L'échiquier politique, le miroir et la scène

Pr. Khalifa Chater

 

L'échiquier politique tunisien semble à bout de souffle. Nida Tounes, porté par la soft revolution de 2013 et confirmant son triomphe, lors des élections de 2014, n'est plus que l'ombre de lui-même. Son implosion est annoncée, suite à l'exclusion ou au départ de ses fondateurs. Pouvait-il s'accommoder de sa direction solitaire ? Les réunions de ses contestataires, ses anciens dirigeants, peinent à finaliser sa reconstruction, au-delà du remue ménage médiatique. Al-Machroua, structure dissidente, a pris ses distances et coupé les ponts. Il serait difficile, mais non impossible, à Nida Tounes, d'envisager de retrouver sa capacité, pour revenir à son point d'équilibre. Alternative annoncée, la création éventuelle d'un nouveau parti, assurant une mise en scène de la loyauté et rassemblant les frères ennemis. Cette "offre politique", qui souhaite transgresser la crise de Nida Tounes,  serait-elle en mesure d'assurer une recomposition du paysage politique tunisien ? Elle occulterait cependant ceux qui plaident pour un combat d'idées.

Des initiatives, en vue de former un parti du centre, par les mouvances que le "vote utile" a éclipsé (Takattoul, Congrès pour la République, al-Massar, Al-Joumhouri etc.) ont échoué. Nahdha a été moins affectée par "l'usure" de la conjoncture. Mais son virage stratégique, décidé à la suite du dialogue national et mis en application, après les élections de 2014, ne bénéficie pas d'un large consensus interne.

Les insuffisances de la praxique politique : La plupart des partis tunisiens n'ont pas dépassé leur origine électorale. Il faudrait qu'ils se redessinent sur le terrain, qu'ils soient à l'écoute des doléances de leurs membres et qu'ils engagent un débat permanent, avec eux. Or, leurs états-majors vivent souvent dans des "bulles", délaissant leurs bases. Les nombreux sit in populaires et les inquiétudes affirmées du "choc fiscal" font valoir des absences de représentation et des démarcations entre les discours électoraux et la gestion de la vie publique. Un retour aux fondamentaux et aux définitions, devait rappeler les principes et les règles de fonctionnement de la vie politiques et des partis, en tant que  structures essentielles. “ Un parti politique est un groupe de personnes qui partagent les mêmes intérêts, les mêmes opinions, les mêmes idées, et qui s'associent dans une organisationayant pour objectif de se faire élire, d'exercer le pouvoiret de mettre en œuvre un projet politique ou un programme commun” (dictionnaire, Toupie.org). Un parti c'est aussi "des valeurs et un cadre idéologique".  Les partis participent à la formation de la volonté politique. Par les stages qu'il est censé organiser, l'encadrement de ses membres, le traitement en commun de leurs attentes, le parti  est une fabrique de consentement, en vue de constituer une alternative gouvernementale. Dans les Partis modernes, la formation politique est un secteur stratégique. Dans quelle mesure, est-ce que les partis tunisiens répondent à cette éthique fondatrice ? Exercent-ils la fonction générique de "socialisation et de promotion" (Wilhlm Hofmesiter et Karsten Grabow, "les partis politiques et la démocratie", Konrad Adenauer Stiftung, septembre 2014). Disons plutôt, pour atténuer la critique des partis tunisiens, qu'ils sont en formation, dans la conjoncture tunisienne de transition.

Le jeu politique, sur scène et underground: Bien entendu, l'échiquier politique, partout, dans le monde, s'accommode d'un jeu underground. L'actualité montre que la Tunisie n'échappe pas à la règle.  Fait d'évidence, des lobbies, qu'on appelle groupe d'intérêtou groupe d'influence,   sont volontiers à l'œuvre. Ils défendent leurs valeurs et intérêts, auprès des décideurs politiques. Il y a aussi les hommes de l'ombre,  qu'il serait exagéré de sous-estimer. Ce sont des hommes d'influence, des intermédiaires, qui agissent dans les marges. Parmi eux, on peut trouver des agents du lobbying interne et externe. Ainsi va le monde. Ces données de dérives, peuvent exploiter et/ou créer des clivages et entretenir les divergences. Peuvent-ils constituer une menace pour la démocratie ? Il faudrait plutôt les considérer, comme des faits divers, incapables de dénaturer l'exercice politique. Éthique et politique peuvent constituer un couple infernal. Mais relativisons cette donne. Les partis  sont des collectivités organisées, établissant des équilibres contrôlées, transgressant les dérives et les jeux de rôles d'éventuels intermédiaires partisans. Fait plus important, les partis s'accommodent des interventions des réseaux sociaux, tels que Facebook, qui impose ses opinions, érige ses lectures, en données contestataires, parfois non fondées. Radio trottoir mettant à l'épreuve, les discours des partis. Comment concilier les structures pyramidales des partis et les structures horizontales des réseaux sociaux, échappant à tout contrôle?

Conclusion : L'homme politique est en théorie mû par une cause, par des idéaux, Sa lutte pour le pouvoir fait valoir sa vision de la société. L'équilibrage mis en œuvre entre l'attachement à une cause (éthique de conviction) et les conditions d'adaptation à la conjoncture (éthique de responsabilité), constitue la réelle qualité de l'homme politique (Max Weber, le savant et le politique). Exigence  de la souveraineté politique, les partis doivent être les représentants des citoyens. Une «coupure» entre le peuple et ses élites témoignerait au premier chef de ces troubles dans la représentation. Plutôt qu'une recomposition du paysage politique, il faudrait ouvrir  et avoir de nouvelles et riches perspectives à la représentation dans l’espace du politique. Cependant il s'agirait  d'une représentation placée dès lors sous le signe de la reconfiguration et non celui de l’impossible figuration.

Un regard introspectif permettrait d'écouter les voix du silence et de concilier les rêves et les réalités. Les dirigeants tunisiens devraient transgresser leurs visions pragmatiques post-idéologiques et leurs tactiques privilégiées du jour au jour, en conséquence. Qu'ils cessent de regarder, dans leurs miroirs et leurs rétroviseurs et qu'ils s'installent sur scène et agissent pour le bien être de leur base, leur cible privilégiée. Exigence absolue, les partis devraient être en situation, pour améliorer la condition des Tunisiens et assurer la mobilisation de tous, pour défendre et servir la patrie.

chaterkhalifa@topnet.tn


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