La crise du Golfe et les enjeux régionaux

Pr. Khalifa Chater

“Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'être l'organisateur” (Jean Cocteau, 1889 - 1963). Le dialogue sur les désarrois présents, posent volontiers cette problématique : Sujets ou acteurs ?  Elle est primordiale pour l'analyse de l'aire arabe, dans cette conjoncture du “printemps arabe”. Nous y reviendrons. Plus que les batailles, la crise du Golfe qui a lieu, dans les marges des scènes de combat, en Syrie, en Irak, au Yémen et en Libye, semblent redéfinir “l'équation arabe”. Ce concept est d'ailleurs rarement utilisé par les analystes géopolitiques qui sont les chroniqueurs de la conjoncture, sinon de l'instant. Peut- être renient-ils volontiers, aux pays arabes, le statut d'acteurs, vu l'état d'hégémonie et de dépendance. Relativisant leurs responsabilités, le journal Le Monde titre son analyse : “la malédiction moyen-orientale” (chronique internationale, Alain Frachon, 16 juin 2017).  Les défis actuels dépassent le cadre des Etats-nations. Fait évident, l'aire arabe est certes l'enjeu des puissances internationales et régionales; mais rien ne permet de nier la dynamique interne, fut-elle l'objet de velléité de blocage, dans l'état actuel de la stratégie du chao !

Qatar se distingue de ses partenaires du Golfe : Même nature du pouvoir, un état rentier, disposant de grands moyens financiers, même alliance organique avec les USA, le Qatar adopte une politique étrangère qui le différencie de ses partenaires du Golfe. La chaîne  Al Jazeera, lancée le 1er novembre 1996, par le cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, émir du Qatar, qui vient d'arriver au pouvoir en renversant son père,impose Qatar sur le paysage médiatique arabe. Elle a pour ambition de libéraliser le paysage médiatique, hors de son pays qu'elle ménage. De fait, elle constitue le principal instrument du jeu de rôle que la riche principauté a engagé, au-delà de ses assises. Son nom Al Jazeera (l'île) révèle ses velléités d'incarner l'ordre au Golfe, en concurrence avec l'Arabie Saoudite.  Confortant ses relations privilégiées avec les différentes oppositions et sa proximité idéologique et stratégique avec le mouvement des Frères musulmans, Qatar soutient en 2011,  les révolutions du “printemps arabe” et l'accès au pouvoir des islamistes. Sa défense de l'insurrection populaire,  de “la démocratie participative” et du radicalisme arabe s'accommode de la nature de son pouvoir, de sa relation privilégiée avec les USA et de son accueil d'une base américaine. Tactique conjoncturelle ou adhésion à la “stratégie du chao”, cette option provoque cependant de fortes tensions avec l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. La chute du président Morsi, l'engage dans un conflit ouvert avec le régime égyptien. Cette démarcation au sein de la géopolitique régionale, à l'instar de la Turquie, est perçue, par l'Arabie, Les Emirats et Bahreïn, comme une dissidence.

Au-delà d'une tension passagère : Quatre pays, l’Arabie saoudite, l’Egypte, les Emirats arabes unis et Bahreïn ont annoncé leur rupture diplomatique avec Doha, le 5 juin 2017. Ils accusent l'émirat de soutenir le terrorisme (ce que Doha dément)  et de vouloir se rapprocher de l'Iran, rival régional de l'Arabie saoudite. Confirmant leur mise au ban du riche émirat,  ces pays ont posé, le 22 juin,  13 conditions pour mettre fin à la crise : Ils exigent, entre autres,  la fin du financement d’organisations considérées comme terroristes, la rupture avec les Frères musulmans et  la fermeture de la chaîne télévisée Al Daïra.  Riyad accuse Doha “d'influencer, via son bras médiatique, les percées politiques des Frères musulmans en Tunisie, en Libye et en Égypte” (Cathy Macherel, Tribune de Genève, 23 juin 2017).  Les quatre pays réclament, également,  la fermeture de la base militaire turque d’Al Rayyan, sise dans le sud du Qatar. On demande ainsi au Qatar de rentrer dans les rangs.  Réponse  du ministre des Affaires étrangères Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani, cité par les médias à Doha : “Le Qatar s'engagera dans un dialogue constructif" avec ses adversaires "si leurs allégations (sur le soutien au "terrorisme") sont soutenues par des preuves claires”. En fait Qatar rejette ces exigences, qui porteraient, selon ses dirigeants, atteinte à sa souveraineté. La réunion du Caire de l'Arabie Saoudite, les Emirats, Bahreïn et l'Egypte, le 5 juillet, prend acte de “la réponse négative” de Doha, rappelle les principaux “griefs”, et maintient l'embargo, sans révéler les nouvelles mesures de rétorsion.

Des analystes font valoir la gravité de la crise, qui susciterait par réaction, une alliance du Qatar avec la Turquie et l'Iran et soumettrait à l'épreuve l'ordre du Golfe.  De fait, Ankara et Téhéran, sont en embuscades.  Exemple excessif et hors de la réalité, certains n'hésitent pas à évoquer l'exemple  de l'attentat de Sarajevo, l'assassinat de l'héritier de  l'empire austro-hongrois, le 28 juin  1914, qui a déclenché la première guerre mondiale (Alain Frachon, chronique international, “la malédiction moyen-orientale”, Le Monde, 16 juin 2017). Cette situation favoriserait le retour de la politique  ottomane, du président Erdogan, et pourrait mettre à l'ordre du jour un affrontement direct et non plus par alliés interposés, entre Riyad et Téhéran. Pour le moment, sans doute par prise en compte de son alliance dominante avec Washington, Qatar restreint son rapprochement avec l'Iran, à l'accueil du ravitaillement, pour faire face au blocus. Il développe, par contre,  ses relations défensives avec la Turquie : consolidation de sa base et renforts militaires. Qui pourrait prévoir, dans ces conditions, les conséquences d'une escalade, que les différents protagonistes mettent à l'ordre du jour, faisant valoir les états d'âme, sur la raison politique ? Un coup de théâtre est toujours possible.

Quel effet sur le voisinage ? La géopolitique  régionale sera évidemment affectée par l'éclipse de l'un de ses principaux protagonistes.  Préoccupé par ses relations conflictuelles avec des partenaires du Golfe et l'Egypte, attentif aux mutations américaines, faisant valoir le leadership saoudien, dans la région, Qatar redimensionne son rôle. Sa priorité nationale limite son jeu de manœuvre, à l'extérieur. Quelles conséquences faudrait-il attendre de cette situation, sur les champs de batailles dans l'aire arabe.  Qatar  n'exerce  pas de rôle effectif dans les combats engagés à Mossoul et Raqqa, “les incubateurs de l'islamisme institutionnalisé” (Armand de La Grane, "voyage au bout de la nuit, éditorial Le Figaro, 16 juin 2017). Mais la guerre civile libyenne peut subir les effets de la situation, vu l'engagement du Qatar avec la Turquie en faveur de Fejr al-Islam, dominant la Tripolitaine, alors que l'Egypte, et les Emirats essentiellement soutiennent les forces du Maréchal Haftar, établi à Tobrouk. De ce fait, les frontières algéro-libyennes et tuniso-libyennes  se libéreraient de l'emprise de son allié. 

Le mouvement des Frères musulmans, Hamas et les différentes composantes de “l'islam politique” subiraient évidemment les conséquences de l'actuelle météorologie politique qui leur est défavorable. Prenons la juste mesure des effets sur les différentes scènes arabes des changements de rapports de forces que la situation induit.  Certes, les accusations  de vassalité et de mise en tutelle des forces que le riche émirat soutient sont de fait démenties. Mais le discours de nostalgie et de repli, développée lors de la conjoncture précédente, risque de perdurer, affectant la politique de modernité, de progrès social et d'ouverture. Ne serait-il pas exagéré de parler d'une fin de conjoncture, suite à ce que des observateurs hâtifs appellent “l'effondrement du temple ? ”

 

chaterkhalifa@topnet.tn

 

Economiste maghrébin, n° 716,  du 12 au 26 juillet 2017.


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