La praxis de Habib Bourguiba

Pr. Khalifa Chater

Comment définir la praxis politique d'Habib Bourguiba ? Peut- transposer une grille de lecture, une analyse faite de concepts importés ? Peut-on réduire la démocratie au processus électoral, à l'alternance politique  qui en découle ? Mais ne devrions-nous, comme préalable, revoir la définition de la démocratie, dans le contexte postindépendance, d'un régime de fait du tiers-monde[1] ? Peut-on  envisager  l'exercice des libertés d'opinion et d'expression,  hors contexte ? Il s'agit certes de conditions Sine Qua None  de la gouvernance démocratique. Je préfère quant à moi, transgresser les concepts formels, pour faire valoir la praxis, en cette définition de la démocratie : " la participation de tous et de chacun à la définition d'un vivre ensemble", faisant valoir le rôle du peuple comme acteur dans un jeu et des rapports de force. Selon les lois de La Palice on ne peut duplicater un modèle culturel. Par contre, on peut dupliquer un modèle technique, fut-il sophistiqué. Autre donne : les phases historiques et les spécificités nationales ne sont pas réductibles à un modèle unique et complet[2]. Dans ce domaine, nous avons préférer l'étude du cas tunisien, d'une expérience de vie commune policée, en relation avec les attentes de la conjoncture postcolonial et des enjeux de cette étape décisive de décolonisation et de construction souveraine.

La praxis politique de Habib Bourguiba, - son mode de gouvernement et son exercice du pouvoir -  est au service des enjeux qu'il a identifié et défini: Dans une lettre adressée de son exil de la Galite (1952-1953), Habib Bourguiba affirmait qu'il était affecté et fatigué mais heureux d’être utile à son pays, de «contribuer à donner au peuple tunisien une âme collective, un sens aigu de la solidarité nationale[3]». Autre  affirmation du président Bourguiba, en 1973 : «D'une poussière d'individus, d'un magma de tribus, de sous tribus, tous courbés sous le joug de la résignation et du fatalisme, j'ai fait un peuple de citoyens». L'historien, que je suis, relativise le texte bourguibien, puisque la construction de l'Etat tunisien remonte au moins à la période contemporaine. Mais le rôle de Habib Bourguiba, lors de la lutte et lors de l'ère postcoloniale, affirmant l'unité nationale, condamnant la discorde et le tribalisme ne saurait être démenti. La phase de libération et la recréation des institutions, sous le gouvernement national, ont été décisives, dans ce domaine, confirmée et confortée par l'affirmation de l'Etat, érigé en culte. Faut-il sous-estimer son attachement à la maxime du philosophe Auguste Comte, qu'il rappelait volontiers dans ses mémoires : “Vivre pour autrui”. Autre enjeu du leader tunisien, la modernité et la sécularisation : Notre approche fait valoir l'itinéraire de la modernité de Habib Bourguiba de 1934 à 1987, qui conditionne sa praxis politique.

Les événements fondateurs : L'itinéraire politique d'Habib Bourguiba est marqué par des événements fondateurs, qui engagent sa praxis politique. Ces actes de rupture annoncent ses options modernistes:

a) La scission au sein du Néo-Destour, en 1934 et la création du Néo-Destour : Nous ne revenons pas sur la conjoncture de la scission. Ce qui importe c'est l'événement.  La  rupture avec les « Archéos »  est consommée. Pour mieux frapper l’imagination populaire on répétait, par allusion à Bourguiba, le verset coranique où il est dit : « Si un dévoyé se glissait dans vos rangs, prenez garde de vous laisser circonvenir par ses paroles. vous aurez à regretter les conséquences de vos actes». Pour battre leurs adversaires sur le terrain religieux qu’ils ont choisi, les nouveaux dirigeants ont mis leur action sous le signe du Verset Coranique : «Agissez ! Dieu vous saura gré de vos actes, ainsi que son Prophète et tous les croyants[4]». Assumant la dissidence, Habib Bourguiba et ses amis  fondent donc le Néo-Destour. Cette jeune formation est moins élitiste, plus populaire. Elle n’est plus seulement urbaine, mais s’ouvre aux campagnes. Prenons la juste mesure du discours fondateur, qui dénonce le processus post-vieux Destour et célèbre l'idéaltype du néo.

b) Les conditions de l'indépendance (1955-1956) : L'option bourguibienne en faveur de l'autonomie interne suscite l'émergence du yousséfisme, qui bénéficia  de l'appui de l'opposition zeitounienne ou du moins de ses chefs les plus radicaux et bien entendu de l'opposition du vieux Destour. Ce décalage de fait entre deux courants de pensée : traditionnaliste et moderniste et cette démarcation politique débarrasse le leader politique des éventuels opposants à sa politique moderniste et lui permet d'ouvrir les nouveaux horizons. Par contre, elle met sur scène des opposants irréductibles, dont certains de leurs acteurs engageront les préparatifs du coup d'Etat de 1962, qui devait remettre en cause le statu quo du pluralisme, plus ou moins sauvegardé, durant les premières années de l'ère postcolonial.

c)  Le Code du Statut Personnel : Ayant obtenu son indépendance, le 20 mars 1956, l'Etat tunisien était en voie de reconstruction : Dans cette conjoncture et alors que la nature du pouvoir n'a pas été encore définie, le régime beylical étant en sursis,  Habib Bourguiba promulgua le 13 août 1956, le Code du Statut personnel[5]. Interrogé sur le timing du processus, par son conseiller Béji Caïd Essebsi, Habib Bourguiba lui répond que « si cette réforme n’est pas réalisée maintenant, elle ne pourra peut-être plus jamais être réalisée et je ne suis pas sûr de pouvoir moi-même la réaliser encore dans six mois[6]». Il souhaitait profiter de l'élan révolutionnaire. Le Code du Statut personnel suscita "un lever de bouclier  des conservateurs". En réalité, il fut l'objet des réserves de la quasi-totalité de la classe politique. Prudence diplomatique, peur d'affronter le leader triomphant, mais non indifférence, "les journaux tunisiens se sont abstenus d'évoquer, ces réformes et son accueil par l'opinion publique, les approuvant ou les critiquant". Point de campagne en sa faveur, au sein du parti Néo-Destour. “Ce que j’ai fait pour la femme, dira-t-il en 1972, demeure la fierté de mon œuvre”. Constat d'évidence, une consultation démocratique n'aurait pas permis l'adoption de ce statut d'émancipation des femmes. "Les convictions de  Habib Bourguiba, sa volonté et son prestige lui permirent de bousculer tabous et conservatismes[7]". D'ailleurs,dés l'ouverture de négociations de l'autonomie interne, puis de l'indépendance Habib Bourguiba a fait valoir  sa vision moderniste: “Je suis toujours partisan d'un Etat démocratique moderne et laïc[8]”, dit-il. Il dissipe cependant  le malentendu possible : “Mais il y a, à propos de la laïcité un malentendu, parce que nous n'avons pas d'équivalent en arabe et on a cru que c'était l'abandon de la religion[9]”. D'ailleurs, la politique féminine de Bourguiba s'inscrit dans une relecture des références et non par une attitude antireligieuse, telle qu'elle fut pratiquée par Mustapha Kamel.

La syntaxe des valeurs démocratiques : La conscience historique de la modernité, induite par ces événements fondateurs, nait d'une prise de conscience de la nécessité de se dégager de la pesanteur du passé, pour ouvrir des horizons de promotion. Durant ce moment décisif du recouvrement de l'indépendance, l'acteur politique réalise que l'ordre  du monde passé s'effondre, alors que l'ordre de l'avenir ne se dégage pas encore. Les deux moments - celui du dépérissement tout comme celui  de la régénération - vont souvent de pair dans cette conjoncture. Traduisant cette exigence, l'idéal type de la modernité devient la matrice de la praxis bourguibienne, associant la rupture avec le despotisme colonial et transgressant le passéisme sous-jacent de la société tunisienne, dominant, dans une large mesure son inconscient collectif. La modernité et la rupture avec l'ancien régime sont désormais des marqueurs politiques de son action. 

Habib Bourguiba engage son projet de construction d’un Etat moderne.  Le développement de l'enseignement est érigé en priorité. La réforme de l'enseignement, mise en œuvre en juin 1958, ouvre l'enseignement à tous les Tunisiens d’âge scolaire. L'enseignement est désormais gratuit. D'autre part, elle crée un système éducatif uniforme, intégrant l'enseignement zeitounien, nationalisant les programmes, de toutes les sections.  L'émancipation féminine et l'égalité du genre - à l'exception de l'égalité de l'héritage, qu'il a annoncée, mais n'a pu promulguée -  constituent des exceptions dans l'aire arabe. L'intégrité des personnes et des biens, la promotion de l'homme - je veux dire la personne - l'émancipation féminine, l'égalité du genre, la généralisation de l’enseignement comme levier, contre le sous-développement, l'amélioration de la santé publique, la sécularisation de la société constituent des axiomes des acquis démocratiques. La relecture de l'histoire de l'après - indépendance enregistre également la remise en question des structures du Protectorat, la création d'institutions nationales  et l'émergence d'une nouvelle élite prenant le relais du pouvoir du makhzen. Le "gradualisme" qui caractérise la praxis  d'Habib Bourguiba, inscrit la mise en application de ces valeurs dans sa stratégie des étapes, dans une grille de lecture d'émancipation et de promotion.

Le régime bourguibien : Chaque pays a connu un axe institutionnel central. En Tunisie, c'est le parti qui a incarné et dirigé le mouvement national. C'est le parti, qui est à l'origine de l'organisation de l'Etat moderne.  Habib Bourguiba bâtisseur de l'Etat national a compris le rôle du parti. Il a été l'instrument de sa praxis politique. Se référant à l'unité nationale, le Néo-Destour associa aux élections, en 1955, 1959 et 1986, les organisations nationales (UGTT, UTICA, UNAT et UNFT). La vie interne du parti et l'articulation entre les organisations nationales mirent à l'épreuve, le compromis fondateur. Fait d'évidence, tout parti engage inéluctablement une certaine concentration des pouvoirs, entre quelques mains : les "logiques d'efficacité" dans la lutte partisane, la position dominante des leaders, comme le "besoin de direction" des foules et leur gratitude à l'égard du chef ou des chefs. Nous prenons compte, dans ce diagnostic l'approche de Robert Michels : "Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances oligarchiques de la vie des groupes[10]". Le Néo-Destour, sous ses différentes appellations successives n'échappas à cet itinéraire. Une certaine opposition dirigée par Ahmed Mestiri se manifesta, au premier congrès de Monastir. L'opposition libérale souhaitait inverser les rapports de forces au sein du Néo-Destour. Le discours démocrate concernait plutôt la vie du parti.

La logique de la vie du parti Néo-Destour/PSD, similaire à l'évolution des différents partis, fussent-ils les plus démocrates, subit la tendance inéluctable en l'émergence d'une oligarchie, de la main mise d'un petit groupe de dirigeants, qui font valoir leur réorientation[11]. Le contexte de l'attente de la succession et le souhait des proches collaborateurs de sauvegarder leurs privilèges, par la défense de l'autoritarisme et le conservatisme politique - que le leader condamne - expliqueraient les dérives de fin de règne et bien entendu la décision du congrès de la clarté (12-15 septembre 1974)  de nommer à Habib Bourguiba,  Président à vie du PSD et leur recommandation à la Chambre des députés de réformer la constitution, en vue de lui attribuer la présidence de la République à vie. Ne perdons pas de vue que Habib Bourguiba avait refusé, l'inscription de son nom dans la constitution de 1959.

Conclusion : Le préalable à la définition d'un régime politique est "une ligne de partage des eaux (fluctuantes et fragiles), entre les "sociétés qui sont organisées en vue de l'intérêt privé et qui sont despotiques ou domestiques… et les sociétés qui ont en vue l'intérêt général, le bien vivre". Nous adhérons à ce diagnostic de Blandine Kriegle et nous écartons en conséquence, dans le cas de Habib Bourguiba, le jugement hâtif d'un despotisme, fut-il éclairé[12]! La relation Bourguiba/ peuple tunisien exprime une adhésion, sinon une communion. "Un chef, un parti, une ligne", peut-on définir ainsi le régime bourguibien ? En tout cas, il ne s'agit point d'un pouvoir personnel, mais plutôt d'un leadership, qui affirme sa vision d'avenir mais confie le gouvernement, la gestion des affaires publiques aux gouvernements successifs, en relation avec les assises du parti. 

L'itinéraire bourguibien permet d'affirmer les exigences du présent contre la pesanteur du passé, du changement contre la tradition. La cohérence de son œuvre découle, à mon avis, d'une intuition centrale, véritable lieu de création ex nihilo. La matrice moderniste assure la profonde continuité du leadership, de la promotion des conditions et du regard du quotidien, Désormais assumé, défendu et revendiqué, l'idéaltype de la modernité prend la forme de "tradition du nouveau" et s'érige en tant que tel, dans le combat pour la sauvegarde des acquis. Prenons la juste mesure de l'action réformatrice globale, qui induit une vraie révolution, avec ses implications sur le vécu, les mœurs et les conditions du développement social et dont le suivi, crée les conditions de "la gouvernance démocratique", que la génération des enfants de Bourguiba a fait valoir, lors du printemps tunisien et de la soft revolution, (été 2013) qui a corrigé sa dérive.

Pr. Khalifa Chater

 


 

[1] - Voir, par exemple, Olivier Vallée, Pouvoirs et politiques, en Afrique, Paris, Edition Desclée de Brouer, 1999.

[2] - Mamadou Diouf, "Libéralisations politiques ou transitions politiques : Perspectives africaines", Nouvelles pistes, n°1, 1998, Codesiria, Dakar.

[3] - Des lettres de Bourguiba retrouvées dans un appartement parisien. Voir Business news, 15 juillet 2015.

[4]  - Quatrième conférence donnée par le Président Habib Bourguiba, le 9 novembre 1973, devant l'Institut de Presse et de l'Information.

[5] -  Voir pour l'étude du Code de Statut personnel, Souad Chater, La femme tunisienne : citoyenne ou sujet, éd. Maison tunisienne de l’édition, Tunis, 1978, pp. 85 - 98.

[6] - Béji Caïd Essebsi, Bourguiba. Le bon grain et l’ivraie, éd. Sud Éditions, Tunis, 2009[7] - Voir Texte de l’allocution prononcée, le 6 avril 2004, par Bertrand Delanoë, maire de Paris, lors de l’inauguration de l’esplanade Habib Bourguiba.

[8]  - Habib Bourguiba, interview de George Altman, de la revue Franc-tireur, cité par l'action tunisienne, 13 février 1956[9]  - Ibid.

[10]  - L'œuvre de Robert Michels (1876 – 1936), publié en 1911. Traduit de l'allemand, sommairement en 1914, vient de bénéficier d'une traduction complète et édité par Jean-Christophe Angaut, Paris, Editions Gallimard, coll. « Folio essais » 834 p. 

[11]  -Ibid.

[12]  - Blandine Kriegle, la politique de la raison, Paris, Payot, 1994, p. 39.


_____________________________________

Page précédente: Histoire contemporraine
Page suivante : Articles en ligne