La vie politique tunisienne, des mutations annoncées

Pr. Khalifa Chater

 

Le dialogue national et l'alliance NidaTounes/Nahdha qui s'en suivit, définissent l'actuel système politique tunisien. Mais les aléas de la vie des partis  et la nouvelle conjoncture internationale semblent le mettre à l'épreuve. Alors que l'option économique libérale semble être l'objet de consensus de la coalition gouvernementale, la gestion des affaires internationales remet en cause la culture de compromis. Elle la caractérise par l'ambigüité et l'absence de cohérence, au-delà des états d'âme des leaders.

La mise à l'épreuve de la politique étrangère postindépendance : La politique étrangère tunisienne, marquée par le sceau de l'ouverture et de l'équilibrage des relations, rejetait le clivage des alliances. Elle faisait valoir  la fraternité avec les pays arabes et africains et la solidarité avec les pays du tiers monde. Elle tissait des liens avec l'ensemble de la communauté internationale, tout en entretenant des rapports étroits et réguliers avec ses partenaires commerciaux européens. En dépit de ses préférences libérales, le régime bourguibien était soucieux de rester en dehors de la démarcation géopolitique arabe et  hostile aux velléités d'exclusion. L'avènement de la troïka privilégia une nouvelle aire d'alliance (rapprochement avec Qatar et la Turquie, engagement avec la mouvance des alliés de la Syrie, contre le régime, prise de distance par rapport au régime du Président Sissi, en Egypte). Tout en esquissant un retour aux normes d'antan, les gouvernements qui ont pris le pouvoir, après les élections de 2014, optèrent pour une politique intermédiaire, pour concilier les options extrêmes. Ils purent ainsi se soustraire aux jeux de rôles partisans, dans le cadre  d'un rééquilibrage des  relations avec le monde arabe et d'une restauration salutaire des relations maghrébines, désormais préférentielles. Mais des interventions hors gouvernement, pouvaient faire valoir des choix idéologiques partisans.

L'absence d'un leadership : L'Establishment politique tunisien constitue une mosaïque : partis, fractions, groupes d'influence, sit ing plus ou moins spontanés, velléités régionales et surtout locales. Le jeu underground met en compétition le personnel politique, en l'absence de débats sur les programmes.  Cette guerre des chefs et des sous-chefs attestent l'absence d'un leadership confirmé. D'ailleurs cette guerre d'usure explique, dans une large mesure, la défiance tunisienne des partis. Mis à l'épreuve, lors de la discussion de la loi des finances 2017, ils apparurent pris au dépourvu. Pouvaient-ils en être autrement,  sans vision politique globale ?   Cette situation ne leur permettait pas de dépasser les attitudes pragmatiques et les positionnements de circonstances, alors que tout budget s'inscrit dans un choix géopolitique, un projet de société, des perspectives d'avenir et des programmes d'action en conséquence. La querelle post-révolution sur l'identité traduisait d'ailleurs une occultation des débats sur des programmes socio-économiques, alors que les attentes des jeunes acteurs du "printemps" tunisien devaient les mettre à l'ordre du jour, les ériger en urgences.

Souhaitant sortir de l'impasse, des partis et des acteurs politiques  sont en quête de structures de rassemblement. Objectif non avoué, la classe politique semble à la recherche d'un père, depuis l'élection présidentielle du fondateur de Nida Tounes. Constat d'un observateur : "Après Bourguiba, les Tunisiens sont des orphelins politiques".  Certains acteurs remettent en cause la coalition des partis. Ils affirment que la démocratie exprime une culture de différence et implique le débat, la controverse, dans le cadre de l'institution de l'alternance politique, par le vote des urnes.

La donne internationale : Le "printemps arabe"  a été le fruit d'une dynamique interne, bénéficiant  d'un appui effectif, simplement formel ou admiratif de l'extérieur. L'interaction des facteurs internes et externes, leur conjugaison évidente en Libye et en Syrie sont des secrets de Polichinelle.  La stratégie du chao qui perturba  le souffle contestataire  mit à l'ordre du jour la guerre civile. Seules l'Egypte et la Tunisie échappèrent à la dérive, suite aux manifestations post-révolutions qui ont corrigé le tir.

La prise de position du nouveau président américain contre l'islam politique, l'annonce de son rapprochement avec la Russie, la révision éventuelle de la politique américaine, en Syrie créeraient une donne nouvelle, qui pourrait avoir son impact dans l'ensemble de l'aire arabe. Dans le cas tunisien, le consensus Nahdha/Nida, bien apprécié en Europe et aux USA, pourrait s'inscrire dans de nouveaux rapports de forces et une redimension différentielle des acteurs. Cette donne mettrait- elle un nouveau jeu de cartes ? Mais l'observateur averti est appelé à faire la différence entre le discours des campagnes électorales et la praxis politique, soumise à la pesanteur géopolitique.

chaterkhalifa@topnet.tn


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