L'ère post-révolution: état des lieues !

Pr. Khalifa Chater

L'étude de cette problématique  pose comme question préliminaire, la définition de la contestation populaire, qui a mis fin au régime du 7 novembre. Transgressant les discussions sur les concepts que la contestation a appréhendées : révolution, révolte, coup d'état etc., nous  faisons valoir que ce mouvement a  été célébré par ses acteurs, comme une révolution. Nous  adoptons leur définition, en dépit des réserves que nous ne pouvons occulter. Attitude différentielle des protagonistes, ceux qui définissent l'événement comme changement de régime et  passage d'un pouvoir autoritaire à un gouvernement démocratique, évoquent volontiers la fin de la transition. Par contre, ceux qui espéraient une révolution sociale, sont en situation d'attente. La Tunisie après l'indépendance a créé ses institutions (1956-1962). La "révolution" (décembre 2010-janvier 2014), - confortée par la soft révolution (été 2013),  qui a assuré la sauvegarde des acquis et bloqué les dérives de la troïka -  a réalisé son œuvre institutionnelle et élaboré la constitution consensuelle (27 janvier 2017).  Elle a répondu au slogan de la contestation "dégage". Le nouveau régime a adopté son mot d'ordre  "liberté, dignité". Il a occulté cependant les revendications sociales et l'amélioration des conditions  de vue.  La révolution a défini la nature du pouvoir public. La praxis démocratique est désormais à l'œuvre, transgressant la phase libertaire. La  révolution restera une référence.  La population se plaint certes de ses répercussions socio-économiques (déclin du tourisme, fermeture des usines, suite aux sit in, affaiblissement de l'autorité de l'Etat). Autre signe, de l'ère post-révolution, le passage des promesses, aux réalités et aux sacrifices, rappelés par le gouvernement de "l'union nationale" (aout 2016). Définition polémique de l'ère post-révolution: " Les Tunisiens ont cessé de rêver". Citoyens de pleins droits, ils sont désormais, à la recherche d'une "cuvée" de redressement.

Le "gouvernement d'union nationale" : Les  slogans relatifs à l'emploi,  au traitement de la précarité  n'ont pas étés les mots d'ordre des gouvernements  qui se sont succédés, depuis le déclanchement de la "révolution". Non seulement, ils n'ont pas pu répondre aux principales attentes de ses acteurs, les différant régulièrement; mais ils n'ont pas  pu atténuer les effets des répercussions de la phase libertaire. De fait, la médiation politique des gouvernements de transition n'avait pas été convaincante. L'accord de Carthage, qui représente la feuille de route pour la constitution d’un gouvernement d’union nationale et la fixation de ses priorités, a été signé, mercredi 13 juillet 2016, au Palais présidentiel de Carthage, en présence de neuf partis politiques (le mouvement Nahdha, Nidaa Tounes, le mouvement Projet de la Tunisie, l’UPL, Afek Tounes, le mouvement Echaab, le parti Al Moubadara (l’Initiative), Al-Jomhouri et Al Massar) et de trois organisations nationales, à savoir l’Utica, l’Ugtt, et l’Utap. L’objectif de la prochaine étape doit être de réunir les conditions pour stabiliser le climat sécuritaire et social de manière à favoriser la reprise économique, l’initiative privée, l’emploi et la croissance. Cette assise de support politique et syndical conforte l'action de redressement du nouveau gouvernement. Les grandes lignes de l'accord de Carthage doivent être traduites en plan d’action.  L'actualité montre que le gouvernement actuel n'a pas été en mesure de transgresser les ambiguïtés des lignes flous de la conjoncture de compromis. Il a fait valoir la stratégie du "développement, à travers le libre échange", objet d'un consensus des composantes de l'alliance gouvernementale. Or, la situation requiert, semble-t-il, une réflexion globale, pour identifier des «alternatives à l'agenda libéral. Certes, le gouvernement est à l'écoute des contestations des régions défavorisées du Sud et de l'Ouest du pays, qui organisent volontiers des sit ing. Mais peut-il faire des miracles ? L'investissement exige un environnement favorable de stabilité, alors que le retour du tourisme nécessite un climat de sécurité. Or, une politique pragmatique ne peut dépasser le court terme. Donnée fondamentale, la population a besoin de rêves et de prospectives. Vendre le réalisme, n'est pas exaltant.

La vie des partis : A la suitedes élections de 2011,  Nahdha a mis en scène la rupture, s'accommodant de ses proches idéologiques, passés depuis lors à l'opposition radicale. Le rapprochement de Nida Tounes et de Nahdha, suite à l'accord entre leurs dirigeants, a atténué leurs différends et leur a permis de s'associer au pouvoir, lors de la formation du gouvernement de Habib Essid, en 2014. Nida Tounes et Nahdha butent sur leurs propres renoncements. Les deux partis ont fait valoir l'équilibrage politique, sur leurs valeurs fondatrices.  Décomposition, recomposition, Nida Tounes est actuellement l'objet de fractures, de divisions et de scissions. Pourrait-il revenir à ses fondamentaux ? Nida Tounes et Nahdha partagent la même idéologie libérale et bénéficieraient du soutien préférentiel  de l'Establishment international. Mais l'arrivée au pouvoir du président Trump pourrait changer la donne.

Outre Nahdha et la gauche, les partis existants ou en formation, ont des projets  similaires et, par conséquent, concurrents. La coalition, en formation, rassemblerait des anciens dirigeants de Nida Tounes, le Machrou, l'Union patriotique libre et des indépendants. Pourrait-elle porter un élan réformateur et ouvrir des perspectives d'alternance ?

Par contre, le retour du politique devrait-il réaffirmer le clivage droite-gauche? Vu la démocratisation tardive, la praxis récente des partis et pour ainsi dire l'absence de tradition politique, pourrait-on affirmer que le choix tunisien serait plutôt favorable à une "démocratie à caractère plébiscitaire", qu'à une démocratie représentative?    

 chaterkhalifa@topnet.tn
(L'ère post-révolution: état des lieues ! ,in Economiste maghrébin, N°705, février 2017).

_____________________________________

Page précédente: Études internationales
Page suivante : Histoire contemporraine