La Syrie et le positionnement géopolitique international

Pr. Khalifa Chater

Des analystes évoquent volontiers des acteurs internationaux et des figurants locaux, lors de leurs examens du processus révolutionnaire dans l'aire arabe. Ce qui rejoint la théorie du complot externe, souvent privilégié. Il faut corriger cette dichotomie et réévaluer les termes de l'équation. Cas limite ou presque, la crise syrienne atteste les rôles différentiels des acteurs internes et des acteurs externes (arabes, régionaux et internationaux). Exemple évident, les négociations de  paix sur la Syrie, qui ont repris le 10 février, n'ont pas pu aborder les questions clés de la cessation des violences et de la mise en place d'un gouvernement de transition, Revenus à la charge, les USA et la Russie ont tenté, lors de leurs réunions, le 13 et le 14 février, sans grand succès apparemment, d'identifier un scénario de sortie de guerre. Or, le positionnement géopolitique international, que nous nous proposons d'étudier, ne semble pas favoriser l'ouverture d'un horizon de paix. Les différents acteurs ne semblent pas encore convaincus de la nécessité du compromis.  Peut-on parler d'une situation similaire aux crises du Liban et de l'ex-Yougoslavie. L'accord de Taëf, destiné à mettre fin à la guerre civile libanaise qui durait depuis 1975, fut signé le 22 octobre 1989. Les accords de Dayton, qui ont mis fin à la guerre de Bosnie, ont été signés le 14 décembre 1995, trois ans et demi après le début des conflits. La nécessité de trouver un compromis, ratifié par les acteurs externes, a retardé la conclusion de l'accord.

Est-ce que la paix en Syrie devait prendre autant de temps et se poursuivre longtemps, prenant la population en otage des multiples acteurs, concernés par les enjeux du conflit. Peut-on considérer comme possible solution de la question syrienne, la formation d'un gouvernement de transition sous la présidence du vice-président syrien Farouk Charaa ?  La demande de sa participation au congrès de Genève 2, par l'opposition semble accréditer cette thèse. Rejetant cette solution, le gouvernement syrien aurait interdit tout voyage à son vice-président. Il l'aurait été mis sous la surveillance, des Gardiens de la Révolution iraniens (al-Quds, 12 février 2014). Des fuites irakiennes révèlent l'opposition de l'Iran à une solution impliquant Charra, vu ses relations avec le Conseil du Golfe et particulièrement de l'Arabie Saoudite. Selon ces mêmes sources, la Russie aurait exigé la protection du vice-président Charaa, estimant qu'il pourrait constituer une solution éventuelle (al-Quds, 12 février 2014).

Damas est soutenu par la Russie, l'Iran et Hizb Allah. Ils sont sur la défensive, puisqu'ils réagissent à la remise en cause  de leur allié. La position russe est d’abord un héritage de la Guerre froide.  Le changement politique en Syrie signifie, dans une certaine mesure, leur sortie de l'Iran, après la chute de Saddam Hussein.  Pour Moscou, "Damas est un partenaire utile". Soucieux de réactualiser et de redynamiser le statut de son pays, Vladimir Poutine a pris des initiatives, depuis le milieu des années 2000,  pour relancer l’influence de la Russie dans cette région. Deux arguments expliqueraient également la position de la Russie: la peur d’une déstabilisation régionale et l'attachement de la Russie à la question de la souveraineté des Etats, qu'elle considère comme  un élément essentiel et un facteur de stabilité de l’ordre international. Peut-on parler de la naissance d'un nouveau tsar, qui aurait "annoncé la naissance d'une nouvelle Russie poutienne, dans cette région du Caucase, ouverte sur la mer noire". L'analyste Khattar Abou Dhiab fait valoir "une méfiance des répercussions des mouvements du printemps arabe, étant donné que le Moyen Orient est lié à l'Asie centrale, l'arrière jardin" ainsi que  la crainte de l'islam politique de la Syrie au nord du Caucase"  (Khattar Abou Dhiab, " le nouveau tsar et la démonstration de forces de Haleb à Sotchi", Journal al-arabe, 8 février 2014). Notons cependant que les Russes n’ont pas de plan de sortie de crise. Défendant un statu quo, remis en question, ils bloquent toute action approuvée par l’ONU, en refusant de donner de la consistance au plan de Kofi Annan et en continuant à armer la Syrie. Mais ils seraient sans doute favorables à un compromis, qui maintiendrait leur position dans l'aire et exclurait bien entendu les composantes intégristes de la résistance.

Membres de l'alliance du refus (el-moumana), l'Iran et Hizb Allah sont des acteurs engagés en faveur des différentes composantes de la résistance, dans le cadre de la bipolarité géostratégique. L'esquisse d'une solution de la question du nucléaire, avec l'Occident, pourrait favoriser une révision de l'attitude de l'Iran ou du moins l'adoption d'une politique de concession, favorable à un compromis. Nous partageons l'opinion de Georges Samane qui estime que "la voie vers Genève passe par Téhéran" (titre de l'article, journal Al-Hayat, 10 février 2014). Or, on n'a pas exploré cette voie. Pis encore, la surenchère occidentale a exclu l'Iran des assises de Genève.

Les USA, qui ont soutenu énergiquement la résistance syrienne, de connivence avec Qatar, l'Arabie saoudite et la Turquie, révisent leur politique: Est-à dire qu'ils ont abandonné leur stratégie d'alliance avec le mouvement des frères musulmans, depuis le développement du salafisme jihadiste ? S'agit-il d'une réaction à l'attaque de leurs ambassades ? Ou plutôt ont-ils réalisé l'échec de la gestion gouvernementale des islamistes et le phénomène de rejet de la population  qu'elle  a suscitée ? D'autre part, le parti républicain américain aurait adopté une position critique vis-à- vis du soutien du Président Obama à l'Islam politique. Le changement dynastique au Qatar et la destitution du président Morsy annonçaient un changement de stratégie.

Emergence du terrorisme, certains observateurs se risquent même à dire que "la soi-disant opposition « laïque » n’existe pas, en Syrie, (alors que)  « la présence d’une puissante tendance salafiste parmi les rebelles syriens est devenue irréfutable. Cela s’accompagne d‘un « glissement vers un discours religieux de plus en plus radical et… des tactiques de plus en plus brutales» (rapport publié par l’ICG, International crisis group, "la tentative de Djihad, l’opposition intégriste en Syrie", 12 octobre  2012).  Une lutte acharnée oppose actuellement Jabhat al-Nusra [Front de soutien] et Kata’ib Ahrar al-Sham (Hommes libres des bataillons syriens). Or, ces deux mouvements ont adopté, sans aucune ambiguïté, le langage du djihad et ont appelé à remplacer le régime par un Etat islamique basé sur les principes du salafisme. Dans l'état actuel des choses, les USA conditionnent leur soutien à l'exclusion des composantes intégristes proches d''al-Qaida. Eux-aussi, n'ont pas de stratégie de sortie de guerre. Mais ils ont pris leurs distances vis-à-vis de la surenchère de La France et du Qatar.

La visite du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, chef de l'armée et nouvel homme fort de l'Egypte, à Moscou, le 13 février et le soutien du Président Poutine à sa candidature à la présidence égyptienne, pourraient ouvrir de nouvelles perspectives de paix. Prenons la juste mesure de cet important  enjeu stratégique pour la Russie, qui tente de rester influente en Méditerranée et dans le monde arabe, après avoir perdu le colonel Kadhafi, en 2011 et s’être mise à dos les monarchies du Golfe, en raison de son soutien indéfectible au régime syrien. La concertation du maréchal Sissi et du Président Poutine, est susceptible de faire valoir un compromis, sans quoi, on continuerait à entretenir le conflit et de prolonger la tragédie d'une population victime.

 

 (L'économiste maghrébin, n°625

 du 19  février  au 5 mars 2014).


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