La question syrienne et la confrontation diplomatique

Pr. Khalifa Chater

Le vote des motions présentées par la France et la Russie, au cours de la réunion du Conseil de Sécurité de l'ONU, samedi  8 octobre 2016, traduit la démarcation géopolitique, sur la question syrienne.Le soulèvement populaire contre  le régime du Baath s'est rapidement muté en guerre régionale et en affrontement international. La radicalisation de la résistance et l'occupation territoriale, par Daech, mettant à l'ordre du jour un califat mythique, semblaient unir contre elle, tous les protagonistes. Russes et Occidentaux étaient incapables de réactualiser l'arrêt des combats, sinon la trêve, ou du moins de s'entendre pour "sauver Alep", la ville martyre. Quelque 250.000 habitants sont pris au piège, face aux combats entre les rebelles radicalisés, qui occupaient l'est de la ville et le régime syrien.  Or, ces rebelles tenaient la population en otages, pour échapper à l'offensive du régime syrien. Alep, 2em ville du pays, naguère capitale économique, commande le nord de la Syrie. Si l'opposition est vaincue, le régime syrien s'assurerait une victoire majeure.

La question syrienne est un enjeu de l'affrontement diplomatique.

La motion française - que le ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault était venu défendre à New York - a recueilli l'adhésion de 11 des 15 pays membres du Conseil de Sécurité. Le Venezuela, comme la Russie, qui a exercé son droit de véto, a voté contre. La Chine et l'Angola se sont abstenus. La Russie a ensuite soumis au vote un texte concurrent, appelant plus généralement "à une cessation des hostilités, notamment à Alep" mais pas à un arrêt des bombardements. Neuf pays, dont la France, les Etats-Unis et le Royaume-Uni, ont rejeté le texte russe. Le Venezuela, l'Egypte et la Chine ont voté avec Moscou, tandis que l'Angola et l'Uruguay se sont abstenus. Nous noterons le soutien des pays du tiers-monde, à la motion russe et le rapprochement des points de vue de la Russie, de la Chine et de l'Egypte, qui prend résolument ses distances, de la rébellion. L'exercice du droit de véto, par la Russie contre la motion de la France, suscita des relations de tensions entre les deux pays. Prenant acte, Vladimir Poutine annonça le 11 octobre qu'il renonce à sa visite parisienne. Cette crise conjoncturelle traduirait un  «désaccord majeur».

Grosso modo, une démarcation géopolitique de la communauté internationale accompagna le "printemps arabe". La première, conséquence de la stratégie du "chaos constructeur" des néo conservateurs américains, qui sont prêts à s'accommoder d'un "islamisme démocratique", version Frères Musulmans. Cette option est soutenue par la Turquie et le Qatar. La deuxième ligne, inspirée de la "Realpolitik", s'oppose à la remise en cause des Etats-nations. Elle est soutenue par les Emirats Arabes Unis, la Jordanie, la Russie et l'Iran (Patricia Lalonde, "Le remodelage du Moyen Orient", http://www.huffingtonpost.fr, 29 mars 2015). Les discours officiels des Occidentaux (Etats-Unis, France, Royaume Uni), lisent le conflit syrien, selon la grille du "printemps arabe". Ce qui justifierait leur soutien à la révolte, contre le régime autoritaire. Le Liban, l'Irak et l'Algérie, favorables au statu quo, refusent toute intervention étrangère. Cette ligne  est désormais rejointe par la Chine et l'Egypte, alors que le gouvernement tunisien a pris ses distances, révisant l'engagement de la troïka. Ces deux lignes s'affrontent actuellement au sein de la communauté internationale.

D'ailleurs, le conflit syrien est devenu un "champ de bataille, à entrées multiples" entre des protagonistes nationaux, régionaux et internationaux. La Syrie est devenu "un patchwork, de fiefs ennemis, qui se combattent ou s'allient, dans un jeu compliqué qui défie jusqu'à présent toute solution diplomatique" (Adrien Jaulmes, "Syries, les acteurs aux intérêts croisés d'un champ de bataille régionale", Le Figaro, 13 septembre 2016). Les relations entre Moscou et Washington se sont encore détériorées depuis l'échec de la trêve en Syrie qu'ils avaient initiée en septembre et qui n'a duré qu'une semaine, chaque camp accusant l'autre d'avoir torpillé le cessez-le-feu. Les Etats-Unis privilégient désormais la solution politique des questions de la Syrie et même au Yémen, sans toutes fois remettre en cause leur soutien, à la résistance.

Consolidation de la Russie, au Moyen-Orient, elle a décidé de transformer ses installations portuaires à Tartous, dans le nord-ouest de la Syrie, en "base navale russe permanente"(annonce du vice-ministre russe de la Défense Nikolaï Pankov, lundi 10 octobre 2016). Quelque 4.300 militaires russes sont déployés en Syrie et, plus d'un an après le début de son intervention en Syrie, la Russie continue d'y renforcer sa présence militaire, malgré l'annonce en mars du président Vladimir Poutine du retrait d'une partie de son contingent.

Dans l'aire arabe, l'Egypte affirme son soutien au maintien du Président Assad  et reconnait ses divergences avec l'Arabie Saoudite, sur la question syrienne. Elle craint une prise de pouvoir par l'Islam politique, qui s'érige en alternative (Abdel Beri Atouane, Aray Al-Youm, 23 septembre 2016). Par contre, on assiste à un rapprochement évident entre la Turquie et l'Arabie Saoudite. : Ankara et Riyad ont signé  un accord stratégique, sécuritaire et militaire, à l'occasion de la visite du wali-al-ahd saoudien, Mohamed Ben Naief, vice-président du conseil des ministres et ministre de l'intérieur, en Turquie, le 30 septembre. Ces gestes diplomatiques annoncent des changements de la carte géopolitique du Moyen-Orient, redonnant à l'Egypte son rôle de premier plan et relativisant le jeu de rôle des pays du Golfe. 

L'Economiste Maghrébin, n° 6695,  du   19 octobre au 2 novembre 2016.

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