La conjoncture migratoire, défis et enjeux

Pr. Khalifa Chater

La photo d'un enfant syrien, retrouvé mort mercredi sur une plage turque, a provoqué une onde de choc en Europe. Aylan Kurdi se trouvait avec sa famille sur un bateau s'acheminant vers l'île de Kos, en Grèce, qui a échoué au large de la Turquie. Sa famille fuyait la ville symbole de Kobané, assiégée violemment par l'Etat islamique en 2014 et au début de l'année 2015. Partagée et  commentée, la photo de la victime des aléas de la politique et des interventions régionales et internationales partisanes, a  suscité, dès sa mise en ligne sur Internet, d'intenses débats en Europe, qui fait face à sa pire crise migratoire, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L'été a, en effet, vu arriver en Europe un nouveau flux de migrants à travers les Balkans, en plus de ceux qui affrontent les dangers d'une traversée de la Méditerranée. L'agence de coordination des frontières, Frontex estime que le nombre d'entrées des migrants a triplé depuis 2014. Plus de 107.000 migrants sont entrés en Europe - dont une moitié par la Grèce. durant le seul mois de juillet.  Le projecteur était braqué sur le canal de Sicile, transformé en cimetière africain. Depuis le début de l'année, la « route des Balkans de l’Ouest », cristallise l’attention. De la Méditerranée, aux Balkans, le circuit et la composition des migrants ont changé : Le détroit de Sicile concernait les migrants "économiques", du Maghreb et essentiellement du Sahel africain.  Par contre, les Balkans sont traversés par des Syriens ou des Irakiens fuyant la guerre mais aussi par des Albanais, Kosovars ou Serbes en quête d’une vie meilleure. Pas question de renvoyer chez eux les Syriens qui fuient la guerre civile et les camps surchargés du Liban et de la Jordanie et qui demandent le "droit d'asile". "Le printemps arabe" a, en effet, mis à l'ordre du jour des guerres civiles en Syrie, en Libye et au Yémen, prolongeant les effets de la guerre d'Irak. Avec la poursuite de ces guerres et la radicalisation qui touche l'ensemble du monde musulman, bénéficiant de l'appui de certains pays du Golfe et de leurs alliés internationaux, la crise ne fait que commencer. Le déferlement continue.  

L'Europe reste divisée sur les réponses à apporter. Certains pays ont tenté d'établir un rideau de fer : Fait surprenant, les anciens pays de l'Est, qui ont tiré profit de la libre circulation, ont été les plus prompts à bloquer le flux des migrants. La Bulgarie a lancé la prolongation de la barrière qu'elle a dressée face à la Turquie, dés l'été 1989. La garde routière hongroise déroule, depuis l'été 2015, les barbelés. Derrière cette ligne une marée humaine attend de pouvoir créer une brèche. La Macédoine et la Serbie, deux des principaux points de passage des dizaines de milliers de migrants qui tentent de rejoindre l’Union Européenne, ont appelé l’UE à agir. D'autre part, la Grèce a bâti une ceinture de barbelés autour d'Andrinople.

L'attitude frileuse de nombreux pays européens contraste avec la ligne d'ouverture assumée par la chancelière allemande Angela Merkel,  imposée à la majorité de son pays et recommandée à l'ensemble des pays européens : " L'Europe, qui est un continent riche est capable, j'en suis intimement convaincue, de surmonter le problème", affirma-t-elle. Elle a souligné, lundi 31 août, que l’Union européenne devait « avancer » par la négociation dans sa résolution de la crise, sans quoi elle risquait de « casser » son lien fondamental avec les droits de l’homme et les « droits civils universels ». Face à la crise de réfugiés, l'Allemagne a su très vite faire preuve de solidarité politique.   72% des Allemands approuvent la politique d'ouverture et d'accueil de la chancelière Merkel envers les migrants, notamment ceux qui fuient la Syrie.  En quelques heures, le 5 septembre, 10.000 (!) migrants se sont précipités en Allemagne où ils ont reçu un accueil chaleureux d'une partie de la population, descendue dans la rue pour les recevoir. Le courage de la chancelière impressionne. "Sa prise de position mêle, cependant, la prédication, la stratégie et le réalisme". Elle veut doubler la suprématie économique de l’Allemagne d’un "magistère moral", car elle sait qu’elle en a les moyens. Elle prévoit d’accueillir 800.000 réfugiés en 2015 (plus que tous les autres pays de l'UE réunis). Un tel surcroît dans un pays de 80 millions d’habitants augmente la population de 1 % (François Heran,"Sur les réfugiés, l’Europe doit changer d’échelle et d’approche ", site les Echos, 4 septembre 2015).

En dépit de la percée des mouvements xénophobes, de leur culpabilisation par leur discours fondateurs de la migration et de leurs impacts sur l'opinion publique, le gouvernement français suit la vague d'ouverture (Maurice Szafran, " Migrants : la leçon de Merkel à Hollande et Sarkozy", in http://www.challenges.fr; 6 septembre 2015). D'ailleurs, le  président français, François Hollande, et la chancelière allemande, Angela Merkel, réunis en urgence lundi le 24 aout, ont appelé à une réponse «unifiée». Dans le cadre de cette coopération, François Hollande a annoncé jeudi 3 septembre avoir "proposé" à l'Union européenne, avec la chancelière allemande, Angela Merkel, "un mécanisme permanent et obligatoire"d'accueil des réfugiés. En dépit des nuances entre ses composantes, sinon une certaine ambigüité des discours qui font valoir des positions différentielles,  l'axe Berlin-Paris transgresse  de fait le principe de la fermeture des frontières, dans l'aire euro-méditerranéenne.

Ne perdons pas de vue, l'impact de l'émigration sur l'économie, que la donne allemande fait valoir.  Des études soulignent les effets positifs de l'immigration sur l'emploi et la croissance. "La contribution des immigrés est supérieur à ce qu'ils reçoivent, en termes de prestations sociales ou de dépenses publiques" assure Jean-Christophe Dumont, chef de la division chargée des migrations internationales à l'Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Les natifs délaissent les filières sans perspectives et les étrangers répondent aux besoins du marché de l'emploi. Les migrants constituent "une chance et non un danger pour l'économie" (titre de l'article de Jean-Baptiste Jacquin, Le Monde, 3 septembre 2015). Conclusion d'économistes avertis, le migrant n'est plus ce marginal que l'on doit redouter ou accueillir, selon les différents ponts de vue, mais un rouage "de plus en plus essentiel, dans la chaîne d'un monde globalisé (Jonas Carcapino, auteur du long métrage "Mediterranea").

Conclusion : La liberté de circulation au sein de l'espace Shengen, s'était accommodée de l'établissement du mur de la Méditerranée. Le processus de Barcelone, la politique de voisinage et les accords, en conséquence avec certains pays sud-méditerranéens ont consacré l'ouverture des marchés et des services, tout en limitant, sinon excluant la circulation des hommes. Or, la grande vague migratoire, résultante du chaos de l'aire arabe et l'affirmation d'une solidarité humaniste, en Europe, semblent annoncer, ne serait-ce que conjoncturellement, un changement de la donne. Répondant au discours très volontariste de Meckel et Hollande,  qui cache cependant de profondes divergences entre les deux leaders, la Commission de Bruxelles affiche sa détermination sur le sujet. Prenons la juste mesure de ce signal, qui bénéficie de l'appui d'une majorité de citoyens, affectés par le drame humanitaire. Mais un tournant sur la question nécessite l'engagement plein et entier des Etats membres, pour poser le problème des réfugiés, transgresser le droit d'asile et inscrire l'ouverture revendiquée à une plus grande liberté de circulation des personnes, complétant les directives de Barcelone.  Mais la politique européenne reste hésitante entre humanité et volonté de maintien des relations asymétriques, alors que l'institution d'un vrai partenariat euro-méditerranéen exige, l'établissement des rapports de réciprocité et de solidarité, ouvrant largement les frontières.

chaterkhalifa@topnet.tn
 (L'Economiste Maghrébin  n°666
du 16 au 30 septembre 2015)

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