La Tunisie dans dix ans, la donne stratégique

Pr. Khalifa Chater

L'institut d'Etudes stratégiques de Tunis vient de publier son étude : "la Tunisie en 2025". En posant le diagnostic de la situation présente, cette étude s'est proposé d'identifier les enjeux majeurs, tant nationaux qu’internationaux et de déterminer les grandes orientations stratégiques, afin de jeter les bases d’une stratégie nationale. Cette réalité, affirme le rapport,  appelle un nouveau paradigme stratégique : "lever les incertitudes, fixer le cap et  affirmer une vision…  Sur cette base, options stratégiques et réponses innovantes ouvriront le champ des possibles et redonneront espoir au peuple et à la nation tunisienne" (introduction). Objectif fondateur, la prospective doit déceler les tendances et anticiper les ruptures (Michel Godet, Manuel de Prospective stratégique - Tome 1 Une indiscipline intellectuelle, Édition Dunod, 2004). Deux approches étaient souvent mises en œuvre, dans les études prospectives : une approche exploratoire neutre, identifiant  l’ensemble des futurs possibles et une approche normative identifiant "un avenir souhaitable et s’interrogeant sur le cheminement permettant de l’atteindre". L'institut des études stratégique opta pour "l’approche normative" (introduction). Certes,  la démarche prospective a pour objet essentiel d'identifier les scénarios possibles, à l'appui  des données disponibles : états des lieux, mémoire du passé, tendances lourdes, phénomènes d'émergences et, bien entendu les " intuitions liées aux signaux faibles" (Philippe Cahen, Les secrets de la prospectives par les signaux faibles. Analyse de 10 ans de (la Lettre des) signaux faibles, édition Kawa 2013). La démarche prospective vise, certes, "à se préparer aujourd'hui à demain".  Elle décrypte  des scénarios possibles, tente d'identifier les risques et, si possible, d'anticiper les hypothèses de ruptures.

La prospective ne vise pas, d'ailleurs, à imposer les vues des experts, engagés dans l'analyse, mais à compléter les expertises internes des différents ministères et des différentes entreprises. La démarche prospective « doit pouvoir s’appuyer sur une réflexion stratégique indépendante, pluridisciplinaire, originale, intégrant la recherche universitaire comme celle des instituts spécialisés». Ce qui requiert une neutralité du traitement. Ainsi élaborée, la démarche prospective constitue une aide à la décision stratégique du pouvoir.

Le monde en 2025 : L'étude annonce une "nouvelle distribution de la puissance" (première partie, chapitre 1) :Les 4 scénarios de l'état du monde, en 2025, peuvent surprendre les observateurs : « le collège ou directoire des puissances », « le retour de la bipolarité »,« le monde chaotique » et « le gouvernement des nations ».  Mutation annoncée, le  Pacifique serait le  nouveau cœur du monde. L’Occident déclinerait. A l’horizon 2030, le triangle formé par la Chine, l’Inde et l’Afrique, connu sous le nom de « Chindiafrique », aurait transformé la face du monde.  Selon les projections du FMI et de la Banque Mondiale, que l'étude cite, cet espace, représentera 45 % du PIB mondial. Nous ne nous attarderons pas sur la géopolitique internationale et sur les ruptures identifiés par l'étude : Repli des USA sur leur sphère d’influence traditionnelle ou retour à l’isolationnisme, montée des tensions et risque d’affrontement entre la Chine et la Russie, redynamisation de l'Europe et incursion dans le domaine de l'utopie : "stabilisation du Moyen-Orient par un équilibre de puissances et instaurant, en conséquences, un "système de sécurité collective permettant un règlement juste du conflit israélo-palestinien. Ce scénario d'avenir relèverait plutôt de la prophétie, répondant aux souhaits arabes.

D'autre part, l'étude présente l'état du  monde économique en 2025, dans une mondialisation qui serait "bouleversée"(1ere partie, chapitre 2).

Le cadre économique s'inscrirait dans une mouvance générale, hésitant entre deux différents futurs mondiaux : «Ralentissement de la mondialisation» (1er scénario) ou « Mondialisation prospère » (scenario 2). Dans ce cas,  la poursuite de la mondialisation serait plus régionale que globale, puisque  "l’épicentre de l’économie mondiale se déplace vers l’Asie, les Etats-Unis et la Russie", avec les «trois « royaumes conquérants » : Etats-Unis, Russie et Chine". La Tunisie, pays africain, pourrait-il rester en marge de cette dynamique ? Le difficile choix entre les scénarios anticipés, ne permet pas d'inscrire la Tunisie de demain, dans un état-monde non défini.

Les conclusions stratégiques : Le chapitre : "un Etat respecté, influent et ouvert sur le monde" est consacré aux visions d'avenir:

  - Maghreb, la grande patrie,

-      l'Union Européenne, l'horizon stratégique,

-      le Sahel  africain, ceinture de sécurité du Sud,

-      le Moyen-Orient, horizon chargé d'incertitudes,

-      l'Afrique, le berceau continental,

-      Les horizons mondiaux : Etats-Unis, Russie, Asie.

Le rapport tente de déceler les tendances lourdes, les zones d’incertitudes majeures, les risques principaux de ruptures et les défis auxquels la Tunisie risque de se trouver exposé, Tout en affirmant faire  valoir les scénarios stratégiques (déclaration annoncée, dans l'introduction), la démarche prospective adoptée par l'ITS inscrit sa vision stratégique dans la continuité. La célébration de l'avenir maghrébin, par exemple, ne tient pas compte de la révision de la politique marocaine, qui a opté pour la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) et du retour de la Mauritanie, en tant qu'associé, à cette structure, qu'elle a quittée, en intégrant l'UMA. D'ailleurs, la Tunisie elle-même ratifiera le traité du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa), en octobre 2017 et devenir ainsi le 20ème membre de cet ensemble régional. Nouvelle perspective à affirmer, l'alternative du développement des relations avec l'Afrique subsaharienne et pour quoi pas, la promotion du Maghreb, comme relai, entre l'Europe et le Sahel. Autre fait évident, l'effet de l'idéologie, favorisant le partenariat, avec la Turquie et occultant le développement des relations avec l'Egypte. Faudrait-il, d'autre part, ignorer les enjeux de la politique de reconstruction économique de la Syrie et de la Libye ?

Les enjeux sont bien définis : "assurer la sécurité nationale du pays; soutenir le développement économique et social et permettre l’amorce de la sortie de crise. Mais une mobilisation générale devrait conforter  le recours à une "diplomatie audacieuse". Mais "le retour de l’identitaire, l’affirmation du religieux et du repli sur soien réaction à l’universalisation des valeurs", constatés dans l'aire régionale, pourraient susciter "des tensions futures, notamment au sein d’un monde musulman en partie encore réfractaire à la modernité" (chapitre 1, p. 32).

Les tendances lourdes, les phénomènes d'émergences et, bien entendu les " intuitions liées aux signaux faibles", saisis par les auteurs de l'étude, permettraient de dégager les visions d'avenir du pays.  Cependant,   la stratégie du futur, serait élaborée, dans le cadre de compromis à réaliser entre  les acteurs politiques et la population cible,  exigence d'une démocratie participative, en voie d'institution. Nous y reviendrons.  

(in Economiste maghrébin, n° 712, du 17 au 31 mai 2017).


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