L'hyperpuissance dans l'arène arabe …!

Pr. Khalifa Chater

L'ordre américain, établi lors de la guerre froide et confirmé après la guerre du Golfe de 1990-1991, semble remis en question, par le "printemps arabe". Désormais, la carte régionale s'est singulièrement compliquée. Evoquant une lecture «conspirationniste» du  printemps arabe, des analystes affirmèrent que les USA auraientdéclenché les soulèvements, suscitant  un effet domino "afin de neutraliser la Syrie et l'Algérie", les derniers pays méditerranéens qui réfutaient le système mondial unipolaire. Cette approche occulterait la dynamique interne. Les Etats Unis ont-ils  été pris de court par ces mouvements,  qu'ils ne purent appréhender et encore moins à anticiper? Auraient-ils  conclu, avec les nouvelles autorités des alliances de fait ou simplement admis leur légitimité après leur réussites aux premières élections post-révolution ?  En tout cas, la chute du Président Morsi, en Egypte, la radicalisation de la résistance syrienne, au profit de la Qaïda et l'extension du terrorisme dans l'aire arabe constituèrent un tournant des révoltes du monde arabe. Elles requièrent une nouvelle diplomatie américaine.

Une prise de distance des alliés du Golfe :

Les observateurs arabes constatent une rétrogradation sinon un décrochement des USA du Golfe (Jamel Khachcaji, "les menaces du Golfe, l'Iran, la soif ou le libéralisme", in Al-Hayat, 26 avril 2014). Alors qu'ils assuraient la sécurité de ces pays, les Etats-Unis ont esquissé un rapprochement avec Téhéran. Est-ce à dire qu'ils ont opté pour un désengagement au Golfe ? Nous ne le pensons pas. Trop d'intérêts les lient à ces pays pétroliers, détenteurs de liquidités financières importantes. Mais les USA, prennent acte du statut de puissance régionale de l'Iran. D'ailleurs la nouvelle politique américaine privilégie les trois puissances non arabes du Moyen Orient, Israël, la Turquie et l'Iran. Ses interventions pour la normalisation des relations entre Ankara et Tel-Aviv s'inscrivent dans cette nouvelle politique, qu'admet désormais la Turquie, après l'échec de son entrée dans l'aire arabe. Tout en relativisant son alliance avec l'Arabie Saoudite, Washington appelle Doha à la retenue et à la redimension de son jeu de rôle. Tentative d'élargissement de partenariat, sinon d'une sortie du monopole d'alliance avec les USA,  Riyad esquisse une coopération stratégique avec la Russie. La rencontre, le 30 juillet 2013, à Moscou, Poutine/Bandar ibn Sultane, le chef des services de renseignements saoudiens, l'atteste. Justification diplomatique, l'objectif était de proposer  à Poutine des contrats d'armement, en échange de l'arrêt de son soutien à Assad. Peut-on exclure la recherche d'une alternative ? Mais l'écartement du prince Bander du service des renseignements généraux, le 15 avril 2014, après la rencontre d'Obama et du roi Abdallah, dans le but de dissiper les malentendus, met fin à l'initiative. Citons, dans cet ordre d'idées, le rapprochement annoncé de la Jordanie avec l'Iran et la Russie (Bassam al-Bedarine, al-Quds, 6 mai 2014). Tout en relativisant, dans cette conjoncture le rituel de la gestion de la cause palestinienne, Washington réaffirme ses relations avec Le Caire. Ses nouvelles prudences, dans le traitement de la crise syrienne et ses réserves avec ses alliés du Golfe sur la question, révèlent l'adoption de nouvelles actions tactiques et peut-être l'amorce d'une nouvelle stratégie.

La préoccupation de la sécurité  du Maghreb :

Visites du Secrétaire d'Etat américain aux Affaires Etrangères John Kerry, en Algérie (2 avril) et au Maroc (4 avril) et du secrétaire d’état-adjoint américain, William Burns, en Libye (23 avril),  l'actualité montre une focalisation américaine sur le Maghreb. Le chef de la diplomatie américaine a co-présidé, à Alger puis à Rabat,  l'ouverture d'un dialogue stratégique avec ces deux pays maghrébins et  a examiné, avec leurs dirigeants,  les problèmes sécuritaires de la région. Cette question fut le centre d'intérêt prioritaire de la visite en Libye de William Burns. Le haut responsable  américain a affirmé que la menace croissante de l'extrémisme violent des groupes terroristes représente “un énorme défi” non seulement pour la Libye mais aussi pour ses partenaires internationaux.  La création de l'Africom, par le Président Bush, en 2007 attestait, certes, la volonté américaine de lutte contre le terrorisme dans la région saharienne et le Sahel. Mais la montée des périls en Libye devait assurer le développement de ses activités.

En effet, la situation n'est plus actuellement sous contrôle en Libye.  Les seigneurs de guerre bloquent les services en reconstruction de l'Etat. Centres de dissidences multiples, groupuscules radicaux, prises d'otages, culture d'anarchie, la connexion  maghrébine et bien au-delà des combattants  jihadistes, menacent l'ensemble de l'aire. La question d'une intervention militaire américaine aurait été évoquée. En tout cas, elle est l'objet de "rumeurs médiatiques", que le sous-secrétaire d'Etat américain n'a pas formellement démentie : Il aurait répondu à l'interrogation d'un journaliste,  lors d'un point de presse, à la fin de sa visite : “les Etats-Unis ne répondraient qu'à ce que le gouvernement libyen pourrait leur demander”, évoquant une coopération avec  d'autres partenaires internationaux fournissent, actuellement avec les USA leur assistance pour la formation pour les “Forces d'usage général” de la Libye et pour d'autres aspects sécuritaires. La constitution d'une commission d'enquête du Congre américain, le 2 mai, à l'initiative des Républicains, sur l'attaque de Benghazi - une réactualisation surprenante ! -  semble accréditer cette éventualité. Intervenant devant cette commission, le 2 mai, l'expert Daveed Gartenstein-Ross a mis en valeur la combinaison entre l'installation de camps d’entraînement en Libye, la grande disponibilité des armes et l’établissement de sanctuaires qui ont tendance à transformer la Libye “en base arrière pour des attaques terroristes futures”.Est-ce à dire, que les préoccupations sécuritaires des USA suscitent un déplacement géographique de leurs centres d'intérêts ? Nous ne pensons pas. Dans le cadre d'un respect de la répartition des rôles avec l'Union Européenne, les USA s'adaptent aux défis sécuritaires de l'heure au Maghreb.

Conclusion :

La politique américaine  applique la pensée paradigmatique: "Islam/ terrorisme" était le paradigme dominant sous la présidence du Président Bush junior. La priorité de la lutte contre le terrorisme, essentiellement en Afghanistan, s'est accommodée de l'occupation de l'Irak. Le discours de justification des néoconservateurs évoquait une démocratisation, qui commencerait par l'Irak puis s'étendrait à toute la région. Cette réaction en chaîne avait pour objectif de construire "le grand Moyen-Orient" et d'étendre, bien entendu l'aire d'influence américaine, par l'abolition de la démarcation entre le Levant et le Maghreb. Le Président Obama opta pour une quête de "l'islam modéré", dans le but de dégager  des alliés plus fréquentables dans la famille islamique. L'effet domino de la révolution tunisienne mit à l'ordre un changement de régime et dans le court terme, une "transition démocratique". L'automne islamiste permit d'instituer des alliances de fait. Le scénario égyptien de destitution du Président Morsi semblait favoriser un nouveau "jeu de dominos", en faveur de nouveaux itinéraires de changement de régime. Face à la nouvelle donne égyptienne, à l'impasse syrienne, à l'anarchie libyenne et au compromis tunisien, consacré par une soft révolution, les Etats-Unis semblent favoriser des études de cas et des interventions spécifiques. C'est ainsi qu'ils s'accommodèrent du régime post-Morsi, saluèrent l'accord consensuel tunisien, optèrent pour l'attente dans le cas syrien et exprimèrent leur inquiétude, tout en n'excluant guère une possible intervention, en Libye, sur demande de ses autorités et en accord, sinon avec l'appui des acteurs régionaux. Désormais pragmatique, la stratégie américaine semble  privilégier l'action, du cas par cas, avec les différents acteurs, qu'ils soient ou non des alliés idéologiques. La conjoncture, in fine, déterminera désormais les prises de positions.

( L'économiste maghrébin, n°631 du 14 au 28  mai  2014).


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