La "révolution tunisienne", état des lieux

La Tunisie vient de célébrer le cinquième anniversaire de la "révolution". Sous les feux de la rampe,  le "printemps tunisien" est au cœur des débats. Au-delà du choc révolutionnaire,  il est, en effet, opportun d'appréhender la trajectoire globale, le passage du processus de déclanchement (prélude) à l'accomplissement de ses réalisations, depuis lors (phase d'aboutissement).  Toute révolution ou même tout changement de régime suscite une immense espérance, portée par un ensemble hétérogène. Derrière le slogan "dégage", les revendications des acteurs tunisiens concernent "la liberté, le travail et la dignité nationale". L'analyse des doléances affirment cette demande de "changer la vie" des citoyens, dans les délais les plus brefs.  Or l'habilitation citoyenne, produit de la révolution, fait valoir des urgences. Effet de la conscientisation politique, le sens commun admet "les attentes". Il  peut comprendre que le nouveau pouvoir soit contraint, par les défis de la conjoncture, de différer l'application de "programmes révolutionnaires". Constat d'évidence,  les gouvernements post-révolution ont opté pour une politique gestionnaire, occultant les priorités du jour, la transformation de la société et l'engagement d'un programme de grandes réformes socio-économiques. Pouvaient-ils faire autrement alors que le pays traverse une grave crise économique et que sa sécurité est mise à l'épreuve. La commémoration de la "révolution" tunisienne implique sa redéfinition, par la résultante de son action. Elle met à l'ordre du jour un droit d'inventaire.  

Une révolution spécifique : Des exclus de la société, une jeunesse désœuvrée et une paysannerie marginalisée  engagèrent un mouvement de protestation populaires, à la suite de l'immolation de Mohamed Bouazizi (Sidi Bouzid, 17 décembre 2011). Parti  du centre ouest, le mouvement des Zouali, rejoint par des maîtrisards chômeurs et des jeunes, sans horizon, gagna les grandes viles puis la capitale. Il suscita la chute du régime du 7 novembre, le 14 janvier 2011. Dans une conjoncture historique donnée, la praxis politique,  a été en mesure de mettre fin à un régime de dictature. Donnons à ce mouvement ses titres de noblesse avec ses flambées révolutionnaires, son  avant-garde de jeunes acteurs militants, son écoute populaire et ses relations de sympathie avec les masses. De ce fait, la contestation bénéficia d'un consensus évident. D'ailleurs, elle aurait  bénéficié d'un relâchement des hommes du régime, très prompts à prendre leurs distances et à jouer leurs jeux.  De fait, le mouvement réussit à opérer une rupture avec le  "bloc historique" dominant du sept novembre, ramené à ses justes proportions. On peut parler  de l'abandon de l'autodéfense du système  en crise, perdant sa cohésion politique, par la défection de ses structures d'hégémonie

La spontanéité du mouvement contestataire, l'absence d'organisation politique, dirigeant le mouvement,  de leadership et d'alternative idéologique inscriraient le "printemps tunisien", plutôt comme une révolte. Définition adoptée mais nuancée de Fouad Mbazzaa, le premier président de la République, après la chute du régime : "Selon ma conception, la révolution implique un leader et un plan. Ce qui s'est produit est une révolte, dont le slogan est dégage. Mais nous la considérons, dans nos esprits, comme une révolution" (interview in Journal Ech-Charaa al-Magharbi, 11 janvier 2016). Autre considération, permettant de transgresser le concept révolte: ce mélange d'intuitions synthétisantes et de passion volontariste des acteurs de la contestation. D'autre part,  la contestation qui inaugurait un processus de longue durée,  ne pouvait être réduite à des soulèvements, qui auraient étés  des produits de conjoncture. D'ailleurs, les réseaux sociaux mis en œuvre pour  célébrer le sacrifice de Bouazizi et tenter d'assurer la direction du    mouvement de protestation, ont exercé un travail de veille, prévenant son effondrement, colmatant les brèches et réactualisant les revendications et les exigences. Ce que j'appelle "la praxis révolutionnaire". Faisant valoir la continuité de la contestation, la rue, mobilisée dans les   sit in de la Qasba, imposa, en effet, le 27 janvier,  le départ des destouriens du gouvernement de transition. Elle  contraint Mohamed Ghannouchi, l'ancien chef du gouvernement, à démissionner,  le 27 février 2011.

Une révolution réformiste : "L'espace des positions sociales se traduit dans un espace de prises de positions", cette vérité énoncée par Pierre Bourdieu (raisons pratiques  sur la théorie de l'action, éditions du Seuil, Paris, 1994, p.22) illustre la spécificité tunisienne. De fait, la période pré-élection, fut marquée par la coexistence des acteurs de la révolution et des gérants  de l'Etat.  Alors que les acteurs de la révolution, essentiellement les jeunes, réaffirmaient leurs revendications sociales et rappelaient les doléances et les attentes, les gérants de l'Etat, incarnés par les autorités transitoires, devaient assurer l'ordre, faire fonctionner les pouvoirs publics et organiser les élections.

Notre définition du "printemps tunisien", comme révolution,  n'est guère une concession à l'usage ordinaire. Cependant, nous faisons valoir la particularité d'une réalité empirique, historiquement située et datée, un cas particulier du possible,  c'est-à-dire un cas de figure, dans une grille de lectures de configurations. Peut-on parler, dans le cas tunisien, d'une  "révolution, sans révolutionnaires" ou plutôt sans direction révolutionnaire ? Je préférerai évoquer une "révolution réformiste", prenant en compte les rapports de forces sur le terrain, où des acteurs ont agi dans le cadre de l'espace des positions sociales. La révolution tunisienne a transgressé, depuis lors, sa conjoncture libertaire et/ou corporatiste. La construction du nouveau régime s'effectue à l'appui de l'idéaltype de la révolution, plus libéral que social. Toit en admettant un rééquilibrage des forces sociales, les autorités de transition ont fait valoir le parlementarisme, le système des partis, sur la cogestion. Peut-on dire qu'ils ont plutôt  défendu le statu quo à "l'utopie sociale" ? De fait, ils ont  voulu mettre à l'ordre du jour, la révision du système de gouvernement et de sa praxis sociale, par "un compromis historique".

Conclusion :   La commémoration de la révolution  permet sa réévaluation, en relations avec les attentes de ses acteurs. Surenchères, désillusions, désespérances, les critiques de jeunes n'ont pas ménagé certes, le nouvel Establishment. Lors de la célébration de l'anniversaire cette année, certains jeunes acteurs ont parlé d'une "révolte qui a avorté : Où sont nos rêves ?", se demandent-ils. Certaines formations de gauche ont même boycotté les fêtes du 14 janvier. D'autre part, on critiqua volontiers  les rapprochements, sinon les alliances au sein de l'espace idéologique, pouvant perdre de vue les enjeux. Il serait certes exagéré de parler d'une "trahison de la révolution", mais   le rappel de ses slogans, de ses mots d'ordre et de ses exigences ne peut être que salutaire.

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