La Tunisie à l'épreuve du voisinage

Pr. Khalifa Chater

Des relations bilatérales lient la Tunisie, à  l'ensemble de ses voisins.  Les formations régionales,  dont elle fait partie, sont plutôt des structures de coordination, d'harmonisation, de solidarité. La Ligue des Etats Arabes n'a pas  pu arrêter la stratégie du chao, mise en œuvre dans son aire. L'UMA est bloquée par l'opposition entre le Maroc et l'Algérie, à propos de la question du Sahara. Au-delà des structures régionales,  les relations bilatérales dominent. Même situation avec les voisins du Nord. Le processus de Barcelone a opté pour des relations globales. De fait, le passage de la coexistence, au partenariat euro-méditerranéen, selon son idéaltype, n'a pas réussi à s'inscrire sur le terrain.  La politique de voisinage a redéfini les enjeux de la coopération de part et d'autre de la Méditerranée, en faisant valoir la coopération bilatérale.

D'autre part, les relations de voisinage  de la Tunisie s'inscrivent dans le nouveau paysage politique du "printemps arabe", du développement des mouvements islamiques et de l'émergence des dérives radicales et jihadistes. Les pays maghrébins et les voisins du Nord sont volontiers des cibles. Ce qui explique leurs inquiétudes, leurs craintes et les relations de suspicion qu'ils établissent. Cette nouvelle donne de la conjoncture sécuritaire a, bien entendu, ses effets sur la nature des relations de voisinage. Notons que la "révolution" tunisienne a créée une crise d'orientation de la politique étrangère tunisienne. La troïka avait le regard dirigé vers le Levant,  les pays du Golfe et principalement vers Qatar et la Turquie. Elle a fait valoir, vis-à-vis de l'Europe, deux termes irréductibles de la nouvelle équation stratégique : le refus idéologique et la prise en compte de la nécessité économique. En application de leurs options idéologiques, les composantes de la troïka préconisaient, dans les meilleurs des cas, une coexistence, au mieux des relations apaisées, permettant un développement des échanges, avec l'Europe. Les élections de 2014, ont permis un changement de pouvoirs et de politique étrangère. Le nouveau Président Béji Caïd Essesbsi a esquissé un retour à la politique équilibrée, faisant valoir les priorités d'antan.

Le voisinage européen : J'introduirai ce thème par une citation du regretté poète tunisien Mohamed Ould Ahmed Sghaer :

“Clara, je t'ai dit ce que j'ai dit et j'ai oublié ce que j'avais l'intention de te dire… Quant à toi, je  ne peux pas t'inviter aux plages de mon pays, cette année. Ne me demande pas d'explication. Je ne peux divulguer les secrets de mon pays, qui hélas, ne constituent plus un secret…Au revoir Clara. Je retourne (à mon pays) pour nettoyer la mer de l'ignorance sacrée” (Oulad Ahmed, De la direction poétique de la révolution tunisienne, 22 juin 2012, in Le Maghreb du 15 juillet 2012, traduction personnelle du texte original arabe).

J'ai cité ce texte qui atteste le développement de l'opposition des paradigmes, dans cette conjoncture de clivage identitaire. Est-ce que la Méditerranée risque de s'ériger en "muraille" effective entre l'Europe et le Maghreb ? En effet, au-delà des affinités idéologiques, les impératifs économiques et politiques exigent la prise en compte du partenariat avec l'Europe. Par l'importance de ses échanges avec l'U.E. fussent-ils asymétriques, la Tunisie devrait poursuivre et développer ces relations vitales. Le paradigme dominant et la grille de valeurs qu'il sous-tend  sont à l'épreuve du choc des nécessités. L'attitude de raison explique l'adoption d'une politique de continuité, confortée par une annonce de développement des relations économiques, en relation avec la recherche d'investissements et la nécessité de sauvegarder les échanges et essentiellement les exportations, avec les clients traditionnels. Un "décrochage" est donc impossible et inenvisageable. Les centres d'intérêts transgressent les états d'âme, alors que la Tunisie  a besoin d'appui, lors de cette ère post-révolution, pour reconstruire son économie et faire face aux défis sociaux et politiques.

Les attentes tunisiennes sont importantes. Elles mettent en avant la nécessité d'étendre le libre échange des produits agricoles et industriels, aux services et aux personnes. L'afflux des émigrants clandestins vers l'Europe est significatif. D'autre part, l'opinion publique évoque la question des visas. Les Establishments tunisiens rappellent volontiers leurs demandes d'une politique de co-développement, de part et d'autre de la Méditerranée. Quel serait le contenu du "partenariat privilégié" ? Les annonces évoquaient un développement global des relations, à l'exception de  l'adhésion", que la Tunisie n'a pas d'ailleurs demandé.

Fait incontestable, la démocratisation du régime tunisien a été bien accueillie en Europe. Mais ce soutien politique n'a pas été confirmé par un appui économique. L'Union Européenne pourrait-elle répondre aux défis de l'aire, sinon mettre au programme un "plan Marshal", que les difficultés européennes ne permettent pas actuellement d'envisager. D'ailleurs,  la montée en puissance des eurosceptiques annoncerait une crise  sinon une éventuelle reconfiguration de l'Union Européenne, ou du moins des velléités de repli, selon les vœux de l'extrême - droite, qui constitue désormais une force politique, dans plusieurs pays européens.

Le voisinage maghrébin : Le "printemps arabe" et sa mutation islamique ont suscité des changements du paysage politique, en Tunisie et en Libye. Mais les mutations différentielles ont induit des relations complexes, sinon conflictuelles. Le chao libyen, conforté par l'implantation de Daech, à Syrte, à Derna, à Sabrata et bien-au-delà, suscite d'éventuelles interventions en Tunisie. Prenons la juste mesure de l'entraînement de jihadistes tunisiens et de leur ravitaillement, en armes, dans le pays frère. La formation du gouvernement d'union Nationale de Fawez Sarraj, bénéficiant de l'appui de la communauté internationale  devait assurer  la remise en question des gouvernements de Tobrouk et de Tripoli, dont la divergence idéologique est évidente. Mais le nouveau gouvernement n'a pas encore réussi à se réapproprier la souveraineté. La région frontalière de la Tunisie semble lui échapper. Ce qui explique son ouverture aléatoire, suscitant la colère des habitants des régions limitrophes. Dans l'état actuel des choses, le Sud tunisien est à la merci des états d'âme du pouvoir établi, dans le voisinage. Mais les richesses pétrolières libyennes et les rapports d'échanges, favorables à la Tunisie, constitueraient des opportunités non négligeables. 

Les relations avec l'Algérie, font valoir un soutien réciproque et à toute épreuve : Coopération sécuritaire, concertation politique. La Tunisie a bénéficié de l'arrivée de touristes algériens, soutenant un secteur sinistré.

Conclusion : Il faudrait agir au-delà de la pesanteur de la conjoncture et ne pas perdre de vue les perspectives d'avenir, avec leurs processus d'évolution, d'alternance des pouvoirs et des redéfinitions des enjeux, en conséquences.  Dans de nouveaux contextes, une prise en compte des intérêts pourrait faire pencher la balance, établir une nouvelle équation stratégique, en faveur d'une plus grande ouverture européenne de part et d'autre de la Méditerranée.  La future reconstruction libyenne, le redressement globale de la Tunisie et l'éventuelle reconversion de l'économie algérienne, en relation avec la chute du prix du pétrole pourraient permettre l'édification d'un partenariat de solidarité. "Wait and see", estiment  les partenaires du Nord et du Sud, dans un contexte de compromis historiques stratégiques.

Pr.  Khalifa Chater



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