L'échiquier politique tunisien

Pr. Khalifa Chater

Les formations politiques ont présenté leurs candidats aux élections parlementaires. La campagne électorale est à l'ordre du jour. Dans cette phase préélectorale, on s'observe, on mesure les forces, on tente de pénétrer les desseins des rivaux, on attendait les réactions de l'opinion. Processus électoral oblige, les partis présentent leurs candidats aux élections présidentielles. Ils ont choisi leurs présidents,  pour les placer sur l'avant-scène et développer leurs campagnes, à partir de ces "rampes de lancements".  Deux partis semblent sortir du lot : Nida Tounis et an-Nahdha. Les derniers sondages d’opinion confirment leurs succès attendus et l’érosion de la crédibilité des alliés d'an-Nahdha,  au sein de la troïka. Diagnostic qu'on ne peut occulter d'un analyste tunisien : "Le citoyen a perdu ses espoirs sur les politiciens, vu leur incapacité à améliorer sa condition économique. Les Destouriens se préparent au retour, par la porte de leur expérience politique et les erreurs de la troïka" (enquête de Hassen Salman, al-Quds, 11 août 2014).

Nous partageons cette approche mais en ajoutant  le parti al-Mahabba, qui peut rééditer ses exploits des élections du 23 octobre 2011. Actif  hors des grandes villes, il peut susciter la surprise. Sa présence sur le terrain et sa proximité des populations rurales sont évidentes.

Nida Tounis : L'inversion de tendance de l’électorat, semble renforcer la mouvance démocratique. Se présentant sous sa propre bannière, Nida Tounis  semble bénéficier d’une adhésion massive auprès de l’électorat du Grand- Tunis, du Nord-est et du Centre-est et du Sahel. Les citoyens font valoir qu'il constitue une alternative, comme  pôle politique opposé au scénario islamiste, fut-il adapté à l'exigence moderniste tunisienne! Les démissions d'une poignée de militants n'aura certainement pas d'impact sur la scène politique. Par contre, la rencontre Béji Caïd Essebsi /Hamed Karoui jouera un rôle déterminant. Il prend la mesure de la recherche de "la majorité d'idées", que l'alliance soit formelle ou underground et non déclarées. Les partis destouriens ne peuvent ignorer la sympathie spontanée que suscite le mouvement de Beji Caïd Essebsi. Ils doivent qui tenir compte des sentiments en sa faveur. Les candidatures présidentielles du parti destourien semblent symboliques. Elles ne peuvent susciter l'intérêt des acteurs de la révolution, alors qu'il ne s'agit pas de grandes personnalités destouriennes, du mouvement d'indépendance. De ce fait, les partis destouriens voteraient Caïd Essebsi, au deuxième tour et ménageraient ses listes parlementaires, en vue d'une alliance gouvernementale. Point d'alliance bloquée, mais plutôt choisi selon la conjoncture, Nida Tounis a esquissé un rapprochement avec le front populaire, lors de la campagne de contestation de la troïka. La conjoncture faisait alors valoir les militants engagés, les activistes. Sans renier cette approbation, Nida Tounis prit en compte l'assise populaire du Néo-Destour et sa communauté de pensée, privilégiant l'idéologie libérale. 

Le parti an-Nahdha et ses alliés : An-Nahdha me semble également assuré de la victoire. Il a certes pris acte du rétrécissement de son électorat potentiel, suite à la gestion impopulaire  de la troïka et du rejet de l'application, de son référentiel, dans la rédaction de la constitution. Le passage en force, pour appliquer son programme fondateur théocratique, étant bloqué par la société civile et l'opposition, il n'a plus d'autre choix que de jouer la carte de la conciliation. D'autre part, le scénario égyptien suscite son inquiétude. Mais an-Nahdha a des assises populaires solides  et des adhérents fidèles et, par conséquent, plus disciplinés. Ses capacités de séduction et ses moyens d'action (discours religieux, tribunes des mosquées) ne sont pas négligeables. De nombreux salafites non-jihadistes  peuvent voter pour ses candidats, vu la proximité de la famille politique. Ne sous-estimons pas son activité, tous azimuts sur le terrain.

Le CPR et Attakattoul sont plus connus pour leur gestion gouvernementale, en tant qu'alliés d'an-Nahdha et leur suivisme de fait de sa ligne politique. Le CPR a même pris des positions de surenchère, restant à l'écart du dialogue national et défendant la politique d'exclusion. Il s'en ressentira vraisemblablement de la prise de distance d'an-Nahdha de la candidature présidentielle de son fondateur.

L'opposition démocratique : Ayant constitué des minorités de blocage, les composantes de l'opposition démocratiques ont bénéficié de l'adhésion populaire et ont acquis une popularité évidente. La nouvelle conjoncture, qui fait valoir "le vote utile", en faveur d'une mouvance qui réussit les a mis sérieusement à l'épreuve. Les partis qui sont restés attachés à l'Union pour la Tunisie comptent organiser des listes communes.  Mais les défections du parti Joumhouri et de Nida Tounis restituent leur statut de minoritaires. Dans le cas de leurs relations avec Nida Tounis, les partenaires de l'Union pour la Tunis optent pour une attitude critique et non une sortie d'alliance. Ce qui permet un soutien à Béji Caïd Essebsi, au second tour et, en cas de succès parlementaire, une alliance de gouvernement. Afek Tounes et l’Alliance démocratique semblent privilégier leur autonomie et se rassembler autour de leurs dirigeants, qui ont acquis une certaine popularité, par leur participation au gouvernement Essebsi. De son coté Joumhouri peut faire valoir le passé de militant de sa direction et son programme de développement régional. D'autre part, la régionalisation des intentions de vote susciterait des résultats différentiels des différents partis de l'opposition démocratique. Le Front populaire bénéficie de la sympathie du Nord-ouest et du Centre-ouest et bien entendu, des ceintures de pauvreté et de contestation sociale. Pour toutes élections, le jeu des alliances aura son impact et même "la loi du hasard", je veux dire de l'argument électoral que peut mettre en valeur la conjoncture.

Conclusion :Il faut inscrire les élections tunisiennes, dans la conjoncture de la transition et de l'absence d'une expérience démocratique de la classe politique. La plupart des partis sont en formation. Ils devraient, formuler leurs programmes, identifier leurs stratégies, consolider, par l'exercice de la démocratie interne, leurs appareils et développer leurs assises populaires.  D'autres partis, formés dans la clandestinité, doivent réussir leurs mues de mouvements travaillant désormais sur la scène publique.

On peut parler plus tôt, dans de nombreux  cas, d'entités politiques et parfois de cercles, de leaderships plus ou moins informels, que de partis. L'opportunisme, sinon le populisme, peuvent susciter des dérives, d'une révolution originellement sans révolutionnaires et sans leadership.  Ayant réalisé sa soft revolution, la Tunisie a, dans une large mesure, réussi sa transition. L'habilitation citoyenne et  l'engagement des dirigeants devraient constituer les meilleurs garants de cette démocratie en marche.

chaterkhalifa@topnet.tn

(L'échiquier politique , L'économiste maghrébin,

n°  638    du 3 au 17 septembre  2014).


_____________________________________

Page précédente: Études internationales
Page suivante : Histoire contemporraine