborer une grille de  lecture des tendances à l'œuvre ? L'analyste Dominique David, qui s'interroge, estime cependant que  les mutations géostratégiques semblent instituer  “une polarité désorganisée”, puisque  “le rapport entre les pôles n'est pas stables”. Selon ses analyses de la dynamique qui caractérise l'actuelle scène internationale, “ la gouvernance s'organise autour de jeux d'acteurs, anciens et nouveaux, qui combinent ou non leurs efforts mais encadrent leurs frictions. Il faudra vivre sans doute encore longtemps avec ce concert instable de pôles mal assurés” (Dominique David, "puissances fluides, équilibrés instables", Revue de la Défense Nationale, France, n° 771 Juin 2014).  Comment définir le jeu politique international, au Moyen-Orient, dans ce contexte de cette “polarité désorganisée” ?

La fin de Daech : Dans un discours se voulant solennel devant le ministère de la défense à Bagdad et en présence de représentants de tous les corps d’armée, le chef du gouvernement irakien a annoncé, samedi 9 décembre, la fin de Daech : “ C’est une victoire et une fête pour tous les Irakiens, mais nous devons rester sur le qui-vive”. En Syrie, également, Daech a perdu son territoire. Ils semblent  se replier vers le Sinaï égyptien et la Libye et bien au-delà : Ce qui perpétue la menace, sous forme de loups solitaires, tout en essayant de redynamiser les forces occultes, proches de leur famille politique : Diagnostic de Nicola Tenze Président du Centre d’Etude d’Etude et e Réflexion, pour l’action politique (Cerap) : “En Egypte, les Frères musulmans se radicalisent en prison. La Libye reste un ferment d’instabilité. Sans compter les enfants syriens, privés d’éducation depuis six ans, qui nourrissent un profond ressentiment… Ils seront une proie facile pour les endoctrinements” (Isabelle Lasserre, «Après Daech, la fin du terrorisme islamiste, au Moyen-Orient ? », Le Figaro, 13 novembre 2017). Conclusion pertinente de Joseph Babou, chercheur à la fondation Carnégie : “Sans une formule politique ambitieuse, sans une gouvernance incluant les minorités, sans un traitement des racines du terrorisme islamique, la guerre contre Daech ne sert à rien” (Ibid.). Fin de l’escalade, et progrès certes incontestable, mais non fin de la menace, alors que la dynamique interne, en faveur de solutions globales est bloquée par le jeu politique régional et international.

Une dynamisation du conflit Iran/Arabie : La fin de Daech réanime le conflit entre L’Arabie et l’Iran. Le conflit ne concerne pas une menace de la sécurité arabe, mais un conflit géopolitique, qui traverse l'aire arabe, vu les positions de la Syrie et des forces pro-iraniennes importantes au Liban et au Yémen. Les deux puissances régionales, ont incarné ce qu’on défini volontiers par l’appellation trompeuse de conflit entre sunnite et chiite. “Maître des horloges”, les Usa soutiennent et encouragent leurs alliés saoudiens, dans le cadre de la volonté du président Donal Trump de remettre en question la politique de son prédécesseur Barak Obama, signataire avec l’Europe, de l’accord sur le nucléaire. D’ailleurs, les Américains partagent les vues des Saoudiens qui s’inquiètent de l’extension de l’influence iranienne.  Comme les deux puissances régionales ne peuvent envisager un affrontement, elles risquent de se lancer dans des actions périphériques. Situation dangereuse, on ne contrôle jamais entièrement de telles actions. 

Sujets de crainte,  des rumeurs de compromettions, dans certains pays, sinon des “liaisons dangereuses” (titre de la chronique internationale du Monde, Christophe Ayad, 10 novembre 201 7).  L’opinion arabe n’a pas adhéré à ce changement d’adversaire. Occultée par le “printemps” arabe, la question palestinienne réoccupe l’actualité. La déclaration du Président Trump, à propos de Jérusalem, change la donne. Quel serait l’impact sur la scène arabe de ce come back, de la question palestinienne ?

En résumé, nous pouvons dire que l’aire arabe entre,  en 2018, dans une  conjoncture de solutions des crises irakiennes, syriennes et peut être libyennes, vu l’annonce d’un plan onusien, qui semble bénéficier d’un large consensus. Elle inaugure une ère de construction. Peut-on avancer cette donne prospective normative et optimiste ? 

chaterkhalifa@topnet.tn

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