L'aire arabe, un rééquilibrage géostratégique

Pr. Khalifa Chater

 

“ Erreur de Douha, les mutations qui ont eu lieu dans la région et dans le monde. On avait besoin, de savoir  avant tout quelle est la nouvelle Arabie Saoudite, depuis que le roi Salmane Ben Abdel-Aziz a succédé à son frère Abdallah, début 2015. Il y a d'autre part, une administration américaine nouvelle, qui a remplacé la direction d'Obama, et qui restreint les problèmes et les crises du Moyen-Orient et du Golfe  au-dossier nucléaire iranien… Les règles du jeu et ses conditions ont changé; mais Qatar ne changea pas” (Khayrallah Khayrallah, Al-Arab, 11 juin 2017).

Le timing de deux dates repères aurait dû pourtant  être pris en compte :

1- Le voyage du Président américain Donald Trump en Arabie Saoudite (20 - 21 mai) et sa reconnaissance du leadership américain, dans l'aire;

2-  la rupture des relations de Riyad, Abou Dhabi, Bahreïn et le Caire, avec Qatar, lundi 5 juin.  

S'agit-il d'un suivi de faits, d'un effet d'entrainement ou d'une conséquence effective ? Fait significatif, la crise diplomatique entre le Qatar et l'Arabie saoudite intervient un peu plus de deux semaines après la visite du président américain dans le pays.

Un changement américain de logiciel ?  Incarnantune nouvelle vision stratégique de l'Establishment américain,  le président Donald Trump fait valoir comme idées forces :

1 - une vision sécuritaire globale, mettant fin à la proximité américaine, avec  “l'islam modéré”, qui favorisa le mouvement des frères musulmans et suscita une prise de distance des forces démocratiques, ne partageant pas ses vues;

2 - une complicité entre le nouveau pouvoir américain et les pays du Golfe. La visite du président Donal Trump a, d'ailleurs attesté sa réactualisation et sa redynamisation des relations avec l'Arabie Saoudite. Qatar, qui jouait aussi de relai du pouvoir américain, dans la région, subira les effets de cet alignement. Ce qui explique son changement de statut, dans l'alliance;

3 - une politique anti-irakienne, à l'opposé de son prédécesseur Obama, qui tentait de trouver un minimum de dialogue avec l'Iran. Politique qui a suscité l'inquiétude de l'Arabie Saoudite.

L'identification des nouveaux enjeux  modifient évidemment les règles du jeu international et régional.

Le conflit Arabie Saoudite/Iran : L'arbre ne doit pas cacher la forêt.  Fut-il occulté par les médias, par la crise  avec le Qatar, plus spectaculaire mais bien moins importante, le conflit Iran/Arabie Saoudite affecte davantage la situation internationale. Il marque la polarisation dans la région et opère sur différents champs de bataille : Yémen, Syrie, Irak etc. On a souvent évoqué un conflit plutôt théologique entre sunnite et chiite, qui aurait transgressé le vivre ensemble, jadis dominant. Il s'agit, en fait, d'un conflit géopolitique qui alimente une vraie guerre froide idéologique. Mais l'exploitation de la démarcation théologique pourrait aggraver la situation et entrainer des dérives jihadistes. “Le danger est l'éclatement d'un conflit armé, dont personne ne pourrait maîtriser les ressorts” (Farhad Kosrokavar, "'Iran, dans la tourmente du Moyen-Orient", Le Monde, 9 juin 2017). Prenons la juste mesure des risques guerriers de cette situation de tensions.

La crise du Golfe : L'Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis, imités par leurs alliés Bahreïn, Egypte, Yémen, Maldives, suivis par la Jordanie et la Mauritanie, ont rompu le 5 juin leurs relations avec Qatar, dont ils reprochaient le soutien des Frères musulmans et des mouvances terroristes et la complaisance, à l'égard du régime iranien, l'ennemi déclaré de Riyad. Pouvaient-ils obtenir le changement de sa ligne politique et la fin de son jeu de rôle, dans la cour des grands ?

Cinq jours après le choc de cette  rupture, l’émirat chercha des soutiens à l’étranger. Son ministre des Affaires étrangères, cheikh Mohamed ben Abderrahmane Al-Thani, a effectué vendredi 9 juin une visite surprise en Allemagne avant de se rendre samedi à Moscou, où il a rencontré son homologue Sergueï Lavrov. La Turquie qui dispose d'une base plutôt symbolique au Qatar - avec 150 soldats !- a pris position en faveur de Doha. Que signifient ces promesses de soutien ? Il s'agirait plutôt de discours protocolaires, sans suite effective. La Turquie serait plutôt embarrassée, vue son adhésion à l'Otan. La Russie et l'Iran pourraient lui assurer une aide conjoncturelle, pour conjurer l'embargo. Mais les rapports de forces ne permettraient pas de déchaîner les hostiles. D'ailleurs un rapprochement avec la Russie et l'Iran, qui transgresserait la démarcation géostratégique ne pourrait que susciter l'escalade.

Mais relativisons cette crise, vu l'absence de causes structurelles. Même nature du pouvoir et économie de rente dominant dans les différents pays du Golfe. Concurrence des acteurs et des  jeux de rôles, underground, plutôt que sur les scènes publiques. Diagnostic pertinent de  Khayrallah Khayrallah : “Qatar vaudrait-il se réconcilier avec l'évidence ou plutôt croit-il  qu'il dispose d'une large marge manœuvre, lui permettant de continuer un jeu qui dépasse son poids réel, de sa menace de retrait du Conseil du Golfe, jusqu'à l'annonce d'ouvrir les portes de la coopération avec l'Iran et de compter davantage  sur la Turquie ? ” (Al-Arab, 11 juin 2017). Fait d'évidence, il  s'agirait plutôt, d'un incident de parcours, qui pourrait rapidement être aplani.

Le scénario militaire prévaut en Syrie et en Libye : Les négociations annoncées sont sans effet. En Libye, les pays du voisinage, l'Unité africaine, la Ligue des Etats Arabes annoncent la résolution de la crise, par l'option de la négociation, le dialogue entre tous les protagonistes et la recherche du consensus. L'affrontement entre les troupes de Misrata et les forces du maréchal Haftar est militaire. Il s'inscrit dans le conflit géopolitique régional : Egypte/Emirat contre Qatar et la Turquie. Le gouvernement Faez Sarraj, fruit de l'accord de Skhira est en situation de hors jeu. Haftar, par contre, a bâti une structure du pouvoir (Wolfram Lacher, "la fragmentation de la Libye se produit autour de la répartition des ressources", Le Monde, 21-22 mais 2017). Le mouvement Fejr al-Islam, qui domine à Tripoli est affaibli, par l'annonce de fin de jeu de rôle du Qatar En Syrie, la situation est plus complexe et la fragmentation, bien plus grande. La bataille de Raqqa ne signifie pas la fin prochaine de Daech.  La guerre, qui a une dimension géopolitique régionale et internationale, ne met pas à l'ordre du jour un scénario de sortie de crise. Elle conforte le tragique statu quo de la guerre civile.  

chaterkhalifa@topnet.tn

 

(Economiste maghrébin, n° 715, du 28 juin au 12 juillet 2017)



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