La révolution bourguibienne

Pr. Khalifa Chater

Nous saisissons l'opportunité de l'anniversaire de la disparition du leader, pour tenter le   décodage de sa pensée. Alors que les modernistes célèbrent "le retour de Habib Bourguiba  ", comme une planche de salut, dans une conjoncture d'épreuves, la réaction se mobilise pour mettre ce processus, en échec, pour rejeter les valeurs essentielles, qu'il a incarnées. Notre propos transgresse la narration événementielle de son itinéraire de lutte de libération - une  vie semée d'embuches, d'arrestations, de déportations et d'exils – pour l'étude du processus de mutations, de progrès et d'ouverture, dans le temps long de son histoire, de la création du Néo-Destour, à nos jours. L'exposé fait valoir, en conséquence, sa grille de valeurs.

Vision de fait et vraisemblablement pragmatique de Habib Bourguiba, l’enjeu était de « détruire une hégémonie et en créer une nouvelle », dans le cadre d’une guerre dont l’issue est déterminée par les « positions » acquises avant l’assaut. Adoptant l'épistémè d'Antonio Gramsci, nous pouvons évoquer "une guerre de positions", affirmant la crise de l'hégémonie du pouvoir du protectorat et du makhzen, son relai "indigène", dans la régence: La force et le consentement étaient les deux fondements du pouvoir colonial. Naissance d'une hégémonie alternative, au service de la population. La naissance du Néo-Destour, en 1934, a inauguré une nouvelle ère. La mobilisation populaire et l'implication des groupes sociaux, appelés volontiers subalternes qu'il a mises en œuvre  a remis en cause l'acceptation de la domination, de la dépendance, de la soumission et de la résignation. Dans la pensée du néo-Destour, les pseudo « marges de l’histoire », c’est-à-dire les groupes sociaux absents des histoires « officielles », sont susceptibles, lorsqu’ils entrent en activité, de bouleverser l’ordre politique. Libérant les hommes, de leur exil existentiel, l'opération a mis fin à la passivité des masses. Cette "hégémonie nationale" a été confortée, enrichie et, dans une large mesure, redéfinie, par la "philosophie de la praxis" bourguibienne, mettant à l'ordre du jour, ses réformes globales : promotion de l'homme, par l'éducation, code du Statut personnel, ouverture et progrès social.  Est-ce à dire, qu'Habib Bourguiba, était, en 1956, porteur d'une pensée en avance sur les structures sociales du pays et sur les mentalités ? Le temps ayant fait son œuvre, ses réformes sont désormais assumées, enracinées et souvent prises comme modèles. Je qualifie sa stratégie de « guerre culturelle», adoptant la culture dans son acceptation globale d'un humanisme de fait, intégrant tous les facteurs de progrès et les composantes du bien être. Il s'agit, bien entendu, d'une guerre culturelle contre les valeurs de l'élite makhzen. L’objectif  impliquait de récupérer, sinon de  combattre les intellectuels traditionnels - les oulémas passéistes -, de la classe dominante.  La société traditionnelle était définie par la structure de parenté, la morale communautaire et la lecture littérale de la religion. Autre fait d'évidence, l'aristocratie tunisoise affirmait volontiers sa fidélité au régime beylical, à l'institution de la Zitouna et aux oulémas traditionnels. Ce qui explique d'ailleurs la taxation d'Habib Bourguiba, par ses adversaires, de "provincial". L'indépendance tunisienne a produit ses acteurs. Ils ont pris le relai du makhzen et constitué "un bloc historique", selon la définition gramscienne, affirmant ses assises sur "les lignes de fronts".

La "soft révolution" de l'été 2013, corrigeant les velléités d'un retour de la nostalgie, a institué les acquis bourguibiens, comme patrimoine immatériel précieux. Ce qui atteste une mutation du sens commun, c'est-à-dire des certitudes primaires. On peut désormais parler d'une appropriation du sens commun enrichi, par la prise en compte des acquis. Prenons la juste mesure, de la formation d'un nouveau sens commun, adoptant dans le suivi des programmes bourguibiens, la praxis démocratique, assurant la promotion citoyenne, comme enjeu de l'hégémonie culturelle, post-révolution.

chaterkhalifa@topnet.tn

in L'Economiste maghrébin, n°709, 5 au 19 avril 2016


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