La guerre de Libye, l'épreuve du voisinage …!

Pr. Khalifa Chater

L'instabilité et l'insécurité de la Libye suscitent les craintes des pays du voisinage. L'entrée sur scène de Daech, son établissement actuel à Syrte et sa politique d'expansion territoriale, mettent les armées de la Tunisie, l'Algérie, l'Egypte et les pays du Sahel africain, sur le qui-vive. Une intervention militaire occidentale, "pour annihiler ce danger" suscite actuellement leurs inquiétudes. Ils auraient souhaité régler le problème par la dynamique interne, à l'appui d'un soutien régional. Or, l'initiative de la création du groupe des six pays du voisinage de la Libye (Algérie, Tunisie, Égypte, Niger, Tchad et Soudan), n'a pas permis  de trouver des solutions à la crise politique, aggravée depuis lors par le flux de Daech, de l'Irak et de la Syrie, à la suite des raids internationaux qu'ils subissent. Le règlement de la crise, par la voie du dialogue entre les protagonistes, vœux des pays du voisinage immédiat et leur mobilisation sécuritaire semble un vœu pieux.

La position égyptienne : Des voix égyptiennes ont appelé à la formation d’une force d’intervention en Libye, en alliance avec le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Le président de la Commission constitutionnelle de l’Égypte, Amr Moussa, a déclaré dans un communiqué de presse que la situation en Libye est devenue une source de « préoccupation grave » pour l’Égypte et les pays voisins de la Libye, soulignant que les ‘‘mini-états, les sectes et les factions extrémistes en Libye constituent une menace directe pour la sécurité nationale de l’Égypte’’ (http://www.egaliteetreconciliation.fr, 7 aout 2014). Après l'assassinat de  21 chrétiens égyptiens, le Caire  opéra, le 16 février 2015, un bombardement des frappes aériennes ciblées contre des camps et des lieux de rassemblement ou des dépôts d'armes de Daech en Libye.

L'actualité atteste une  attitude réservée et critique de l'opinion publique et du gouvernement : Un journaliste averti d'al-Ahram, proche du pouvoir,   affirme que l'intervention militaire éventuelle des USA, de la Grande Bretagne, de la France et de l'Italie répond, non à des raisons humanitaires mais à des considérations économiques et géostratégiques des puissances occidentales (la maîtrise par  Daech des sources de pétrole, menaçant les intérêts économiques occidentaux et la crainte des  opérations terroristes en Europe, à partir de la "tribune libyenne" (Oussama al-Ilfi, "où va la Libye", al-Ahram, 12 février 2016). Un autre journaliste d'al-Ahram, estime  que les crises aussi bien de Libye que de Syrie   “concernent la sécurité nationale égyptienne…. L'Egypte a droit de regard sur les options et les scénarios, destinés à mettre fin à  cette situation désastreuse, avant l'avancée dans de nouvelles aventures, qui accroissent les épreuves des deux peuples et du risque d'implosion de ces deux pays’’ (Mohamed Hédi Allam, "L'Egypte et les options militaires "étrangères", en Libye et en Syrie", al-Ahram, 12 février 2016).  L'Egypte refuse toute intervention extérieure, dans l'aire arabe, sous n'importe quel prétexte. Le journaliste rappelle que le ministre des Affaires Etrangères égyptien Sameh Choukri, lors de sa récente visite à Washington a affirmé que la Libye  doit nécessairement former un gouvernement d'union, qui pourrait demander une intervention extérieure. ‘‘Mais les acteurs sur le terrain devraient  prendre connaissance des vues de l'Egypte, avant de s'engager dans de nouvelles aventures’’. Lors d'une interview au Washington Post, le Ministre des Affaires Etrangères égyptien a révélé la teneur de ses entretiens à Washington: Il aurait demandé "une reconnaissance du général Hafter, qui constitue une composante importante de la lutte contre le terrorisme". Il appelle la société internationale à différer l'intervention, jusqu'à la formation d'un gouvernement d'union nationale, qui assurerait la direction des opérations ("Choukri demande la reconnaissance de Hafter", 10 février 2016, http://almesryoon.com). Le Président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, vient d'ailleurs, de définir la position de son pays : nécessité d'arrêter l'extension des groupes terroristes, recherche préalable de solutions, conditionner l'intervention, ultime recours, par la demande du gouvernement libyen,(Jeune Afrique n°2875, du 14 au 20 février 2016).

Tunisie, une mobilisation préventive : La première intervention internationale, en Libye, 2011,  avait pour objectif officiel de libérer le peuple d'une dictature. La Tunisie assuma son accueil des réfugiés. Mais on réalisa, par la suite, ses effets néfastes (absence de pouvoir central, tribalisme, seigneurs de guerre, anarchie). Cette seconde intervention serait plus tragique car elle concerne les bourreaux et les victimes. Or, les conditions économiques de la Tunisie post-révolution réduisent la marge du pouvoir d'accueil. Ce qui explique la mobilisation préventive des moyens alimentaires et sanitaires, confortée par une surveillance, vu les possibilités d'infiltration de terroristes.  La construction d'un barrage et la mobilisation sécuritaire et militaire s'inscrivent dans cette nouvelle donne. Prenant acte du péril, le président tunisien, Béji Caïd-Essebsi a mis en garde, jeudi 4 février, contre les conséquences d'une éventuelle intervention militaire en Libye, soulignant la nécessité de concertations avec son pays et les Etats voisins, sur la question (discours lors de la cérémonie de présentation des vœux de la nouvelle année des Chefs de missions)

L'attitude algérienne : Préférant éviter à tout prix ce type de scénario, l’Algérie  estime que la lutte contre Daech devrait être menée par des Libyens unis derrière un gouvernement consensuel auquel la communauté internationale fournirait un appui décisif ("La Libye, nouveau terrain de jeu du terrorisme", al-Watan, 7 février 2016). L'Algérie exprime ses méfiances. Une visite de concertation du ministre tunisien, à Alger, le 13 et 14 février, a confirmé que les deux pays sont hostiles à l'intervention militaire. La Tunisie et, dans une certaine mesure l'Egypte, partagent cette inquiétude. Elles redoutent un afflux massif de réfugiés et une infiltration de terroristes sur leur territoire doublée d’une dispersion des groupes terroristes dans toute la région. D'ailleurs, l’état d’alerte maximale a été déclaré par l’armée algérienne, sur ses frontières méridionales. Alger est, d'autre part à l'écoute de la donne sahélienne. Or, le colonel Laminou Sani, directeur de la documentation et du renseignement militaire pour les forces armées du Niger, a révélé que “Daech se dirige vers le sud de la Libye pour éviter les éventuelles frappes aériennes de la coalition européenne”. Réunis à haut clos, à Dakar, des hauts gradés africains, ont évoqué cette menace (Mohamed-Chérif Lachichi, "possible expansion de l’État Islamique au Sahel", Liberté, Alger, 13 février 2016).

 (in L'Economiste Maghrébin, n° 679 du 24 février au 9 mars  2016).



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