L’Union Méditerranéenne : revoir la copie !

 

Professeur Khalifa Chater

Vice-Président de l’AEI
"Nous voulons faire évoluer le processus de Barcelone" (...) Cela s'appelle Union pour la Méditerranée. Ce sera un projet des 27 membres de l'Union européenne"
(Angela Merkel, Hanovre, 3 mars 2008).

 

La déclaration de chancelière allemande à l'issue d'un dîner de travail, avec le président français, à Hanovre, le 3 mars 2008, met fin à l’opposition ferme qu’elle a régulièrement exprimée, à l’Union Méditerranéenne, l’initiative du président français. Lors de sa campagne électorale et lors de son investiture, Nicolas Sarkozy avait évoqué la nécessité de créer cette union, dans le but «de faire de la Méditerranée un espace de coopération et de solidarité». Depuis lors, beaucoup d’eau a coulé, suite aux réserves manifestées par les partenaires européens. Le projet a été  revu à la baisse, favorisant une flexibilité, réduite à des projets ponctuels, dans des structures à géométrie variables. Mais le compromis de Hanovre semble plutôt remettre en cause la réhabilitation de l’axe méditerranéen, en intégrant le projet dans une reformulation des rapports nord-sud, trop longtemps entachés par la vision d’antan de centre et de périphérie.
 
I - Les mutations de l’Union Méditerranéenne :
 
L’initiative du Président Sarkozy s’inscrivait, dans un retour aux normes de la France, ou plutôt dans une prise en compte des données de la géographie et de l’histoire, sinon une réhabilitation de la politique arabe de la France. Sarkozy présentait son projet comme une volonté de re-équilibrage géopolitique, dicté par la prise en compte du passé commun. «Je me battrai, dit-il, pour l'union de la Méditerranée. En tournant le dos à la Méditerranée, la France a cru tourner le dos à son passé, en fait elle a tourné le dos à son avenir… ». Suite à la réunion de la France, l’Italie et de l’Espagne, le 20 décembre 2007 et de l’appel de Rome qu’ils ont lancé, l’initiative Française est désormais assumée par les trois pays nord-méditerranéens, qui invitent les chefs d'État et de Gouvernement des pays riverains de la Méditerranée à se réunir avec les pays de l'UE le 14 juillet à Paris, pour fonder « l’Union pour la Méditerranée », optant pour cette nouvelle appellation, qui implique une mutation du projet. Exprimant cette nouvelle vision, induite par les tractations qui ont précédé et suivi la réunion de Rome, mais aussi les discussions avec les pays qui ont exprimé leurs réserves ou leur opposition, telle l’Allemagne, des voix autorisées de la Présidence française ou du Quai d’Orsay, ont explicité cette refondation du projet, selon le compromis qui semble adopté, du moins par les trois pays signataires de l’appel de Rome. Le modèle de l’Union Européenne est désormais abandonné, au profit d’une sorte de «G-Med», calqué sur la formule des «G 8», c’est-à-dire sans appareil institutionnel, ni structure permanente. Au mieux, devait-on proposer la création d’un secrétariat léger et d’une présidence tournante. Une unité dont les mécanismes de fonctionnement devait s’accommoder des «relations informelles», désormais privilégiées.
 
Le compromis de Hanovre ôte au projet sa spécificité méditerranéenne. L’appel sera fait, non plus au nom de la France, auteur du projet, ni du trio méditerranéen de Rome, mais de l’ensemble de l’Union Européenne. L’initiative sera l’objet d’une «une proposition franco-allemande au prochain Conseil européen». Son élargissement annoncé à l’ensemble de l’Union Européenne risque de délayer le projet et de l’inscrire dans les rapports de forces euro-méditerranéens inégalitaires et les mécanismes de décision de l’Union Européenne.
Adaptation au contexte européen, prise en compte de la pesanteur de l’appareil communautaire, difficulté de transgresser le processus de Barcelone et de la politique de «voisinage» qui le relaie et limite son champ d’action, tous ces facteurs se sont conjugués pour imposer la formule d’un compromis, qui bride dans une large mesure, son discours fondateur et ses objectifs génériques. Le projet fut l’objet d’une refondation, qui induit une mutation importante qui le redimensionne, sinon le dénature.
 
II - La prise en compte des attentes du Sud : Le projet de « l’Union Méditerranéenne » ou « d’Union pour la Méditerranée », selon son appellation nouvelle et sans doute transitoire, est bien considéré, au Maghreb et dans une certaine mesure dans les pays du Sud, dans la mesure où il se propose d’abolir le mur, transféré de Berlin à la Méditerranée, en 1989. Mais les révisions redimensionnant ce projet ambitieux et généreux ne peuvent que susciter les inquiétudes. Or, dans l’état actuel des choses, « l’Union pour la Méditerranée », bridée par les restrictions du compromis de Rome et de Hanovre, ne peut dépasser l’horizon de la coopération renforcée. Au mieux, un dialogue 5+5 élargie. En tant que telle, elle risque de constituer un énième projet, dans le suivi du dialogue euro-arabe et du processus de Barcelone.
 
 En dépit de ces réserves, le projet de l’Union Méditerranéenne a le mérite de réhabiliter les partenaires sud-méditerranéens et de les considérer comme des acteurs de plein droit, s’il dépasse la formulation de l’association du Sud, en tant que périphérie sinon de zone assistée. Fait d’évidence, pour être crédible, l’Union Méditerranéenne devrait formuler des projets ambitieux. Les populations sud-méditerranéennes souhaitent également que ce partenariat soit global, affectant les diverses facettes de la solidarité, dans le domaine du co-développement, de la libre circulation des personnes,  de l’établissement de la paix, condition Sine Qua None, créant l’environnement adéquat de la bonne entente. La sauvegarde de la paix ne peut être occultée, dans la mesure où elle permet la normalisation des relations, entre les différents partenaires méditerranéens.
 
Conclusion :
 
Est-ce que la prise en compte des attentes sud-méditerrannéennes pourrait sauver le projet de « l’Union pour La Méditerranée», lui restituer son ambition de construire un avenir commun et un dessein solidaire ? En effet, les populations du Sud attendent une ouverture de l’horizon. Autrement, elles se désintéresseraient du projet.  Peut-on vaincre les désillusions que les redimensions du projet, les restrictions de ses objectifs suscitent ou plutôt prendre en compte, sa construction progressive annoncée, susceptible d’avoir comme finalité une perspective d’intégration à terme. Ne faudrait-il pas plutôt, réhabiliter le processus de Barcelone et lui assurer le développement institutionnel requis ? Or, son objectif générique, à savoir l’intégration de l’aire euro-méditerranéenne, implique d’associer dans sa construction l’ensemble de ses partenaires. Ne faut-il pas plutôt, dépasser l’ère des incantations du discours de Barcelone et les accords techniques de «la politique de voisinage» pour  identifier courageusement une formule d’Union Euro-méditerranéenne. C’est à ce prix, que l’Euro-Méditerranée pourrait devenir une aire de solidarité, de prospérité partagée et de paix. 
 
 

Professeur Khalifa Chater

 


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