L'épreuve de la pesanteur politique

Pr. Khalifa Chate

La démocratie devient un spectacle, pendant que l'essentiel se déroule en coulisses”. Cette définition d'Yves Sintomer de la praxis  explicite le processus de formation du gouvernement d'union nationale, qui a permis au-delà du jeu politique et des déclarations des acteurs sur scène et des intrigues médiatiques, de construire un large compromis, en coulisses. L'initiative prise par le Président Béji Caïd Essebsi du remaniement ministérielle, promu construction d'un ministère  "d'union nationale" prenait acte de la nécessité de changement, vu la gravité de la crise. "Remise en cause du régime parlementaire ?", affirmait des experts du droit constitutionnel.  Peu importe, la sortie de l'impasse justifiait la décision. Se contredisait-elle avec l'esprit de la constitution ?  Elle semblait, en tout cas, légitimée par le consensus parlementaire et, fait d'évidence, la tradition politique du pays. Incarnation de l'intérêt général, la présidence fait valoir que l'Etat est le lieu où se confrontent les demandes sociopolitiques et où s’élaborent des compromis. Il faudrait, par une lecture saine, transgresser la "politique du complot", les interventions extérieures et les intrigues dans l'underground, ou plutôt les redimensionner, par une appréciation objective des faits.

Un gouvernement technocrate ?  Ne nous hasardons pas à expliquer le choix du chef de gouvernement Youssef Chahed ? Jeunesse, formation d'ingénieur, profil social, appartenance à Nida Tounes,  proximité de l'Establishment etc. ?  Des éléments objectifs interviennent  dans des opérations de cette nature. Mais tout choix, qui constitue un pari, est le résultat  de l'analyse de la situation politique. Il fait valoir une vision d'avenir.

Le gouvernement "d'union Nationale", formé par Youssef Chahed avait l'ambition de former un ministère de compétences, à l'appui des partis politiques, appelés à rejoindre la coalition. Cette option s'explique, dans le contexte de la "révolution " tunisienne et du cheminement vers la démocratie participative, qu'elle met à l'ordre du jour. Les sociétés ne peuvent plus, d'ailleurs, continuer à s'appuyer sur un homme providentiel et autoritaire. L'esprit du temps, la complexité et la pluridisciplinarité, du monde interconnecté confirme cette exigence. Le leader éclairée et autoritaire n'a plus sa place.  La "seule autorité possible est fondée sur la compétence" (Michel Serres, le Point, 2012).

Le Premier ministre Youssef Chahed a pu  limiter les ambitions des partis et obtenir leur accord pour concilier la représentation politiques et le choix des compétences de la société civile. La composition du gouvernement atteste une recherche de compétences, en matière de finance, d'économie, de gestion et de recherches universitaires. De ce point de vue, Youssef Chahed a suivi l'exemple de l'ancien premier ministre Mehdi Joma, qui a réuni de grandes compétences internationales, fussent-elles des nouveaux nées politiques. On peut cependant relever parfois, l'absence d'expériences politique, dans la gestion des hommes.

Le système des quotas a cependant réduit la marge de manœuvre du chef de gouvernement, dans son choix des compétences. La "mosaïque" mise en place rend cependant difficile la prise de décision, puisqu'elle suppose un accord, entre les tendances, les objectifs et les arrières pensées de chaque mouvance. Bien entendu, Nida Tounes et Nahdha, n'ont pas le même projet de société. Ils ne privilégient pas les mêmes alliances régionales. D'autre part, l'un des ministres choisis avait, auparavant, affirmé son hostilité au patrimoine bourguibien. Un autre ministre s'est illustré par un discours faisant valoir une option partisane, non conforme à la lettre et à l'esprit de la constitution tunisienne. Or, le consensus fondateur du gouvernement exige le respect de ses normes.

Un bon accueil de la classe politique : Une majorité parlementaire a soutenu le nouveau gouvernement (167 voix pour, 22 contre et 5 abstentions). Outre les partis de la coalition, Machroua Tounes et l'UPL ont soutenu la nouvelle formation. L'opposition est désormais constituée  par le Front populaire (15 députés) et des représentants des partis perdants (7). Le préjugé favorable, dont le gouvernement bénéficie est par définition conjoncturel.  L'élite tunisienne semble apprécier le "langage de vérité" du discours du chef de gouvernement, lors de la séance d'investiture. Les classes populaires restent réservées, sinon résignées. Elles rappellent leurs attentes (pouvoir d'achat, précarité, chômage). Le contrat de mandature met ainsi à l'épreuve le gouvernement. Pourrait-on s'attendre à des miracles ?  Comment répondre au quotidien et envisager un développement de l'investissement, alors que tous les voyants sont au rouge et que les dettes publiques limitent l'autonomie du pouvoir ? "La paix sociale" revendiquée implique une prise en compte des besoins élémentaires. L'annonce d'une éventuelle politique d'austérité pourrait susciter le mécontentement. Prenons la juste mesure d'une possible explosion sociale ! Priorité du gouvernement la remise du pays au travail et la relance économique.

D'autre part, la lutte contre le terrorisme, exige, au-delà de la politique sécuritaire d'ailleurs satisfaisante, "la reconquête éducative", que le gouvernement ne peut mettre à l'ordre du jour, puisqu'elle ne bénéficie pas de l'accord des deux grands partis de la coalition. Dans le domaine diplomatique, le nouveau gouvernement ne semble pas soucieux d'effectuer le repositionnement requis, pour réviser les options partisanes de la troïka.  Les consultations en vue de la formation du gouvernement ont privilégié "la hiérarchie des prétendants", sur la hiérarchie des normes et des enjeux. Il faudrait désormais engager les débats autour de la ligne économique et sociale et pour quoi pas ne pas mettre à l'ordre du jour la réinvention de notre modèle social ! Loi de La Palace, déterminant toute appréciation,  un homme politique se définit par sa rencontre avec le contexte.  Youssef Chahed, homme nouveau,  qui ne sort pas du "moule de reproduction des élites politiques" ne doit pas rater ses rendez-vous avec les événements.

 

Pr. Khalifa Chater

chaterkhalifa@topnet.tn

(in L'Economiste Maghrébin, n° 6692,  du  7 au 21 septembre 2016)



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