La nouvelle équation arabe !

Pr. Khalifa Chater

L'aire arabe connait, suite aux bouleversements du "printemps arabe" et surtout à "la stratégie du chao", mise en œuvre,  des recompositions géostratégiques. Rééquilibrage politique international et régional : la nouvelle stratégie en retrait des Etats-Unis et le développement du rôle de la Russie, comme grand acteur, relativise le  jeu politique de la Turquie, de l'Arabie Saoudite et du Qatar. Il sur-démissionne l'impact de l'Iran et de Hezb Allah. Le duel entre  l'Arabie et l'Iran, s'inscrit dans une rivalité de puissances, exploitant la confrontation entre l'arc chiite et l'axe sunnite. Donne nouvelle, le nouveau président américain Donald Trump met à l'ordre du jour une révision de la politique étrangère américaine, qui diffère, selon sa perception des intérêts américains, dans les différentes régions. 

La Tunisie et l'Egypte ont réussi  le changement de leurs régimes. Un double processus révolutionnaire a permis de faire échec à l'établissement d'un ordre idéologique hégémonique, succédant au despotisme. Options différentes selon la nature du pouvoir, alors que l'Egypte a fait valoir la rupture, la Tunisie  a adopté une stratégie de dialogue et de synthèse, entre les forces politiques, "sacralisant", le dialogue.   Dans les deux cas, les retombées socio-économiques de la révolution n'ont pas permis de répondre aux attentes sociales. La question de la stratégie économique est désormais majeure, à l'heure des bilans.

En Syrie, la bataille d'Alep, le 15 décembre 2016, qui  consacre la chute de la rébellion, dans la deuxième ville de Syrie, constitue un tournant. Cette victoire du régime traduit la mobilisation russe et iranienne sur la scène. Comme suite à la rencontre des  présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, qui a scellé leur réconciliation (Petersburg,  9 août 2016), la réunion de la Russie, de l'Iran et de la Turquie, à Moscou, le 20 décembre 2016, en vue de traiter la question syrienne, confirme les nouveaux rapports de forces au Moyen-Orient. Les trois acteurs ont adopté, à la suite de leur réunion, une "déclaration" visant à mettre fin au conflit en Syrie. L'Etat-nation échappe désormais à l'implosion, mais il est appelé à s'accommoder de l'octroi d'une large autonome, à ses différentes composantes.

En Irak, l'armée a pris le contrôle des quartiers Est de Mossoul, "la capitale" irakienne de Daech. Elle s'apprête à donner l'assaut à la partie Ouest. L'offensive avait repris le 29 décembre dernier. Les unités de la police au Sud, l'armée régulière au Nord, les forces spéciales au centre. Le tournant a eu lieu le 6 janvier; Mais ‘‘la coalition et les forces de sécurité irakiennes doivent s'attendre à ce que la partie Ouest soit le combat le plus difficile à Mossoul’’ ( Patrick Martin, spécialiste de l'Irak, in Therry Oberlé, " l'armée devrait poursuivre l'offensive, au Nord",  Le Figaro, 20 janvier 2017),  En dépit du repli de ses forces, Daech reste un  acteur important sur scène, remettant en cause la stabilité et la sécurité.

Le soutien iranien au régime, aggrave la démarcation entre sunnites et chiites. La position du religieux chiite Moqtada al-Sadr, faisant valoir l'indépendance de son pays, contre toutes interventions étrangères, confirme la démarcation. Les affrontements, entre la police et ses partisans, au centre de Bagdad, le 11 février, après une manifestation, (cinq morts et 174 blessés) traduit cette instabilité. Elle fait valoir la nécessité de promouvoir une politique de réconciliation et de partage du pouvoir entre chiites, sunnites et Kurdes. Elle mettrait fin aux relations parfois ambigus, de certaines communautés sunnites avec Daech. Elle traduirait, dans les faits, les nouveaux rapports de forces, vu l'engagement des Kurdes, dans la lutte contre Daech.

La question libyenne reste préoccupante, vu la guerre civile qui y sévit, la lutte entre deux gouvernements, celui de  Tripoli, représentant le bloc politico-militaire Fajr Libya (Aube de la Libye) et le gouvernement de fait de Tobrouk,  basé à l'est du pays qui compte sur la loyauté du maréchal Khalifa Haftar. Suite à l'intervention de l'ONU, les négociations entre les protagonistes à Skhirat, Alger et Tunis,  ont permis la formation du gouvernement d'union de Faez Sarraj. Mais il trouve des difficultés à prendre le relai des pouvoirs établis, alors que Daech fait valoir ses surenchères et s'adonne au terrorisme. Le développement de l'influence du maréchal Khalifa Haftar, qui a consolidé ses pouvoirs dans la région de Benghazi, pris possession des gisements pétroliers  et a mis à l'ordre du jour la conquête de la Tripolitaine, a changé, en sa faveur les  rapports de forces.

Le maréchal Haftar est désormais reconnu, comme acteur principal.   La médiation des pays du voisinage en vue de négociations entre les protagonistes, le remet en scène. Escalade du jeu,  dans ce contexte, les milices de Mesrata, qui avaient libéré Syrte, de Daech et qui seraient "soutenues par la Turquie", ont rétabli leur autorité sur Tripoli, depuis une semaine (journal Al-Arab, 12 février 2017). Craignant l'arrivée de Haftar à Tripoli, et voulant affirmer leur rôle, les groupes islamiques ont pris leur distance du gouvernement de Faez Saraj, 

Renversement de la donne, les entretiens du Caire (13-14 février), entre les protagonistes libyens, ont éclipsé la médiation islamique d'Ankara (8-9 février),  qui aurait eu pour objet de sauvegarder le statut de Fajr al-Islam. Elle aurait  mis fin à la diplomatie parallèle, qui la sous-tend. Les négociations indirectes, engagées par le gouvernement égyptien, ont permis de rapprocher les points de vue entre le groupe de Tobrouk (le président de son parlement Aquila Salah  et  le maréchal Haftar) et le chef du gouvernement d'union Faez Serraj, par l'intermédiaire  du chef d'Etat-major égyptien Mahmoud Hijazi. L'accord qui aurait été conclu prévoit :

- la création d'une commission commune, pour actualiser  l'accord de Skhirat,

- la révision du conseil présidentiel et de ses prérogatives,

- la définition de la charge des chefs des troupes

- des élections parlementaires et présidentielles, qui devaient avoir lieu avant février 2018.

Le refus du Maréchal Haftar de rencontrer Faez Serraj au Caire confirme son assurance, dans un contexte régional et international, qui lui semble favorable. Ces négociations permettraient-elles une sortie de crise ? La réunion des ministres des Affaires Etrangères de Tunisie, d'Algérie et d'Egypte (Tunis, 19-20 février 2017), permettra-t-elle de coordonner les médiations des différents pays du voisinage ?

 Diagnostic d'observateurs  que nous partageons : ‘‘La Libye ne retrouvera pas de sitôt un système stable de partage du territoire, de la rente pétrolière et de l’autorité’’ (Jean Dufourcq et Olivier Kempf. "La Libye écartelée",  La Vigie, 15 février 2017).

Conclusion : La Syrie, l'Irak, le Yémen et la Libye étaient des cibles et enjeux des interventions. Qatar,  à l'instar de la Turquie, exerçait son jeu de rôle, en tant que relais. Fait nouveau, le retour de l'initiative arabe, exprimée lors des entretiens du Président libanais, au Caire, avec le président Sissi, puis, à Amman, avec le roi Abdallah 2. L'analyste égyptien Nasr Sayegh a évoqué, à juste titre " le rôle de la modération arabe",  par l'Egypte et la Jordanie, suite à leur repositionnement. L'Egypte ferait valoir son statut de puissance régionale, alors que la Jordanie était affectée par la guerre de Syrie. Elle assiste, d'ailleurs, â la rencontre de Genève. Par contre, le Liban officiel qui à évité de prendre position, sur cette question, connait une grave démarcation populaire. Dans ce même ordre d'idée, la médiation des pays du voisinage, la Tunisie, l'Algérie et l'Egypte, en vue de rapprocher les points de vu des protagonistes libyens, atteste ces velléités de retour de l'initiative arabe. Pourrait-on parler d'un retour de l'espoir, pour mettre fin aux tragédies de "la stratégie du chao" ?

(in Economiste maghrébin,

N°706, du février au 8 mars 2017).

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