La "révolution tunisienne", témoignage d'un ambassadeur

Ambassadeur à Tunis, lors de la révolution,  Pierre Menat  tente, dans son témoignage, d'aller au-delà de la description des faits. Il présente, dans son livre paru récemment, son analyse du "printemps tunisien" et ébauche sa définition de l'événement qu'il a vécu  (Pierre Menat, un ambassadeur dans la révolution tunisienne,  Paris, l'Harmattan, décembre 2015, 280 pages).   Durant son séjour à Tunis (21 septembre 2009 -15 février 2011, il a vécu, la fin de l'ancien régime, le déclanchement de la révolution et les débuts de la transition. Ce qui lui a permis de prendre la mesure de l'événement et d'examiner ses effets d'entrainements.  

Ayant servi aux cabinets de deux ministres : Jean-Bernard Raymond de 1986 à 1988, puis Alain Juppé de 1993 à 1995, puis nommé conseiller du Président Chirac, il s'est trouvé davantage impliqué dans les questions européennes. Il vécut la conjoncture de transition, en Roumanie où il exerça les fonctions d'ambassadeur, après la chute de Ceausescu. Après un passage au Quai d'Orsay, comme Directeur de la coopération européenne, il fut nommé ambassadeur à Tunis, par le Président Sarkozy, faisant ainsi son entrée, dans les affaires maghrébines. Ses entretiens avec "les hommes de Tunis", Philippe Seguin et Bernard Delanoë, enrichirent sa connaissance du pays.  

Les citations d'avant -garde des différents chapitres sont bien éloquents et explicitent le non-dit de l'auteur:

Premier partie, Tunis entre illusion et réalité : "Au Théâtre où tout est feint, le vraisemblable prend la place du vrai" (Bernard de Fontenelle, 1657-1257).

Deuxième partie, le métier d'ambassadeur : "On a défini l'ambassadeur comme un homme rusé, instruit et faux, envoyé aux nations étrangères, pour mentir, en faveur de la chose publique" (Denis Diderot, 1713-1684).

Troisième partie, la révolution; " Une révolution est le retour du factice au réel" (Victor Hugo, 1802-1885).

Des relations difficiles  avec le régime : Pierre Menat  rencontra des difficultés, lors son entrée dans la scène tunisienne : la parution du livre "la régente de Carthage", l'interdiction d'entrée, en Tunisie, de la journaliste Florence Beaugé et  l'affaire Ben Brick. Les protestations du pouvoir et ses rappels à l'ordre de l'ambassadeur compliquèrent les relations. Ces incidents permirent à Pierre Menat  de "comprendre" le régime, d'identifier ses mécanismes d'interventions et son personnel politique, ou plutôt la petite équipe, chargée d'exercer ses directives. Diagnostic de l'auteur,  l'ancien président "semblait être le seul candidat de compromis entre la famille et la nomenklatura du RCD, redoutant, comme la peste une succession familiale".  Conclusion peut être hâtive, mais qui mérite d'être plus argumentée : "le chef d'Etat régnait au sommet d'un château de sable" (p. 63). L'ambassadeur Menat affirme qu'il n'a rencontré l'ancien président durant trois occasions : lors de la réception du 7 novembre, puis lors de la présentation de ses lettres de créances, le 19 novembre 2009, puis lors de l'inauguration de la foire du livre, en avril 2010. Mais ces rencontres furent brèves et n'ont guère donné lieu à des entretiens. Le déclanchement de la révolution semble attester, pour  l'ambassadeur que (l'ancien) "président ne vit plus dans le réel. Il a déjà quitté le pouvoir depuis longtemps, mais on le maintient là, par ce qu'il représente le seul facteur commun, la seule jonction possible entre l'Etat la famille Trabelsi" (p. 190).  

La définition du printemps tunisien : Notons que l'auteur adhère à sa définition comme révolution, découlant d'une révolte. "Cette révolte a acquis, affirma-t-il,  la dimension d'une révolution, avec ses failles, ses faiblesses, ses déceptions" (p. 195). Il fait valoir sa thèse d'un mouvement "spontanéiste". Adoptant la définition de Jacques Ellul, il estime "qu'on est en présence d'une révolution, si, en plus d'une révolte, il y a deux éléments nouveaux, la théorie et l'institution". Ainsi d'ailleurs que l'auteur explique " au-delà des péripéties tragiques de la journée du 14 janvier, du rôle respectif de tel ministre, tel général, tel colonel, tel homme de l'ombre, de Mme Ben Ali elle-même, voire du hasard,  le dénouement ne peut s'expliquer que d'une seule manière : l'institution a décidé, ce jour-là, de lâcher Ben Ali. Ce n'est pas seulement la pression du peuple, qui a abouti à ce résultat: c'est l'institution. Au sein du régime, le sentiment a prévalu que cette fois-çi, le capitaine ne pouvait plus tenir la barre. Son lâchage est devenu une mesure d'autoprotection" (pp.190-191). Pierre Menat estime  que "la théorie du complot extrémiste relève de la pure propagande" du régime (p. 221). Appréhendant des hypothèses partisanes : "trois complots et deux coups d'Etat" (chapitre XVI), Il les rejette et reconnait cependant qu'on ignore encore, quatre ans plus tard,  ce qui s'est effectivement passé le 14 janvier 2011 (p. 233). Il cite cependant l'interrogation de la journaliste du Monde, Isabelle Mandraud: "On m'a dit deux choses contradictoires; ce serait un complot franco-américain ou alors la France n'a encore rien vu" (p. 247).

Faisant valoir la dynamique interne, le mouvement populaire de protestation et son appui, par le "le système lui-même qui recouvre le gouvernement, l'armée et la police", qui aurait opéré "le dégagement" (p. 239), il occulte toutes les velléités d'intervention externes. Il rappelle cependant que "Condoleeza Rice, Secrétaire d'Etat de George W. Bush, reçu par le chef d'Etat en 2007, lui aurait suggéré de ne pas se représenter" (p. 61). D'autre part, il évoque les mauvaises relations du régime avec l'ambassadeur américain, Gordon Gray, au quel on reprochait de voir trop les opposants. Le régime  avait, d'ailleurs, obtenu le renvoi de son prédécesseur Godec. Un an plus tard, les télégrammes de cet ambassadeur, en 2008-2009, furent publiés par Wikileaks.

Ayant vécu l'inauguration de la conjoncture de transition, il explique la configuration politique par  "deux types de gérants: ceux de l'Etat et ceux de la révolution. Les premiers sont incarnés par les autorités transitoires, chargées de mener le processus électoral, de faire fonctionner le pouvoir public et d'assurer, tant bien que mal, l'ordre public.  Les seconds sont les acteurs de la révolte' (p. 191). Mais la donne devrait changer après les élections de 2011 et le gouvernement de la troïka, qu'il n'a pas vécu.

Conclusion : "Nouveau temps, nouvel ambassadeur", c'est ainsi que Pierre Menat explique son départ de Tunis. Ne nous attardons pas sur les méandres de la politique française et de certains dirigeants,  qui ont pris du recul, par rapport à l'ancienne ministre française de la Défense Mme Alliot-Marie  et ont voulu intégrer l'ambassadeur  dans ce processus. "Bouc émissaire",  il fut, selon ses dires, "le premier guillotiné, dans cette exécution médiatique" (p. 210). Il évoque cependant "une occasion manquée de la France" (p. 2009). De ce point de vue, le livre de Pierre Menat reflète les difficultés de la politique française et défend ses prises de positions diplomatiques.  Mais l'intérêt de l'ouvrage réside dans la description des mécanismes du fonctionnement, d'une ambassade, aux prises avec le pouvoir, dans l'analyse des piliers de l'ancien régime et la définition pertinente de la révolution tunisienne. Adoptant le principe de Jules Michelet, l'auteur affirme que "la révolution, c'est l'avènement de la loi, l'avènement du Droit" (P; 192). Prenons la juste mesure de cette identification de la révolution tunisienne.  Conclusion éloquente du livre: " L'ancienne Ifriqiya a rompu avec l'aliénation, qui pendant des siècles, l'avait bridée, pour retrouver le chemin de la grandeur et de la liberté. Une révolution n'est jamais achevée.  Mais celle-ci a passé avec succès son premier test de résistance".

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